03.08.2009
"Alors le tonnerre dit..."
Rhodésie, fin des années 40. Mary, une jeune citadine blanche et indépendante, épouse sans amour Dick, un petit fermier très pauvre. Dans cette vie rurale, tout lui déplaît profondément : l'isolement, la chaleur accablante, les tâches de la ferme, les Noirs qui travaillent pour eux. Jusqu'au jour où arrive Moïse, un domestique noir avec qui débute une relation complexe et perverse de domination, marquée par un mélange d'attirance et de répulsion. Cette tension atteint son paroxysme lorsque Mary est retrouvée assassinée dans sa véranda et que Moïse s'accuse du meurtre.
Autant dire les choses comme elles sont, chers happy few : pour parler sans détours, ce roman est excellent, pas moins. On y remonte le cours de la vie de Mary (le roman débutant par sa mort), fille de fermiers très pauvres, qui a grandi dans le veld qu'elle n'a eu de cesse de fuir. Devenue indépendante dès l'âge de 16 ans, elle mène une vie insouciante et parfaitement réglée, entre son métier de dactylo, ses amis, et le cinéma qui occupe une grande place dans sa vie. Elle se tient à l'écart des relations amoureuses qui ne l'intéressent absolument pas et aurait pu continuer longtemps ainsi si elle n'avait pas surpris une conversation entre ses amis. Découvrant qu'ils la trouvent "bizarre" parce qu'à 30 ans elle mène toujours la même vie qu'à 16 ans, elle décide sur un coup de tête de se marier et épouse le premier (et seul) homme qui lui voue une adoration sans bornes. Hélas pour elle, Dick est exactement l'archétype de ce qu'elle a fui : il est pauvre, gère très mal sa ferme, s'obstine dans ses erreurs et refuse toute aide. Mary sombre alors lentement dans une dépression interminable, incapable de s'adapter à cette vie qu'elle juge épouvantable et de gérer correctement les indigènes sous ses ordres.
Doris Lessing peint de manière brillante le portrait de cette femme au destin forcément tendu vers un dénouement qui ne peut qu'être tragique et à l'évolution psychologique implacable et incroyablement juste dont l'histoire est intimement liée à la description plus vaste d'une Afrique du Sud raciste, où règne en maître la peur des Noirs. Outre les dimensions psychologique et politique, il y a dans ce roman un fort pouvoir évocateur : on y sent la chaleur infernale qui finit par dominer les âmes, on y entend les bruits d'une brousse sans cesse en éveil qui n'a de cesse de reconquérir la place qu'on lui a volée et on regarde, impuissant, se désagréger une femme ordinaire. Remarquable.
Doris Lessing, Vaincue par la brousse (The Grass Is Singing), Flammarion, traduit de l'anglais par Doussia Ergaz, 298 pages, 2007 pour la présente édition, 1950 pour la première publication, 1953 pour la traduction.
Le billet de Carolyn qui a su me convaincre d'accepter son prêt : merci encore!
PS : le titre de mon billet est emprunté à T.S Eliot. Le titre original de ce roman, The Grass Is Singing, est en effet extrait d'un vers de The waste land.
(PAL de vacances : - 8)
16:42 Écrit par fashion dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (31) | Envoyer cette note | Tags : doris lessing, vaincue par la brousse, prix nobel, afrique du sud, rhodésie, oui aujourd'hui ça tague sérieux
01.06.2009
Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent
Un professeur de lettres emmène, lors d'un voyage scolaire à Weimar, ses élèves à Buchenwald. Il découvre dans le musée une photographie sur laquelle figure un détenu qui ressemble trait pour trait à son père, Adrien Fabre. Stupéfait et hanté par l'étrange ressemblance, il entame une enquête...
L'origine de la violence est un très bon roman, chers happy few, qui mêle de manière habile et puissante l'histoire individuelle et l'histoire collective. Le narrateur exhumera, au cours de ses recherches, une partie (pas si cachée que ça) de son histoire familiale et découvrira celle de Buchenwald. Construit en deux parties, la première consacrée à l'enquête proprement dite et à la reconstitution de la vie de David Wagner, le mystérieux inconnu de la photo et la deuxième mettant en scène les conséquences de cette enquête dans la vie personnelle du narrateur, ce roman interroge, de manière j'ai trouvé assez personnelle, le Mal absolu, la responsabilité individuelle et le sens de l'Histoire. La grande force de L'origine de la violence est de présenter la quête du narrateur comme une tentative de réponse à la violence qui l'habite depuis son enfance, faisant finalement de son histoire une enquête de psycho-généalogie tout à fait crédible. A ce titre, les rapports compliqués que le narrateur entretient avec son père et son grand-père, qui prennent place dans une réflexion plus vaste sur cette famille de notables sont très intéressants. Les passages qui se déroulent à Buchenwald sont très durs mais la violence et la barbarie sont mises à distance par un style plutôt neutre tout à fait bienvenu, qui permet d'éviter la surenchère, les faits se suffisant à eux-mêmes. Enfin, j'ai beaucoup apprécié la vision de l'enseignement : le narrateur étant prof de lettres, il se livre à des réflexions sur le métier, la violence que les profs subissent parfois, la façon de gérer les adolescents tout à fait pertinentes (en tout cas, je m'y suis beaucoup retrouvée, deux passages notamment m'ont semblé criants de vérité). Au final, c'est un roman dont je recommande vivement la lecture, chers happy few, et si j'en crois la presse, je ne suis pas la seule!
Fabrice Humbert, L'origine de la violence, Le Passage, 316 pages denses.
Les billets de Papillon, Dominique et Lily.

21:21 Écrit par fashion dans Littérature française, Prix Landerneau | Lien permanent | Commentaires (34) | Envoyer cette note | Tags : fabrice humbert, l'origine de la violence, camps de concentration, shoah, oui aujourd'hui ça tague sérieux