02.05.2010
Juliet, Naked

Annie et Duncan, la quarantaine, vivent ensemble depuis 15 ans, dans une petite station balnéaire déprimante du nord de l'Angleterre. Ducan voue une passion sans bornes à Tucker Crowe, un chanteur-compositeur américain célèbre dans les années 80 et qui a brutalement cessé d'écrire il y a plus de 20 ans, au point que toute la vie de Duncan tourne autour de cet homme qui l'obsède. Annie, en mal d'enfant et en mal d'amour, regarde s'agiter Duncan avec une consternation qui finit par se muer en colère quand sort un album inédit de Tucker, Juliet, naked, qui est une ébauche de son album phare, Juliet et qui va faire voler ce couple dysfonctionnel en éclat.
Voici le roman qui m'a sortie de la panne de lecture saisonnière qui s'est abattue sur moi la semaine dernière, chers happy few (c'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi qui étais engluée dans un roman que je n'ai finalement pas terminé, contrainte de me soigner à coup de colineries et de davideries, ce fut la fin du marasme) (non, je n'exagère pas, ce n'est pas dans ma manière, of course). Juliet, naked est un très bon roman : l'histoire de ce couple banal qui ne s'est jamais aimé et qui a érigé la passivité au rang d'art (passivité dans tous les domaines de leur vie, y compris dans le domaine professionnel) est à la fois juste, drôle et déprimante, à l'image de Gooleness, la ville grise et moche dans laquelle ils vivent. La façon dont la mécanique bien huilée de leurs relations se dérègle parce qu'ils ne sont pas d'accord sur un album, qui sera le catalyseur de leurs divergences plus profondes, est décrite de manière très fine, de même que Nick Hornby analyse parfaitement le fonctionnement d'internet et son influence dans certains domaines : Duncan, avant d'ouvrir un site et un forum consacrés à son idole, ne pouvait pas s'immerger autant dans sa passion chronophage, faute de personnes avec qui la partager. Internet permet de relier les fans, et, revers de la médaille, la toile rend les délires interprétatifs plus importants, chacun étant en droit d'ajouter sa pierre à l'édifice (les fans de Tucker analysent en détail toutes les paroles de ses chansons afin de décrypter un sens qui leur a manifestement totalement échappé, la réalité étant aux antipodes de ce qu'ils croyaient avoir compris). Mais Internet permet aussi de nouer des liens, et c'est contre toute attente, ce que vont faire Tucker Crowe et Annie, de manière plutôt réaliste (pas de romance de conte de fées ici, on n'est pas dans une comédie romantique américaine). Ce roman qui met en scène des personnages en crise dans une réalité terne est aussi une réflexion sur la musique, son influence sur le public et les rapports entre musique et autobiographie, le tout dans un style nerveux bourré d'humour à froid. Une réussite.
Nick Hornby, Juliet, naked, 10/18, traduit de l'anglais par Christine Barbaste, 313 pages, 2010 pour la traduction, 2009 pour la parution en VO.
10:54 Écrit par fashion dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (49) | Envoyer cette note | Tags : nick hornby, l'angleterre c'est déprimant sous sa plume, quand on partage sa vie avec un fondu de musique, on s'y retrouve un peu