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CULTURES NUMERIQUES - Page 19

  • "It's the future, Watson"

    N'y allons pas par quatre chemins et disons-le tout net, chers happy few : j'ai été conquise par cette adaptation, qui réutilise très intelligemment le mythe et lui insuffle un second souffle tout à fait bienvenu et résolument moderne sans pour autant trahir l'esprit des personnages créés par Conan Doyle. La vraie bonne idée du film c'est d'éviter l'écueil des origines bien connu des scénaristes et de situer l'intrigue au moment où Watson, sur le point de se marier, quitte l'appartement qu'il occupait en colocation avec Holmes. Nous voilà donc plongés directement au milieu d'une relation de longue date entre ces deux hommes qui ont déjà résolu bon nombre d'enquêtes et qui s'entendent comme larrons en foire, même si Holmes rechigne grandement à laisser partir celui qu'il considère comme un frère. L'évolution de l'attitude de Holmes, qui finira par accepter le départ de Watson occupe donc une grande place au milieu de l'intrigue, qui, ma foi, est plutôt bien ficelée. Ce que j'ai trouvé formidable, c'est la façon dont les scénaristes ont truffé le film de références aux nouvelles et romans de Conan Doyle : on y croise des personnages récurrents (Lestrade, Irene Adler, le professeur Moriarty), il y est fait allusion à plusieurs nouvelles (la montre du frère de Watson dans Le signe des Quatre, le diamant qui orne le cou d'Irene Adler vient de La pierre de Mazarin, le portrait d'Irene est un emprunt à Un scandale en Bohême, on reconnaît des citations empruntées à Silver Blaze, L'Homme à la lèvre tordue et j'en passe) et quelques allusions notamment à la toxicomanie de Holmes), et les traits principaux des caractères des personnages sont respectés (la cyclothymie de Holmes qui enchaîne périodes d'abattement et périodes d'exaltation, son désordre, sa façon toute particulière de concevoir le violon, son goût du déguisement et du danger, son amour des sciences, sa mémoire encyclopédique ou la placidité de Watson qui ne sort jamais sans son arme...).
     

  • Lunettes noires sur Pages blanches, les participants

    Parce que les blogueurs sont de grands challengeurs devant l'Eternel et que rien ne les arrête, nous sommes déjà 72 à participer au Challenge Lunettes noires sur Pages blanches consacré aux adaptations cinématographiques, chers happy few. Et c'est en commentaire de ce billet, qui sera directement accessible par un lien dans la colonne de droite, que vous déposerez les liens vers votre billet. Je rappelle qu'il est bien évidemment possible de lire, voir et chroniquer plusieurs romans et adaptations, il paraît même que celui ou celle qui rédigera le plus de billets sera récompensé, chers happy few. Décidément, la mansuétude nous habite.

  • Jeux du cirque

    Hunger games (très mauvaise traduction de The hunger games soit dit en passant : pourquoi ce titre qui n'a strictement aucun sens ni en français ni en anglais alors que la traduction littérale, Les jeux de la faim, aurait été parfaite, voilà un mystère aussi insondable qu'un certain loch écossais) est, malgré son titre, chers happy few, un excellent roman. A mi-chemin entre les jeux du cirque (on remarquera d'ailleurs le nom de la Cité, Panem, comme un certain proverbe latin) et Les chasses du comte Zaroff (dont je recommande d'ailleurs chaudement la vision), ce roman est un thriller passionnant qui pose, comme son prédécesseur, bien des questions sur l'humanité et la bestialité qui sommeillent en chacun de nous. Mais l'argument de SF lui permet d'aller encore plus loin et de questionner le pouvoir politique et la manipulation qu'il a instaurée via ces jeux atroces mais présentés justement comme des jeux avec caméras omniprésentes, sponsors, styliste pour chaque candidat et paris pris dans tout le pays. Le lecteur regarde se dérouler sous ses yeux atterrés une mécanique parfaitement huilée qui va être mise à mal pour la première fois par la personnalité des candidats, que ce soit Peeta, qui fait une révélation tonitruante juste avant les jeux ou Katniss, jeune fille endurcie de 16 ans qui nourrit sa famille depuis des années et qui est bien décidée à tenir le plus longtemps possible, se servant de ses capacités de réflexion comme de ses talents de chasseuse. Thriller, roman de SF, mais aussi roman d'initiation, Hunger games est servi par un style efficace et précis et une excellente construction, qui en font un roman que l'on ne peut pas lâcher jusqu'à la fin. Il y aura encore deux volumes pour, on l'espère, notre plus grand plaisir, mais rassurez-vous, chers happy few, pas vraiment de cliffhanger à la fin de ce premier volume : c'est toujours ça de gagné pour nos pauvres nerfs.

     

    Suzanne Collins, Hunger games (The hunger games), Pocket jeunesse, 379 pages, octobre 2009   

  • "Oui, l'espace d'un instant, j'ai été vraiment vivant"

