23.03.2011

"Kant ? Bof, un type qui est mort puceau..."

Quand le colis de L'Express contenant la sélection du mois de mars pour le Prix des Lecteurs est arrivé, happy few de mon coeur angora, j'ai soupiré : après m'avoir infligé la lecture du dernier Angot, voilà-t-y pas qu'ils s'étaient mis en tête de me faire lire le dernier Jardin, qui est certainement un gentil garçon, hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, mais c'est aussi le roi des mièvreries (et ses conseils sur l'inénarrable site Fanfan 2 font de lui un danger public : soyez fou, chers happy few, et appliquez une de ses recettes, comme ça, pour le fun, vous verrez que si vous ne passez pas pour un idiot auprès de votre dulcinée, il y a de fortes chances que vous vous retrouviez au commissariat). Bref. J'ai donc évacué cette lecture en premier, c'est du Jardin, aucun intérêt, ça se lit vite, ça s'oublie aussi sec. Et puis, confiante, j'ai baissé ma garde et j'ai attaqué

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Du pur amour et du saut à l'élastique de Frédéric Pagès.

Oh. Mon. Dieu.

Je pense qu'il y a une cabale contre moi, je ne vois que ça.

(Je vous jure que si dans la prochaine sélection, il y a le dernier Réjault, je me suicide par ingestion de fraises tagada dans les bureaux de L'Express.)

D'après la quatrième de couverture, il s'agit d'un "roman farcesque, ubuesque et picaresque", ce qui aurait évidemment dû me mettre la puce à l'oreille (l'expérience prouve que plus les références sont prestigieuses, moins elles sont méritées, ça se vérifie à tous les coups). Du pur amour et du saut à l'élastique n'est en effet rien de tout cela (faut arrêter le Nutella, les gars, c'est manifestement un hallucinogène puissant) : c'est un vaste foutoir lourdingue à l'humour indigeste. Construit comme un road-movie, ce roman s'attache aux pas de Max de Kool, qui tente pour la cinquième fois de décrocher l'agrégation de philosophie (ne nous étonnons pas qu'il ne l'ait jamais eue, lui qui ne sait même pas ce qu'est un palindrome, comme nous l'apprend une édifiante conversation avec un vigile). Après une brève liaison avec un mannequin des jambes qui veut l'éloigner du chemin de la réflexion (toujours se méfier des belles femmes, chers happy few, la preuve), Max a une épiphanie, abandonne les études et monte dans le premier bus qui passe. Il va alors de rencontre en rencontre, chaque personnage croisé apportant sa pierre à... quoi ? Je serais bien en peine de répondre à cette épineuse question, tant je suis sortie exténuée de ce roman qui accumule les jeux de mots indigents (" 'L'homme de ma vie...' Max ne peut s'empêcher de penser : '...et le vit de mon homme.' " n'en est qu'un exemple parmi des dizaines d'autres) (ah, celui-ci est excellent aussi : "J'ai fait des études supérieures de gigolo. Gigol' Sup', ça s'appelle chez nous...", je ne sais pas vous, chers happy few mais j'en pleure de rire, non, pas vous, vraiment ? étonnant), les situations téléphonées (les étudiants de l'école de commerce ont failli avoir raison de ma patience déjà bien mise à mal par la fliquette philosophe et la rescapée du télésiège), l'onomastique appuyée (Blandine offre à Max un très beau stylo, un ... Annapurna (admirons, chers happy few, quel talent, hu hu), elle tente de le faire travailler pour un homme creux habilement nommé Karlo Pipo et au cas où la lectrice peu perspicace n'aurait pas suivi (n'oublions pas qu'elle vient de s'enfiler la lecture du dernier Jardin, ça laisse des traces), Max trouve bon de préciser que "cette nouvelle vie n'est que pipeau, comme Karlo Pipo le bien nommé", oh la la, je n'avais pas compris toute seule, merci Saint Frédéric de participer à mon illumination), les redondances (que celui qui n'a pas retenu la phrase de Kant sur le sublime aille immédiatement prendre ses cachets pour la mémoire) et, cerise sur le gâteau, la subtile auto-référence (on croise un personnage nommé Botul, on ne sait jamais, des fois que le lecteur, charmé par ce style inimitable ait envie de lire ce que Pagès a commis avant). Malgré sa brièveté (200 pages trèèèès aérées), Du pur amour et du saut à l'élastique est un pensum de la plus belle eau, chers happy few.

Frédéric Pagès, Du pur amour et du saut à l'élastique, Libella-Maren Sell, 206 pages, 2011