19.01.2009
"L'aube revenait sans amener le jour"
Mississipi, 1857. Le capitaine Abner Marsh, vieux loup de mer d'une incomparable laideur et d'une incroyable ténacité reçoit une étrange proposition de Joshua York, bel homme pâle au regard insondable : ce dernier veut acheter la moitié des parts de la Compagnie des paquebots de Marsh alors que cette dernière est au bord de la faillite. Disposant de fonds qui semblent illimités, Joshua veut faire construire un vapeur de dimensions grandioses et sillonner le fleuve. En échange de cet argent, Joshua exige que le bateau soit sous ses ordres, que Marsh ne pose aucune question sur ses fréquentations et le laisse dormir le jour sans jamais le déranger. Marsh accepte le marché.
Riverdream, pioché dans la Méga-Liste de Grominou, chers happy few, est un roman de vampires atypique d'une grande noirceur qui m'a valu une nuit presque blanche (quand à mon âge, je me couche à 2 heures du matin pour me lever à 7 heures, je considère que la nuit est presque blanche, c'est la vieillerie, c'est terrible, plaignez-moi). George R. R Martin, bien connu des amateurs de fantasy pour son Trône de fer, signe ici un de ses premiers romans, excellent et qui renouvelle avec bonheur les codes des romans vampiriques.
Dans Riverdream (dont le titre français ne me satisfait pas, le titre anglais, Fevre Dream, étant le nom du bateau que Marsh fait construire pour Joshua, titre polysémique qui renvoie tout à la fois au nom de la rivière, à la fièvre jaune et à la fièvre des vampires), les vampires sont une race à part qui ne peut pas se mélanger aux humains (pas d'enfants hybrides, donc, ni de transformation possible en buvant le sang des vampires), une race qui ne crée rien, n'invente rien et se contente de mettre ses talents surhumains au service de la chasse,
une race condamnée à une lente extinction en raison de son incapacité à enfanter suffisamment souvent. Représentant parfait de cette race, Damon Julian, Maître du Sang, si vieux que son corps sublime n'abrite plus qu'une bête qui s'ennuie, avide de sang et d'atrocités, soumet humains et vampires à sa loi sadique et capricieuse. Face à lui, Joshua York, un vampire qui a grandi en France avant la Révolution, au milieu des hommes (car dans la mythologie recréée par George R. R Martin, les vampires ne craignent ni l'ail, ni les croix, ni l'argent, ni l'eau bénite, ni les miroirs, seulement la lumière du soleil), qui a perdu son père très tôt et qui se perçoit comme un monstre, tentant par tous les moyens d'enrayer la "soif rouge" qui le saisit une fois par mois, selon le rythme de la lune (car ici "loups-garous" est un autre nom pour désigner les vampires), a mis au point un breuvage qui permet aux vampires de ne plus s'abreuver de sang humain : il voudrait que tous les vampires en boivent afin de vivre en bonne intelligence avec les humains. Ces deux figures, l'une messianique, porteuse de paix et de progrès, et l'autre diabolique, ancré dans des traditions séculaires et violentes, s'affrontent sous les yeux du capitaine Marsh, personnage qui voit ses propres valeurs mises à mal par l'irruption de Joshua et qui prouvera par son courage que les humains ne sont pas que le "bétail" que voit en eux Julian.
Et avec Marsh, son appétit d'ogre, sa loyauté et sa profonde humanité, c'est le fleuve qui devient le personnage central du roman. La recomposition de la vie foisonnante sur le Mississipi juste avant la guerre de Sécession et l'arrivée du charbon donne à ce roman une dimension supplémentaire proprement passionnante : on découvre la vie quotidienne des équipages de vapeurs, qui transportaient frêt et passagers, les courses, la surenchère dans la puissance, les prémices de la guerre, l'esclavage, et toute une géographie du Sud, au travers des villes traversées, à l'atmosphère étouffante et putride comme La Nouvelle Orléans, ou sublimes comme Saint Louis. Le mélange entre la vie des mariniers, rude mais lumineuse et la vie des vampires, dominée par les ténèbres et le mal crée un roman incroyable, hanté par l'ombre de Byron et les réminiscences du Vaisseau fantôme, au suspense magistral et à la noirceur de l'encre.
George R. R Martin, Riverdream (Fevre Dream), J'ai lu, traduit de l'américain par Alain Robert, 507 pages, première publication aux Etats-Unis 1983, traduction française en 2005.
Le billet de Céline, conquise.
Lu dans le cadre du Challenge Blog-o-trésors, 1/4. Merci encore Tvless pour l'avoir mis dans la liste!
PS : le titre de ce billet est un vers tronqué de Byron, extrait de "Ténèbres", un poème cité plusieurs fois dans le roman.
Voici les premiers vers dans la version originale :
"I had a dream, which was not all a dream.
The bright sun was extinguish'd, and the stars
Did wander darkling in the eternal space,
Rayless, and pathless, and the icy earth
Swung blind and blackening in the moonless air;
Morn came and went--and came, and brought no day,
And men forgot their passions in the dread
Of this their desolation; and all hearts
Were chill'd into a selfish prayer for light..."
Et la traduction proposée dans le roman (je ne sais pas de qui elle est, ce n'est pas précisé) :
"J'eus un rêve qui n'en était pas entièrement un,
L'éclat du soleil s'était éteint, et les étoiles
Erraient, pâlissantes, dans l'espace éternel,
Dépouillées de leurs rayons et de toute trajectoire fixe.
La terre glacée flottait, aveugle et noire dans l'air sans lune ;
L'auve venait, s'en allait - et revenait sans amener le jour.
Les hommes oubliaient leurs passions dans la terreur
De cette désolation ; tous leurs coeurs
Se gelaient en une prière égoïste vers la lumière..."
PSbis : je me demande dans quelle mesure Stephenie Meyer n'a pas été influencée par ce roman (évidemment, je ne sais pas si elle l'a lu) : l'accouchement des vampires et l'affrontement de deux clans, les buveurs de sang et les autres, est similaire. Intertextualité quand tu nous tiens.
06:30 Écrit par fashion dans Challenge Blog'o trésors, Fantastique, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : george r.r martin, quelle plume!, riverdream, vampires, c'est un bouquin pour toi caro[line]