02.06.2009
Enfin une journée tranquille
Une femme décide d'écrire un roman sur Ferdinand Bouvier. Sous-officier pendant la Grande Guerre, décoré plusieurs fois, il a été arrêté par la Gestapo en 1944 et déporté à Mathausen où il est mort. Cet homme qui ne vivait que pour "les camarades", était un tyran domestique qui faisait régner la terreur dans sa famille et que nul ne semble avoir jamais regretté...
Hasard ou bien volonté délibérée de la part des libraires qui ont sélectionné les romans en lice pour le prix Landerneau, celui-ci est le troisième en rapport direct avec la guerre (après Un dieu un animal et L'origine de la violence). Si lire des atrocités ne me dérange pas vraiment si leur description est justifiée par l'intrigue ou par l'évolution des personnages (ce qui est totalement le cas des deux romans précédemment cités), je n'en vois guère l'intérêt quand la guerre semble, comme ici, totalement déconnectée de l'intrigue. En effet, si la première partie de ce roman, intitulée Le père, est plutôt réussie, dans sa tentative de recomposer un portrait de Ferdinand à partir des informations glanées auprès de ses enfants et des survivants de Mathausen qui l'ont côtoyé, les deux suivantes (respectivement nommées La guerre et Le fleuve) sont totalement sans intérêt. Alors que la première partie propose des pages infiniment humaines sur cet homme qui demeure une énigme aux yeux de la narratrice (dont on ne sait pas vraiment qui elle est, à mon avis une parente éloignée), le roman s'englue dès la page 117 dans de longues et très ennuyeuses descriptions de la vie au front, des batailles, et du périple que la narratrice accomplit en Allemagne et ailleurs sur les traces de cet homme. Il y a une volonté documentaire manifeste mais le résultat est très brouillon : en mêlant extraits d'archives, passages des lettres de Ferdinand (qui n'est censé en n'avoir écrit que quatre, elles sont pourtant bien longues) et réflexions personnelles, la narratrice rend son roman très confus, sans compter que je n'ai pas vraiment compris ce qu'elle cherchait à démontrer, le personnage de Ferdinand ne devenant pas plus clair au fur et à mesure que les longues pages s'égrènent. A lire jusqu'à la page 116 donc.
Béatrice Fontanel, L'homme barbelé, Grasset, 294 pages
Elles l'ont lu aussi : Cathulu l'a trouvé "original et puissant" malgré quelques longueurs, Papillon a trouvé le mélange des genres "déplaisant et sans intérêt", Caro[line] a abandonné page 150 (après la page 116, donc) (oui, le génie des mathématiques m'a enfin trouvée, chers happy few).

14:48 Écrit par fashion dans Littérature française, Prix Landerneau | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note | Tags : béatrice fontanel, l'homme barbelé, grande guerre, seconde guerre mondiale, et si on lisait quelque chose de plus léger mmmh ?
18.11.2008
Un secret
Emma a 17 ans. Elle est gravement anorexique au point qu'elle a déjà été hospitalisée. Ses parents, dépassés, ne lui parlent pas, ne lui demandent rien, font comme si de rien n'était. Emma souffre, Emma se désincarne, étrangère à son propre corps, car Emma a découvert quelque chose, un secret, un mensonge monstrueux sur lequel repose l'histoire de sa famille...
Il est des romans, chers happy few, que vous prenez en pleine figure, violemment. Sobibor est de cette trempe-là. Avec une économie de moyens incroyable, dans un récit extrêmement dense, Jean Molla retrace le chemin de croix de cette adolescente qui tombe en anorexie comme pour expier les fautes de ses ascendants, sans savoir qu'elle exprime ainsi un remords familial à la place de ceux qui auraient dû le faire. Il m'est difficile d'en dévoiler plus sur l'intrigue sous peine d'en dévoiler trop (et pour une fois la quatrième de couverture est très brève et ne dit rien, c'est un miracle), mais je peux vous dire que l'histoire que découvre Emma dans le vieux cahier caché sous les vêtements de sa grand-mère est terrible et insoutenable, à tel point que je ne suis pas arrivée à en anticiper une partie, comme si je me refusais à croire que ce que je pouvais deviner était juste. La souffrance de cette adolescente confrontée au pire est d'autant plus opressante que nul ne semble lui accorder l'importance qu'elle mérite, et notamment ses parents qui sont tellement maladroits qu'ils en paraissent indifférents (son père est pourtant médecin, on pourrait croire qu'il sait faire face à l'anorexie, mais il semble empêtré dans ses sentiments). La grande réussite de ce roman, outre son utilisation très intéressante de la psycho-généalogie, est sa sensibilité et son refus de toute généralisation : la situation d'Emma est présentée et vécue comme une situation unique et particulière, ce qui la rend d'autant plus tragique. Un roman bouleversant, à lire absolument.
Jean Molla, Sobibor, Gallimard, scripto, 189 pages
Les billets de Solenn et Joelle
PS : il s'agit d'un livre Lotobook : merci Païkanne!
