27.08.2009

Ciel! un pirate à la chemise délicieusement ouverte...

...sur un torse musclé et viril, au poignard habilement glissé dans la ceinture en cuir mauresque et à la botte aussi conquérante que sa moustache. Quelle vision, se dit Elena alors qu'un frisson qui tenait à la fois d'une exaltante inquiétude et d'une agréable anticipation parcourait son corps gracieux.

(Oui, je m'entraîne pour la 4ème de couverture harlequinesque, car cela nécessite un travail de Titan. Qui en doutait ?)

 

Figurez-vous, chers happy few, qu'alors que je parcourais d'un air distrait le bac "Amour et romance" chez notre ami Boulinier, la librairie pleine de merveilles (certes, il faut accepter de repartir les doigts pleins de poussière mais franchement, est-ce qu'un détail aussi trivial nous a déjà arrêtés dans notre quête ?), mon oeil a été attiré par un roman Harlequin au titre puissamment évocateur : Le pirate aux yeux gris de Jayne Ann Krentz, publié dans la collection Duo Désir chez Harlequin (oui, c'est le grand retour du billet thématique, je sais que vous n'attendiez que ça, bande de coquinous).

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(Voici la couverture de l'édition américaine, et franchement ces Américains ne savent pas vivre, c'est affreux de sobriété.)

 

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(Alors que nous autres Français avons opté pour une couverture pleine de bon goût et tout à fait appropriée au roman, mis à part l'espèce de volcan en arrière-plan qui ne figure pas dans l'histoire, mais ne pinaillons pas, ça doit être certainement une métaphore de la passion brûlante et dévorante qui a submergé nos deux héros.)

 

Comme vous le savez tous ou presque, chers happy few, j'aime les pirates depuis ma rencontre il y plus de vingt ans (ne dites rien, je sais) avec l'un de ses plus beaux représentants, le Rescator, qui apparaît en chair, en muscles et en masque de cuir dans le tome 4 d'Angélique (Indomptable Angélique pour ceux qui voudraient écumer les bouquineries, je dis ça, je dis rien). Quid de la piraterie dans les romans H.  me suis-je demandé en mon for intérieur ? Certes, Chiffonnette avait répondu à la question mais une bonne étude est une étude ex-haus-ti-ve comme chacun le sait et j'ai donc embarqué (c'est le cas de le dire, pardonnez-moi chers happy few, c'est l'émotion) ce roman à des fins scientifiques.
 

Et j'ai bien fait parce que Le pirate aux yeux gris, chers happy few, est le Ultimate Harlequin. Pas moins.

En effet, il contient tous les ingrédients harlequinesques que j'avais croisés ici et là et qui font la richesse du genre. (Qui ricane au fond de la salle ? Quelqu'un qui ne connaît pas Jayne Ann Krentz certainement. Tsss...)

Figurez-vous d'abord que cette chère Jayne est un auteur de best-sellers de folaïe puisqu'elle a publié, sous quatre pseudonymes différents, plus de 120 romans, dans de nombreux genres, comme la romance, la romance historique, la romance paranormale, la romance futuriste (on en cherchait, on l'a trouvée) et j'en passe. Cette expérience lui confère bien évidemment une indéniable autorité en la matière, autorité dont elle a usé pour écrire une trilogie intitulée Des femmes et des légendes, qui contient Le pirate aux yeux gris (The pirate), L'aventurier aux yeux verts (The adventurer) et Le cow-boy aux yeux d'or (The cowboy) (on remarquera une fois encore le talent du traducteur qui fait manifestement une fixette sur la couleur des yeux, nul n'est parfait, chers happy few). Dans ces romans, elle interroge la façon dont les femmes bâtissent leurs fantasmes autour de figures masculines légendaires et universelles (non, je vous jure que je n'ai rien bu, chers happy few, du moins pas encore).

Mais pitchons plutôt. Kate Inskip, la trentaine conquérante, est une jeune femme heureuse mais stressée par son métier, qu'elle adore pourtant. En effet, elle écrit des romances historiques et la promotion de son dernier roman, La fiancée du pirate, l'a laissé sur les rotules (il faut dire que comme elle est célèbre, on se l'arrache la pauvrette). Ses deux amies (dont j'ai oublié les prénoms, mais franchement, who cares ?) lui font alors la surprise de l'envoyer dans une île paradisiaque pour un mois afin qu'elle se repose. Kate râle, proteste, mais prend l'avion. Après une escale pénible à Honolulu (pensez donc, on lui a perdu ses 5 valises et ses 3 sacs) (ben oui, c'est une femme, elle ne sait donc pas voyager léger), elle finit par atteindre l'île Rubis où elle se fait agresser par un vilain pas beau. Qu'à cela ne tienne, forte de ses 15 jours de cours de self-defence, Kate met le malandrin en fuite sous l'oeil goguenard de Gregory Hawthorne, le patron de l'hôtel de l'île Améthyste où elle est censée passer des vacances de rêve. Gregory la trouve belle mais trop indépendante et surtout trop piquante (elle a de l'humour, incroyable pour une femme, non ?) ; il vit dans le regret de sa femme, la douce Gabriella, morte cinq ans auparavant. De son côté, Kate le trouve sexy en diable avec ses airs de pirate mais elle ne veut pas d'un amour de vacances (on ne comprend pas bien pourquoi, mais on le lui passe, après tout c'est un femme, elle a le droit d'avoir des tocades, non ?). Tout se complique quand Kate apprend qu'il est le descendant d'un véritable pirate et quand elle découvre que le château en ruines qui surpomble l'hôtel recèle de sombres mystères...

