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CULTURES NUMERIQUES - Page 20

  • Suppose que je n'aie rien à faire que d'attendre la nuit

    Ambroise est un vieil homme. En cette veille de Noël, qu'il s'apprête à fêter seul dans sa petite ville bretonne comme chaque année, on frappe à la porte : c'est Anne, sa petite-fille, qui a fait tout le chemin depuis Paris, parce que du haut de ses treize ans, elle a une question sans réponse au bord des lèvres...


    Le voyage à Perros, quatrième maillon de la Chaîne des Livres, n'a pas opéré sur moi de la même manière enchanteresse que sur les lectrices précédentes, chers happy few, et j'en suis bien marrie. J'ai trouvé cette histoire de grand-père et de petite fille cousue de fil blanc et sans grand intérêt. Aucun cliché ne nous est épargné, du chauffeur poids lourd au grand coeur (séquence "les routiers sont sympas") à la conversation à coeur ouvert entre un grand-père que tout le monde a oublié (on ne vient le voir que l'été parce qu'il habite en bord de mer) et sa petite-fille fugueuse (séquence "c'est beau la transmission par l'album photo, que d'émotion") en passant par le Noël féérique (séquence "pieds nus sur la plage parce que c'est si bon de faire gentiment la folle quand on a 13 ans"). On a un peu de mal à comprendre pourquoi la petite Anne s'est mis martel en tête pour si peu (qui croit encore de nos jours que ses parents n'ont pas couché ensemble avant leur mariage, please ?) et la partie du récit qui raconte le voyage d'Anne m'a parue totalement inutile. Ce n'est pas mal écrit mais ça ne m'a pas touchée du tout, j'ai juste bien aimé les vers qui ouvrent chaque chapitre, ce qui fait peu, chers happy few, bien peu.


    Jacques Thomassaint, Le voyage à Perros, Editions du Petit Pavé, collection Obzor, 79 pages. L'édition est jolie d'ailleurs, et de bonne qualité, je le reconnais bien volontiers.

  • Challenge Jane Austen 2009

    Voici donc la réponse à toutes les questions que vous vous posez sur le déjà renommé Challenge Jane Austen 2009!

    Il s'agit de :

    * lire ou relire tous les romans de Jane Austen, y compris ses oeuvres de jeunesse, voire même ses lettres (j'ai trouvé une édition anglaise très abordable, alors que je flânais innocemment au rayon classiques chez Smith, mais je ne sais pas si sa correspondance a été traduite).

    * voir toutes les adaptations possibles, films, téléfilms, séries télévisées.

    * lire une biographie (celle que vous voulez, celle de Luis benitez par exemple, il en existe plusieurs).

    * lire un ouvrage critique de type universitaire sur son oeuvre (soit un ouvrage général, soit un ouvrage sur un de ses romans).

  • mais nous avons continué à vivre vivant ou vivant à demi

     J'avais vaguement entendu parler de Pierre Magnan quand j'ai vu La maison assassinée il y a très longtemps (je vous parle assurément d'un temps, chers happy few, que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, un temps où la seule mention du nom de Patriiiick faisait se pâmer les jeunes filles et déplacer des hordes d'ados vers le cinéma le plus proche, que voulez-vous, il faut bien que jeunesse se passe) mais je n'avais jamais lu un seul de ses romans. Enthousiasmée par l'histoire assez terrible de cette petite fille têtue et courageuse qui tente de faire en sorte que sa vie ne soit pas semblable à celle de cette mère qui la déteste.

    C'est un faux roman de terroir, qui en reprend certains ingrédients : une nature omniprésente, sublime mais inhospitalière, une famille qui se définit par rapport aux grands-parents, autoritaires chacun à leur manière, une héroïne différente qui paye cette différence tous les jours, l'arrivée de la modernité dans cette vie rude et dure... On ne peut pas ne pas s'attacher à cette petite Laure, qui a pour armes une intelligence inattendue et un goût prononcé pour l'école mais certaines choses m'ont gênée. Au niveau de l'histoire, j'ai eu un peu de mal à croire que l'oisillon maigrelet se transforme d'un coup en plantureuse jeune fille qui excite la convoitise des mâles, j'ai eu l'impression que Magnan ne savait plus quoi inventer comme épreuves pour faire pleurer dans les chaumières, parce qu'on a évidemment droit, ô surprise, à plusieurs épisodes tournant autour de la tentative de viol, bon, une fois aurait suffi... Du coup, le récit acquiert une dimension démonstrative trop appuyée, genre, "ah les paysans sont rudes mais au fond certains ont un coeur et puis cette petite, quel courage quand même et voilà c'est la vie", typiquement le genre de récit qui m'ennuie. Du côté du style, ce n'est pas mal écrit, il y a une certaine fluidité dans la narration mais l'abus de patois en début de roman, qui disparaît après comme s'il faisait partie d'une espèce de "couleur locale" qu'il fallait asseoir lourdement pour donner de la crédibilité au récit, a failli me faire abandonner au bout de quelques pages (même si certains mots et expressions sont similaires à des expressions qu'on utilise dans le sud-ouest). Un roman qui se laisse lire, mais Magnan ne repassera pas par moi, chers happy few. 