    Inspiré d'une histoire vraie, la liaison scandaleuse de Frank et Mamah au début du XXè siècle, Loving Frank est un roman émouvant et dense tout entier tendu vers un dénouement terriblement tragique. J'ai été très touchée par le destin de Mamah, une femme qui paie au prix fort sa trop grande avance sur son temps. Féministe, militante pour les droits de la femme (notamment le droit de vote), intellectuelle, cultivée, elle finit par épouser tardivement un homme avec qui elle ne partage rien. Edwin l'idolâtre et lui fournit tout ce qu'il lui faut sur un plan matériel mais la rencontre avec Frank lui fait prendre brutalement conscience de tout ce qui lui manque. C'est avec beaucoup de réticences et après avoir soigneusement pesé le pour et le contre que les deux amants décident de quitter leurs familles respectives et rien ne sera facile pour eux. Nancy Horan ne trace pas un tableau idyllique de cette passion qui leur fait renoncer aux enfants (si Frank peut voir les siens, sa femme ayant décidé de lui refuser le divorce et de faire comme si de rien n'était, Mamah ne peut prétendre à aucun droit sur les siens puisqu'elle est la femme adultère), à leur statut social (ils vivent en parias, reniés par tous), au travail de Frank (plus de commandes pour celui qui défraie la chronique)... Ils connaîtront les doutes, la culpabilité, les remords mais aussi un amour qui ne sera miraculeusement pas rattrapé par la routine du quotidien. Un roman lucide et fort, qui fait mesurer à sa manière à quel point certaines femmes ont souffert et se sont battues pour que nous connaissions la liberté d'agir et de penser.

    Nancy Horan, Loving Frank, Buchet Chastel, traduit de l'américain par Virginie Buhl, 539 pages, septembre 2009.

  • A Vatapuna

    Vera Candida quitte la petite île de Vatapuna à 15 ans, enceinte d'un viol. Elle laisse derrière elle Rose, sa grand-mère, qui l'a élevée à la place d'une mère défaillante et maltraitante et la pauvreté d'une vie sans horizon. Elle se réfugie sur le continent où elle rencontre un journaliste, Itxaga, qui tombe éperdument amoureux d'elle...

     

    Ce que je sais de Vera Candida est un roman à la fois tragique et enlevé, qui raconte le destin de trois femmes de la même famille dont l'existence a été bouleversée par un homme, Jeronimo, qui a un jour décidé que la cabane de Rose gênait sa vue. A cause de cette histoire de cabane Rose tombe enceinte et le cercle infernal de la fatalité s'abat sur sa fille, Violette, puis sur sa petite-fille, Vera Candida. Au-delà d'une histoire souvent bouleversante de femmes qui survivent comme elles peuvent dans une société aux mains des hommes qui imposent leur loi et brandissent leur désir comme un étendard, j'ai été conquise par un style enchanteur, d'une fluidité et d'une limpidité totale, dont les ruptures de ton sont d'une drôlerie souvent inattendue. On  croise dans les rues de Lahomeria, la ville imaginaire ou de Vatapuna, l'île où l'on finit toujours pas revenir, un homme qui se travestit et tente de sauver les filles abusées, une femme qui cache de bien vilains secrets, un journaliste idéaliste en vespa qui est le seul de toute la ville à porter un casque, une petite fille qui devient une femme en habits démodés, un fantôme, un trésor, un squelette de pendu et surtout, beaucoup d'amour. Un très beau roman, définitivement.

  • O fin amère

    Firmin est un rat. Il vit à Scolley Square, un quartier de Boston en passe d'être rasé, où il est né en 1960. Au soir de sa très courte vie, il raconte son histoire, celle d'un animal hors norme, car Firmin a des capacités humaines : il sait lire et il a passé sa vie dans une librairie, à dévorer les ouvrages...

     

    Firmin, sous-titré Autobiographie d'un grignoteur de livres par la traduction (pourquoi avoir rajouté cette précision, encore un mystère épais comme le succès de Guillaume M.), est un roman qui avait titillé ma curiosité : pensez donc, l'histoire (littéralement) d'un rat de bibliothèque, pauvre être rejeté par ses frères et soeurs, mal nourri par sa pochtronne de mère et qui découvre très rapidement qu'il peut lire les livres au lieu de les manger, voilà qui s'annonçait des plus intriguants. Et alors ? vous demandez-vous, chers happy few curieux. Et alors, je ne suis pas convaincue, chers happy few, c'est le moins que l'on puisse dire.

    Il y a des éléments assez sympathiques dans cette histoire, ne serait-ce que le postulat de départ ou la façon dont Firmin appréhende le monde qui l'entoure (il se cache dans les livres pour mieux accepter d'être rejeté par les siens qui le trouvent trop différent). Il fantasme sa vie, mélange ses lectures à ses souvenirs réels, s'imagine être un homme et vivre au milieu de ceux qu'il considère comme véritablement les siens, et c'est là que certaines choses m'ont déplu : tous les passages sur sa perversité, son penchant pour le vice, les films pornographiques et les jambes de Ginger Rogers sont malvenus et n'apportent rien au personnage (je n'ai jamais oublié qu'il s'agissait d'un rat et la scène finale avec Ginger, eew, chers happy few, il n'y a pas d'autre mot). Firmin est un geignard qui ne cesse de se plaindre, à tel point que, forte de certaines annonces initiales, j'attendais des rebondissements en pagaille, rebondissements dont on n'a jamais vu l'ombre de la moustache. Il n'y a presque pas d'histoire, tout tournant autour de la description assez redondante de ce quartier de Boston voué à la destruction, Firmin en fréquentant un tout petit périmètre. Et enfin, j'attendais beaucoup du rapport aux livres et à la littérature, or les quelques auteurs cités ne font pas du tout partie de mon panthéon personnel et je n'ai jamais ressenti aucune empathie pour ce rat-lecteur qui voue un culte à Joyce. Un roman qui ne mérite pas le ridicule bandeau dont Actes Sud l'a orné : "Si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi", clame pompeusement Baricco sur un hideux fond jaune fluo. On voit bien qu'Alessandro ne me connaît pas chers happy few.

     

    Sam Savage, Firmin, Autobiographie d'un grignoteur de livres (Firmin), Actes sud, 199 pages, traduit de l'américain par Céline Leroy,