Nous avons donc ici ce que nous avons lu dans bien d'autres Harlequin, chers happy few (enfin, surtout moi, parce que j'en suis à 15 lus cet été, oui, je sais et je défie celui qui dira quelque chose de lire Des flammes dans la ville, le pire H. qui me soit tombé dans les mains, et de pondre un vrai billet dessus, chose qu'avec la meilleure volonté du monde, je ne peux absolument pas faire, il y a des limites à mon abnégation et à ma conscience professionnelle, non mais), à savoir : un couple qui fonctionne sur le principe bien connu des aimants, c'est-à-dire attraction/répulsion : il la trouve pénible mais so sexy avec son déhanché et ses yeux verts (ben oui, on est dans un Harlequin, je vous rappelle), elle le trouve beau et chaud comme une baraque à frites mais elle sait qu'elle ne peut pas rivaliser avec le souvenir de la douce Gabriella (oui, Kate a manifestement suivi l'U.V Psycho 101, elle a décidément tous les talents), un enfant merveilleux (ils le sont tous dans les romans H., ils n'empêchent jamais leurs parents de dormir, ne répondent pas, font leurs devoirs sans qu'on ait besoin de le leur demander, débarrassent spontanément la table et trouvent toujours les mots pour montrer au parent qui leur reste qu'il est amoureux, je veux moi aussi un enfant H., croyez-vous qu'on puisse trouver ça sur catalogue ?), un décor paradisiaque (bon, les îles Rubis et Améthyste, ça m'a fait rire deux minutes, chers happy few, mais je suis bon public comme chacun le sait), une intrigue retorse (que la lectrice aguerrie a résolue dès le début mais elle n'est pas aveuglée par la passion et le désir, elle, ce qui lui laisse le loisir de connecter ses neurones) et des galipettes, rapides et répétitives, où il est beaucoup question de "désir déferlant et de passion brûlante", comme d'hab' quoi.

Mais, car il y a un mais, ce Pirate aux yeux gris, va bien au-delà du Harlequin de base.

Si, si.

Nous avons ici, tenez-vous bien, une structure narrative complexe, qui fonctionne en miroir (à la limite de la mise en abyme, carrément) : Kate écrit des romances historiques destinées à un lectorat qui est le même que celui qui lit ce Pirate aux yeux gris. Elle met rapidement la main sur le journal intime de la femme de Roger le pirate qui, non seulement lui fournit un matériau de départ pour écrire un nouveau roman mais lui rappelle sa propre situation face à Gregory et lui donne de surcroît la clé de la cachette du château et donc intervient dans la narration et la résolution de l'intrigue. Ce jeu de miroirs est d'autant plus intense que Kate finit par comprendre que le héros qu'elle crée à l'infini dans ses romans (oui, elle n'écrit que des histoires de pirates, elle a de la suite dans les idées, la bougresse) n'est autre que Gregory (d'où l'impression de déjà-vu et l'explication du coup de foudre). Fiction et réalité entretiennent donc des liens complexes, de même que personnage et personne. (Et je n'ai toujours rien bu, chers happy few, juré.)

Il faut ajouter à cela une introspection de la part de l'héroïne qui permet une plongée vertigineuse dans les méandres de la psyché féminine : Kate est une femme moderne, financièrement indépendante, dotée d'un solide sens des réalités et de l'humour, qui ne croit pas au prince charmant mais qui ne rejette pas non plus les hommes (c'est fou le nombre d'héroïnes H. au passé tourmenté qui ont peur de l'amûûûr). Une femme normale, quoi. Mais ça ne l'empêche pas de fantasmer à mort sur la figure du pirate qui hante l'imaginaire féminin depuis toujours, et de rêver d'enlèvement et de galipettes sur la plage (le pirate étant un homme du monde qui ne demande qu'à faire plaisir à la femme de ses rêves, elle sera satisfaite sur tous les plans, la veinarde).

Mais comme Jayne est partageuse, nous avons ici un troublant aperçu de la psychologie masculine : Gregory est un homme qui se connaît mal, ce à quoi la rencontre bouleversante avec Kate va remédier. En effet, il croit ne pouvoir tomber amoureux que de femmes soumises et bonnes cuisinières qui tremblent dès qu'il élève la voix et qu'il traite comme des poupées fragiles. Cette conception d'homme des cavernes vole évidemment en éclat devant cette femme qui ne sait faire que des pizzas et des tacos (personnellement, je trouve que c'est déjà beaucoup, en tout cas c'est plus que moi, mais lui trouve que ce n'est rien, parce, tenez-vous bien, "elle ne sait même pas faire les cookies" ), qui lui répond quand il hausse le ton et qui saisit la moindre occasion pour lui ôter sa chemise. Gregory découvre avec stupeur qu'une femme de ce genre c'est quand même plus fun. Incroyable, non ? 

Tant de psychologie de haute volée ajoutée à une extraordinaire narratologie, avouez que ça laisse rêveur, non ? C'est fou ce qu'on trouve dans les pages d'un Harlequin, quand même. J'en suis épatée à chaque fois, chers happy few.

 

Jayne Ann Krentz, Le pirate aux yeux gris (The pirate), Harlequin, Duo Désir, 1990, épuisé. Je sais, cette information vous fend le coeur, chers happy few, mais je peux le prêter de bon coeur.