  • Leave no path untaken

     The graveyard book est un roman formidable, chers happy few, un hommage au Livre de la Jungle de Kipling (que Gaiman remercie d'ailleurs en fin d'ouvrage) sombre comme une nuit sans lune au-dessus d'un cimetière. Enlevé bien malgré lui à son monde (même s'il s'est sauvé tout seul), Bod est élevé par les esprits bienveillants et démodés de ce cimetière gigantesque où certains mausolées sont classés monuments historiques. Solitaire et décalé, il y développe des talents peu naturels : il peut disparaître à volonté, manipuler les esprits des autres en provoquant en eux divers degrés de peur ou encore modifier à sa guise les rêves des humains. Il est sous la protection de Silas, son gardien, un vampire passé du côté du bien, et Gaiman réutilise comme à son habitude de manière très personnelle les éléments du folklore occidental : il est ici question de loups-garous (enfin, d'une variante), de fantômes, de sorcières et de goules. Les habitants du cimetière, toujours présentés avec leurs dates de naissance et de mort et leur épitaphe, jouent chacun un rôle dans l'éducation de Bod : il se fait des amis et a des professeurs en tous genres (dont certains, comme le médecin victorien, lui dispensent des savoirs un peu... discutables). Véritable roman d'apprentissage (Bod vit des aventures diverses, apprend l'amour et l'amitié et à se débrouiller tout seul), c'est surtout un roman sur la perte et le deuil car Bod est finalement condamné à voir partir ceux qui l'entourent : sa famille d'origine, certains mentors, l'amie qu'il s'est faite puis enfin les fantômes bienveillants de la colline. Bod grandit, quitte l'enfance et sort enfin du cimetière, riche de ce qu'il a vécu et de ce qui l'attend. C'est émouvant et drôle, profond et léger, beau, tout simplement.


    Neil Gaiman, The graveyard book, Bloomsbury, illustré par Chris Riddell (à noter que la version américaine est illustrée par Dave McKean), 289 pages 

  • Le complexe de Wendy

    Souvenez-vous, chers happy few : Epinal, il fait froid, le sac à dos est plein, les auteurs sont sympas, le train nous attend, il me reste 6 euros tout ronds. Je ne veux pas partir avec (ne me demandez pas pourquoi, je n'en sais rien, encore un mystère aussi insondable que le succès de Christophe Maé), je les sors donc du girly porte-monnaie bleu et je les échange contre

    Le miroir aux éperluettes de Sylvie Lainé.

    Il s'agit d'un recueil de 6 nouvelles, qui n'avaient jamais été réunies (en fait, il s'agit du premier recueil de nouvelles de Sylvie Lainé, qui en a pourtant écrit une vingtaine, dont certaines ont été primées). C'est chose faite grâce à ActuSF et à sa petite maison d'édition, Les 3 souhaits (joli nom), qui propose là un bel ouvrage (même si la couverture ne m'emballe pas, je la trouve... trop verte), que j'ai acheté disons-le tout net à cause de son titre. Comme vous le savez, j'ai une passion dévorante pour les mots désuets, les mots bizarres, les archaïsmes et les mots administratifs et cet "éperluette", qui m'a rappelé "esperluette" ne pouvait que m'attirer (renseignement pris, "éperluette" désigne le signe &). Et qu'avons-nous donc dans ce recueil (tiré à 350 exemplaires, ce qui est malheureux quand on voit la qualité d'écriture de Sylvie Lainé), chers happy few ? Nous avons 6 nouvelles de SF qui ont pour thème commun le regard. Si La mirotte, qui raconte une histoire d'expérience oculaire à partir de l'implantation d'une machine dans le cerveau de volontaires ne m'a pas vraiment convaincue (thème trop rebattu et fin en queue de poisson), j'ai vraiment beaucoup aimé les autres, de Question de mode, qui interroge les complexes adolescents dans un cadre très SF, à Un rêve d'herbe, qui, si elle présente une histoire pas très originale d'amour et d'arbres, est extrêmement bien écrite, ce qui la rend très poétique, en passant par Thérapie douce, une nouvelle assez glaçante sur une expérience sur la manipulation des comportements humains. Mais les deux nouvelles que j'ai préférées sont les deux histoires d'amour qui ouvrent et ferment le recueil : La bulle d'Euze, dont le traitement est très original (je n'en dis pas plus, il ne faut pas spoiler, mais vous ne regarderez plus jamais da la même manière les jolies femmes solitaires dans les cafés) et Un signe de Setty, qui a reçu le prix Rosny aîné 2003 et qui est une variation sur la virtualité et l'humanité. Bluffant.

  • sous les bombes

     Voilà un roman, chers happy few, que je n'aurais jamais eu l'idée d'ouvrir si on ne me l'avait pas mis dans les mains (il fait partie de la sélection du prix Landerneau) : le sujet ne me tente pas et je lis très peu de romans édités dans la Blanche, bref, autant de préjugés qui font que je serais passée à côté et ça aurait été vraiment dommage, tant ce roman, dense et foisonnant est une excellente découverte! L'histoire de cette jeune fille, écartelée entre la France et le Liban (sa mère, enfuie avec un amant, était Française), entre la guerre qui fait rage à l'extérieur et la quiétude illusoire et trompeuse de son foyer (sa famille vit comme s'il n'y avait pas de combats, pas d'obus, pas de tireurs embusqués), entre la modernité procurée par son père (elle est libre, elle va au Lycée, même sous les bombes, elle traîne dans les rues dangereuses) et le traditionalisme de ses oncle et tantes (ils veulent qu'elle porte le voile, qu'elle accepte un mariage arrangé, qu'elle ne bouge plus de la maison) est d'une incroyable violence à la fois montrée et retenue, qui sourd des paragraphes où alternent la première et la troisième personne, comme si parfois cette narratrice se regardait vivre de loin, tant la réalité est douloureuse. Cette histoire initiatique est magnifiquement servie par une langue acérée et froide comme l'acier des armes et par un style vraiment très beau, extrêmement puissant. On suit cette histoire en sentant monter progressivement un sentiment d'inéluctable jusqu'à la fin, espèce d'apothéose abrupte et brutale qui m'a laissée sans voix.