25.02.2009
La plume serait-elle plus forte que les balles ?
Erin Gruwell est un jeune professeur d'anglais inexpérimenté. Pour son premier poste, elle demande à enseigner dans un lycée difficile de Los Angeles, au lendemain des émeutes qui ont bouleversé la ville. Pleine de bonne volonté et de naïveté, elle croit qu'il va être facile d'amener les 35 élèves de sa classe vers la littérature. Mais ces jeunes, issus des ghettos, se haïssent et détestent l'école, incapable de fournir une alternative à la violence qui les entoure.
Le cinéma américain a un faible certain pour les figures de professeurs charismatiques (le plus frappant exemple étant certainement Robin Williams dans Le cercle des poètes disparus, qui a marqué toute une génération, la mienne), le professeur incarnant dans la mythologie hollywoodienne le passeur qui permet à l'élève quel que soit son âge (mais c'est mieux s'il est ado, âge de tous les dangers et de tous les dérapages) de révéler toute l'étendue de ses potentialités et de s'éveiller à la vie. Ce n'est pas une conception dénuée de fondement (après tout, le prof est bien un passeur de savoir) mais c'est prêter au prof des pouvoirs qu'il est loin de posséder (même s'il s'y essaye très fort, vous pouvez me croire sur parole). Et si le cinéma américain aime mettre en scène des profs charismatiques et forcément solitaires qui changent le monde par la seule force de leurs convictions et de leurs actes, il n'aime rien tant aussi que les histoires vraies, le fameux "based upon a true story" semblant assez paradoxalement servir de gage à la crédibilité et à la qualité de la fiction qui va suivre (car un film non-documentaire est toujours une fiction), comme s'il ne pouvait pas être de meilleures histoires que celles que nous sert la vie sur un plateau. Le film Ecrire pour exister (Freedom writers) réunissant ces deux tendances (le prof et l'histoire vraie), c'est donc avec une certaine réticence que je l'ai abordé (je précise aussi que je fuis généralement comme la peste les histoires qui mettent en scène des profs, pour des raisons aussi diverses que variées qui ont à voir, rapidement, avec la non-crédibilité en général du métier vu par le cinéma et le fait que j'y consacre suffisamment d'heures pour ne pas en plus avoir envie de voir mes conditions de travail sur écran, mais je m'égare).

Ecrire pour exister met en scène avant tout la violence des adolescents, confrontés depuis leur naissance aux guerres des gangs et aux sanglants problèmes de frontières qui en résultent. La scène d'ouverture, qui montre quelques épisodes de la vie d'Eva, jeune fille d'origine hispanique, condense en quelques minutes la fatalité de la violence quotidienne subie par tous : on s'entretue parce qu'on n'a pas la bonne couleur de peau au bon endroit, les black contre les latinos, les latinos contre les cambodgiens, les cambodgiens contre les black et tous contre les blancs, les opprimeurs. Dans cet univers assez terrifiant, où les enfants de 9 ans meurent sous les balles, Erin Gruwell, collier de perles et tailleur chic, incarne alors tout ce que ces jeunes rejettent en bloc : elle est blanche, riche (du moins aux yeux de ces ados dont la plupart vivent dans la misère la plus totale, craignant à chaque instant l'expulsion ou les représailles de quelque usurier non payé) et cultivée. Car la culture et la littérature sont terra incognita pour ces jeunes, qui viennent au lycée par désoeuvrement. Erin se rend vite compte qu'il est impossible de les intéresser : comment se fasciner pour L'Odyssée (c'est le thème de ses premiers cours) quand on pense qu'on peut mourir à tout instant ? Comment penser qu'on peut réussir quand on n'a droit qu'à la version abrégée et illustrée de Romeo et Juliette parce que l'administration (qui pratique éhontément les classes de niveau et pense que ce genre de "classe-poubelle" n'a droit qu'à de la garderie de la part des enseignants) a décidé une bonne fois pour toutes que "ces élèves-là" ne méritent pas mieux ? Le combat qu'Erin décide alors de mener, la foi chevillée au corps, consiste en un premier temps à faire coexister pacifiquement ces élèves et à les amener à la littérature par le biais de romans qui leur parlent d'eux-mêmes (ce sera dans un premier temps un roman-documentaire sur un jeune dans un gang, encore le pouvoir de la réalité dans la fiction) puis par l'écriture de leur journal intime, pour, au terme d'un long travail (en gros une année scolaire), leur faire enfin cours de manière "normale".

On ne peut pas nier qu'il y ait des ficelles dans ce film : Erin est vraiment caricaturale au début, toute en sourires niais et en bonne volonté désordonnée (le passage avec le rap en est un bon exemple mais il montre aussi que ce n'est pas une bonne idée de tomber dans la démagogie en essayant d'aller sur un terrain qu'ils maîtrisent évidemment mieux qu'elle) et le parallèle entre ces ados et Anne Franck n'est pas forcément des plus subtils mais le dieu des professeurs désespérés sait bien que parfois, pour aller d'un point A à un point B, il faut employer des chemins de traverse et que tous les moyens sont bons pour intéresser et faire lire des élèves récalcitrants. Plusieurs choses m'ont beaucoup touchée dans ce film, que ce soient les histoires personnelles de ces élèves ou l'obstination sans faille d'Erin, qui achète des livres pour eux sur ses propres deniers, organise des voyages pour les ouvrir au monde et soulève la montagne qu'est l'administration. Certes, le scénario en rajoute un peu pour faire pleurer dans les chaumières (et ça n'a pas loupé avec moi mais j'ai la larme facile) mais c'est un film finalement intelligent et plutôt lucide (un des meilleurs films sur l'enseignement à mon avis, en tout cas j'ai retrouvé beaucoup de moi-même dans le personnage d'Erin), qui prouve que rien n'est jamais perdu et que la littérature peut finalement sauver le monde. Vous avez compris, chers happy few : je recommande.
Ecrire pour exister (Freedom writers) de Richard Lagravenese, avec Hillary Swank, Patrick Dempsey, Scott Glenn..., 2007
Merci Virginie pour le prêt!
01:28 Écrit par fashion dans De l'écrit à l'écran | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note | Tags : écrire pour exister, lagravenese, prof le plus beau métier du monde ?, c'est plutôt flippant un lycée vide, oui, je sais, j'ai de drôles de tags