06:30 Écrit par fashion dans Jeunesse, Littérature française, Lotobook | Lien permanent | Commentaires (28) | Envoyer cette note | Tags : jean molla, sobibor, seconde guerre mondiale, anorexie, les fautes des aïeux seront expiées par leurs descendants, (c'est pas moi qui l'ai dit c'est dans la bible, non ?)
03.10.2008
De la lecture en temps de guerre
Londres, 1946. Juliet Ashton, journaliste rendue célèbre par ses chroniques sur la guerre parues pendant cinq ans dans Spectator, se retrouve par hasard en contact avec un habitant de l'île de Guernesey, Dawsey Adams, qui lui apprend l'existence d'un Cercle littéraire des amateurs de tourtes aux épluchures de patates, créé pour des raisons mystérieuses en rapport avec l'Occupation. Sa curiosité mise en éveil, Juliet correspond avec ses participants et décide de leur consacrer un roman, sans se douter que cet échange épistolaire va bouleverser sa vie.
Dans la veine de 84, Charing Cross Road, auquel les qualités d'écriture et d'humour de Juliet font indéniablement penser, voici un formidable roman épistolaire, chers happy few, que j'ai lu d'une traite et que j'ai adoré (oui, carrément, n'ayons pas peur des mots)! La forme choisie sert admirablement l'histoire et permet de faire intervenir de nombreux correspondants, certains pour une seule lettre, d'autres de manière très régulière comme Juliet, donc, celle autour de qui tous les autres personnages gravitent, Sidney Stark, son ami et éditeur, Amelia Maugery ou Isola Pribby, habitantes de l'île. Au travers de ces lettres, entamées au départ comme une correspondance littéraire pour expliquer pourquoi et comment le Cercle s'est formé à une Juliet qui doit trois articles au Times sur la lecture, c'est la vie dans l'île sous l'Occupation qui se dévoile peu à peu : les brimades, la peur de l'occupant, la faim, les enfants évacués en urgence juste avant que les Allemands ne mettent le pied à Guernesey, la vie coupée du monde (les Allemands avaient réquisitionné les postes de radio et coupé les câbles qui reliaient virtuellement l'île au continent), le courage des uns et la lâcheté des autres. Sans manichéisme aucun (le personnage du Capitaine Christian Hellman est d'une grande justesse) l'histoire trouve rapidement un point d'ancrage dans la personne d'Elizabeth McKenna, déportée dont on est sans nouvelles, qui influe au récit une incroyable émotion (j'ai versé quelques larmes, je l'avoue sans honte). Et la vie de ces petites gens (ils sont tous fermiers, éleveurs, pêcheurs) a été transformée par la création de ce Cercle littéraire : ils se sont vus contraints, pour échapper à la suspicion du commandant allemand de réellement lire afin d'alimenter leurs réunions, et leurs lectures ont finalement bouleversé leur vie. D'Isola, qui se demande comment on a pu lui cacher l'existence d'Orgueil et Préjugés pendant si longtemps (enfin une histoire d'amour sans homme déséquilibré et sans cimetière) et qui trouve que les hommes sont plus intéressants dans les livres que dans la réalité à Dawsey qui lit les oeuvres de Charles Lamb dans son grenier à foin, en passant par Eben Ramsey qui pense que Shakespeare adoucit la vie des gens (le passage où il met en parallèle l'arrivée des Allemands et le vers d'Antoine et Cléopâtre : "Le jour radieux décline, et nous entrons dans les ténèbres" m'a flanqué la chair de poule) ou par Clovis Fossey qui a conquis le coeur de la belle Nancy en lui récitant un poème de Wordsworth, c'est un véritable hymne à la littérature qui se donne à lire (et quand les participants du Cercle sont déçus, ils le disent haut et fort, ce qui donne lieu à des scènes hautement comiques). C'est un roman émouvant et drôle, où Oscar Wilde invente des histoires de chat mousquetaire pour redonner le sourire à une petite fille, où des voisins s'entraident pour élever la fille de celle qui a disparu, où l'on lit Sénèque, Catulle et Marc-Aurèle en discutant du bien fondé de leurs écrits à la lumière des événements contemporains et où l'on pense que les livres ont un instinct de préservation secret qui les guide jusqu'à leur lecteur idéal. C'est un roman qui vante les vertus de la lecture, de l'imagination et de l'humour face à la barbarie. Fabuleux.
Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates (The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society), Avant-première France Loisirs avec l'autorisation des Editions Robert Laffont (on peut donc en déduire que la sortie nationale est imminente) (traduit de l'anglais par Aline Azoulay-Pacvon), 387 pages
Les billets enthousiastes de Clarabel, Emjy et Joelle
PS : je veux aller à Guernesey. Elizabeth Goudge, les épluchures de patates et le grand Victor : qui suis-je pour résister aux signes que m'envoient les livres, mmmh ? On est bien d'accord.
PSbis à l'intention de Levraoueg : ce roman compte-t-il pour le Challenge du 1% littéraire ?
06:30 Écrit par fashion dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (52) | Envoyer cette note | Tags : roman épistolaire, épluchures de patates, guernesey, seconde guerre mondiale, darcy est partout, la lecture rend la vie plus belle, parfois je suis ravie d'être abonnée à france loisirs