19.10.2009
Résistant

En 1942, alors que la Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques, Jan Karski est envoyé en mission auprès du gouvernement en exil à Londres. Il doit l'alerter sur le sort des Juifs et prévenir le monde entier des massacres perpétrés dans les camps. Jan Karski s'acquitte de sa tâche et inlassablement raconte ce qu'il a vu dans le ghetto de Varsovie. En pure perte, nul ne l'écoute. Trente-cinq ans plus tard, il témoigne dans Shoah, le film de Lanzmann.
Me voilà bien ennuyée pour vous parler de cet ouvrage, chers happy few, qui a, si je ne m'abuse, eu bonne presse partout. Si Jan Karski est sous-titré roman, il n'en est un que dans sa dernière partie, où Haenel se met enfin à la place de cet homme et en fait un personnage qui s'interroge inlassablement sur les raisons qui ont poussé les Alliés à ne pas agir alors qu'ils savaient que les Juifs étaient exterminés. Il a rencontré Roosevelt, a témoigné infatiguablement et nul n'a pris le relais : les médias ont atténué ses révélations, les gouvernements l'ont poliment écouté et lui ont tout aussi poliment tourné le dos, pour des raisons politico-économiques qui font froid dans le dos mais n'en sont pas pour autant des révélations fracassantes. Et de fait, le problème de cet ouvrage n'est pas son fond : la vie de Karski, résistant, aventurier qui survécut à presque tout, mérite bien évidemment d'être racontée. Mais la forme choisie par Haenel se révèle vite limitée : la première partie est purement descriptive (il raconte l'intervention de Karski dans Shoah, retraçant même les intonations et les plans de caméra, exercice que je trouve franchement un peu vain) et la deuxième est paraphrastique (Haenel résume le témoignage de Karski paru en 1944 sous le titre Story of a secret state). Et je ne peux que m'interroger sur cet étrange choix formel, qui est bien évidemment source de nombreuses répétitions et qui fait à mon avis de Jan Karski une espèce d'essai déguisé (le Prix Médicis ne s'y est pas trompé, qui l'avait sélectionné dans cette catégorie contrairement au Goncourt) qui manque de force. Je pense que Karski aurait mérité qu'on prenne la peine de lui consacrer un véritable roman (c'est d'ailleurs la dernière partie la plus réussie quand Haenel ose enfin se plonger dans la fiction, comme s'il avait été réticent dans les deux premières parties à se défaire du cadre de la réalité) ou au contraire un véritable essai d'historien et pas cet ouvrage hybride que je trouve inabouti et qui n'a étrangement suscité en moi aucune émotion particulière.
Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, L'Infini, 187 pages, 2009
Lu dans le cadre du Prix Goncourt des Lycéens.
Les billets de Chiffonnette et Leiloona.

18:01 Écrit par fashion dans Challenge du 1% littéraire 2009, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (21) | Envoyer cette note | Tags : haenel, jan karski, shoah, pologne, holocauste
01.06.2009
Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent
Un professeur de lettres emmène, lors d'un voyage scolaire à Weimar, ses élèves à Buchenwald. Il découvre dans le musée une photographie sur laquelle figure un détenu qui ressemble trait pour trait à son père, Adrien Fabre. Stupéfait et hanté par l'étrange ressemblance, il entame une enquête...
L'origine de la violence est un très bon roman, chers happy few, qui mêle de manière habile et puissante l'histoire individuelle et l'histoire collective. Le narrateur exhumera, au cours de ses recherches, une partie (pas si cachée que ça) de son histoire familiale et découvrira celle de Buchenwald. Construit en deux parties, la première consacrée à l'enquête proprement dite et à la reconstitution de la vie de David Wagner, le mystérieux inconnu de la photo et la deuxième mettant en scène les conséquences de cette enquête dans la vie personnelle du narrateur, ce roman interroge, de manière j'ai trouvé assez personnelle, le Mal absolu, la responsabilité individuelle et le sens de l'Histoire. La grande force de L'origine de la violence est de présenter la quête du narrateur comme une tentative de réponse à la violence qui l'habite depuis son enfance, faisant finalement de son histoire une enquête de psycho-généalogie tout à fait crédible. A ce titre, les rapports compliqués que le narrateur entretient avec son père et son grand-père, qui prennent place dans une réflexion plus vaste sur cette famille de notables sont très intéressants. Les passages qui se déroulent à Buchenwald sont très durs mais la violence et la barbarie sont mises à distance par un style plutôt neutre tout à fait bienvenu, qui permet d'éviter la surenchère, les faits se suffisant à eux-mêmes. Enfin, j'ai beaucoup apprécié la vision de l'enseignement : le narrateur étant prof de lettres, il se livre à des réflexions sur le métier, la violence que les profs subissent parfois, la façon de gérer les adolescents tout à fait pertinentes (en tout cas, je m'y suis beaucoup retrouvée, deux passages notamment m'ont semblé criants de vérité). Au final, c'est un roman dont je recommande vivement la lecture, chers happy few, et si j'en crois la presse, je ne suis pas la seule!
Fabrice Humbert, L'origine de la violence, Le Passage, 316 pages denses.
Les billets de Papillon, Dominique et Lily.

21:21 Écrit par fashion dans Littérature française, Prix Landerneau | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note | Tags : fabrice humbert, l'origine de la violence, camps de concentration, shoah, oui aujourd'hui ça tague sérieux