10.02.2009

Et ce monde étrange continue de tourner

seul dans le noir.jpg August Brill est un vieil homme veuf depuis peu. Ancien critique littéraire, il est cloué au lit depuis un accident de voiture survenu quelques mois auparavant, qui l'a laissé la jambe fracassée. Il vit chez sa fille, Miriam, qui ne se remet pas d'avoir été larguée par son mari, et Katya, sa petite-fille, les a rejoints, dévastée par la mort dans des circonstances atroces de son ex-petit ami, Titus. Seul dans le noir, August s'invente des histoires pour tenir la douleur à distance.


Figurez-vous, curieux happy few, qu'entre Paul Auster et moi, c'est une histoire qui dure depuis 15 ans. Je l'ai découvert en 1993, par hasard, en ouvrant la Trilogie new-yorkaise et j'ai lu quasiment dans l'année tout ce qui avait été traduit. Il s'est passé quelque chose avec cet auteur, une rencontre. Ses obsessions (la solitude, la paternité), sa vision de la ville, sa plume, tout ne semblait s'adresser qu'à moi. J'ai même poussé le vice jusqu'à écrire un petit mémoire en littérature comparée sur Moon Palace (un roman qui m'a durablement et profondément marquée), c'est dire l'amour que je lui vouais. Et puis, comme dans toutes les histoires d'amour, les choses se sont tassées. Il a commencé à faire du cinéma et j'ai moins aimé ses écrits (je ne dis pas qu'il y a une relation de cause à effet, mais il est indéniable que ça a coïncidé), et déception après déception, j'ai arrêté d'attendre ses parutions avec impatience. Il y a même des romans que je n'ai pas lus, je l'avoue (je me suis arrêtée à La nuit de l'oracle que j'ai trouvé inabouti). Et cette année, quand j'ai vu fleurir les billets mitigés sur Seul dans le noir, je me suis dit qu'en fait je n'avais pas vraiment envie de le lire. Sauf que. Sauf que Virginie a rédigé un billet élogieux. Et Virginie, déçue par les précédents, m'a dit que j'aimerais celui-ci. Et Virginie me l'a prêté.


Et, contre toute attente, chers happy few, j'ai adoré ce roman. J'ai retrouvé mon Paul Auster, le fabuleux écrivain, celui qui sait tricoter une histoire comme personne, qui sait camper des personnages fascinants en quelques lignes et qui a un imaginaire riche dans lequel j'aime me perdre. Seul dans le noir (je préfère d'ailleurs le titre anglais Man in the dark) c'est le récit d'une longue nuit d'insomnie, durant laquelle August se raconte une histoire de monde parallèle, de guerre de Sécession et de vieil homme à abattre, récit entrecoupé de ses souvenirs réels, ceux auxquels il essaie d'échapper, la mort de sa femme, la souffrance de sa fille et de sa petite-fille et la façon dont chacune tente d'y faire face. Les liens qu'il entretient avec ces deux femmes sont très touchants, et le dialogue final avec sa petite-fille, qui le contraint à recréer pour elle l'amour qu'il portait à sa femme, est une très belle scène. J'ai beaucoup aimé la façon dont August se sert de la fiction, qui l'a accompagné toute sa vie, pour questionner le monde qui l'entoure, la guerre et la sécession étant la métaphore d'une autre guerre et d'un gouvernement détesté, le tout dans ce style inimitable typiquement austerien. Le meilleur Auster depuis longtemps.


Paul Auster, Seul dans le noir (Man in the dark), Actes Sud, traduit de l'américain par Christine Le Boeuf, 182 pages (et une vilaine couverture rouge, je préfère franchement la couverture américaine), 2009

Caro[line] pense que c'est un roman qui ne lui correspond pas, Clarabel l'a trouvé très bon, Cuné lui reconnaît des qualités mais n'est pas émue, Emeraude est emballée, Leiloona en a aimé la complexité, Papillon est très déçue par la deuxième partie, Virginie l'a trouvé passionnant.