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08.09.2008
Voyages, voyages
Puisque l'heure est aux aveux, chers happy few (ne me demandez pas pourquoi, mais j'ai décidé qu'il en était ainsi, une pulsion sans doute), permettez-moi de vous révéler un grand secret. Pas moins. J'aime la littérature de voyage. Voilà, c'est dit, je me sens plus légère. C'est une passion que j'entretiens depuis qu'un jour ma route universitaire a croisé celle d'un voyageur hors du commun : Marco Polo, personnage extrêmement intéressant qui m'a donné envie de suivre à mon tour la route de la soie (bon, c'est encore en projet, il faudrait d'abord que j'apprenne à dompter les dromadaires). Depuis, je lis des récits de voyages : ce que j'aime tout particulièrement c'est la confrontation de deux univers, de deux mentalités, la découverte de l'autre, de ses coutumes et de ses rites et la façon dont le voyage transforme le voyageur en le poussant à aller au bout de lui-même. Je ne pouvais donc qu'être vivement intéressée par ces Nouvelles en partance (joli sous-titre), écrites par un Georges presqu'aussi célèbre dans la blogosphère littéraire que l'est l'autre George dans le monde des midinettes (quand je dis que l'étymologie est une science exacte, en voilà encore une preuve... mais je m'égare).
Ces 14 nouvelles nous entraînent donc à la suite de voyageurs de toutes origines, de tous âges et des deux sexes, qui poursuivent en voyageant des buts aussi divers que différents. Si certains sont très émouvants, comme la jeune narratrice de L'île Sainte-Absence qui projette sa vie sur une île imaginaire au large de Cabourg, Joseph qui rédige un blog de voyage sans quitter son fauteuil (La route de la soie) et pour qui j'ai beaucoup de tendresse (ce personnage renvoie à une longue tradition de "voyageurs en chambre" qui remonte au Moyen-Age et j'en aime beaucoup la réactualisation à laquelle se livre l'auteur) ou Ulises dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, exilé qui retrouve le goût de son pays en confectionnant des empanadas, d'autres sont détestables comme Bruno, Mickaël et consorts qui se donnent bonne conscience pour profiter des petites prostituées thaïlandaises (Un éléphant de Pattaya) ou Comité et les Dupond qui profitent de leur supériorité de touristes occidentaux dans une Inde pauvre et qui garde son identité et sa richesse loin du regard de vautour des touristes (Nocturne). La plupart sont cependant simplement humains, et ils cherchent dans le voyage une façon d'échapper à leur quotidien (à ce titre les personnages de Confiteria Ideal sont d'une humanité vraiment touchante dans leur volonté d'oublier une vie peu glamour au rythme du tango, de même que les copines d'Une incartade sont drôles et bien croquées, avec juste ce qu'il faut d'acidité pour qu'on en rie sans s'identifier trop) ou de (re)trouver un sens à leur vie, en revenant sur les lieux de leur enfance comme Dominga (Les sources froides, nouvelle que j'ai la moins aimée), en retrouvant un être cher (Le voyage vers le frère qui flirte avec le fantastique) ou en se livrant au martyre (Et à l'heure de notre mort, nouvelle étonnante et cruelle). Les constructions des nouvelles sont parfaitement maîtrisées, les chutes (ou ce qui en tient lieu) impeccables et l'imagination de Georges Flipo parfois surprenante, comme en témoignent la partie d'échecs pour le moins insolite que se livrent Zlatko et Elias dans La partie des petits saints , ou Rapace, vision caustique et cynique de la création littéraire, qui sont sans doute mes nouvelles préfèrées. Le tout est servi par un style souvent piquant, parfois acéré et toujours fluide.
Un très bon recueil, chers happy few : je vous conseille d'embarquer à votre tour à la suite de ces voyageurs, sans quitter votre fauteuil (ou votre lit, ne soyons pas sectaires), ce qui est quand même la meilleure façon de voyager (mais ça n'engage que moi)!
Georges Flipo, Qui comme Ulysse, Nouvelles en partance, Anne Carrière
Les avis de Cuné, Keisha, Laure, Papillon, Martine, Kiki
La lecture de L'île Sainte Absence par Cuné!
Le blog de l'auteur, amateur de Wodehouse et de tapas : que du bon! Et comme Georges Flipo est un auteur charmant (et transparent, c'est lui qui le dit), il a pris le temps de répondre à mes questions :
Avez-vous un lien particulier avec l'Amérique du sud et la culture hispanique ? (de nombreuses nouvelles ont un lien avec l'Argentine notamment)
Oui, j'ai un fort lien affectif avec l'Amérique du Sud, plus qu'avec la culture hispanique. Il remonte à mon enfance, à la lecture d'un Tintin Le Temple du soleil. L'ayant lu, j'ai déclaré que j'irais là-bas un jour (il faudrait dire là-haut). Mes parents m'ont expliqué le concept de fiction, et je me suis couché très triste pendant des années. Jusqu'au jour où j'ai découvert que le Temple du soleil existait bel et bien, c'était Macchu Picchu dont s'était inspiré Hergé. J'ai tout plaqué pour filer le visiter, ça m'a coûté mon premier job. Arrivé sur place, j'ai complètement bâclé la visite : j'ai passé mon temps à draguer une touriste argentine que je n'ai pas lâchée. Vraiment pas : nous sommes mariés, nous avons trois enfants, et nous sommes, depuis, retournés à Macchu Picchu pour le visiter enfin sérieusement. Je suis aussi, depuis, retourné entre 15 et 20 fois en Amérique du Sud, pas seulement en Argentine. Et je suis toujours autant fasciné par ce continent. Je ne parle pas encore les deux langues indiennes majeures (le quechua et l'aymara), mais je parle l'espagnol d'Argentine avec un bel accent de Buenos Aires.
Et le tango ?
Ah, je suis tangolâtre...
"Moi je suis tango, tango,
J'en fais toujours un peu trop,
Moi je suis tango, tango
Je n'connais qu'des rimes en o,
Moi je suis tango, tango,
J'ai cette musique dans la peau,
Moi je suis tango, tango,
Elle me glace jusqu'aux os"
(note de votre modeste intervieweuse : Georges chante-t-il aussi bien qu'il danse ? Insoutenable suspense...)
Faut-il vous reconnaître dans tout ce que vous dites sur l'édition et les auteurs (dans Qui comme Ulysse ou Rapace, par exemple) ?
Euh, en gros, oui, mais chut ! Oui, je suis comme le rapace, toujours à l'affut d'un beau thème de nouvelle, et surtout d'ingrédients pour le décor (une fois que le décor est planté, il est aisé de le perturber par une folie quelconque : le décor, c'est le plus dur). Mais je crois être moins cynique que lui. Je grappille, c'est tout. Oui, je suis comme Ulises Caballo, même si je suis français de pure souche. Assez proche de beaucoup d'immigrés pour comprendre leur déchirement, aussi vacillant entre deux civilisations. Mais surtout complètement d'accord avec lui quand il parle de l'édition, et notamment de l'absurde invention de la chute, spécialité tristement française qui nous prive de beaucoup de grands nouvellistes. Je précise qu'Anne Carrière ne m'a jamais fait la moindre objection concernant mes chutes.
Merci infiniment Georges!
Rentrée littéraire 2008
06:30 Écrit par fashion dans Littérature française | Lien permanent | Commentaires (22) | Envoyer cette note | Tags : georges flipo, nouvelles