08.01.2010
Pince-Mi tombe à l'eau

Les Doinel sont une famille comme on en voit tant : le père, la mère et les deux enfants. Ils ont l'air sans histoire, limite heureux. Mais tous les quatre, à leur manière, en ont ras-le-bol de la vie qu'ils mènent : la boîte de transport dans laquelle travaille Marc, le père, a été rachetée par des Hollandais qui n'ont que le mot productivité à la bouche et il est contraint d'accepter un plan de licenciement drastique pour ses employés ; Nadine, la mère, institutrice en maternelle qui frise "l'excellence pédagogique" en a assez de remplir des cases pour rendre compte des acquisitions des enfants et de compartimenter les journées en fonction des objectifs et des apprentissages ; Charlie, élève en 3ème, se demande s'il est normal qu'elle passe sa vie à s'en inventer une autre dans laquelle elle serait une japonaise de manga bisexuelle et Esteban, le petit dernier surdoué, se sent entouré de robots. Heureusement pour eux, les Doinel vont faire la rencontre... d'une yourte.
Papa et maman sont dans un bateau est un très bon roman jeunesse, chers happy few, qui dépeint avec beaucoup de justesse les doutes et les hésitations dont nous sommes tous la proie à différents moments de notre vie. Les parents sont arrivés à ce stade où ils ont beaucoup construit (une famille, un travail dans lequel ils sont performants) mais où ils se demandent s'ils ne se sont pas un peu égarés en chemin. Marc était un jeune voyou fichtrement séduisant qui s'est rangé des voitures pour les beaux yeux de Nadine mais il a l'impression d'avoir perdu un peu de son âme : comment accepter de voir les gens qu'il a embauchés et pour qui il éprouve de l'affection être virés comme des malpropres alors qu'il dirige une agence qui fait des bénéfices ? Nadine est estimée de ses collègues, fort bien notée par l'inspecteur, idolâtrée par son atsem mais elle finit par se demander si vérifier que les enfants maîtrisent "l'outil scripteur" à 4 ans et les bousculer pour qu'ils fassent bien tous les ateliers dans l'ordre sans prendre le temps de les écouter, est bien tout ce qu'on peut attendre de la relation avec des petits. Charlie, elle, est à l'âge où on se pose des questions sur soi-même et sur la place qu'on occupe dans le monde : est-il bien normal que les garçons réels ne l'intéressent pas et qu'elle préfère ses héros de manga psychopathes et transexuels ? Quant à Esteban, il est malheureux et maltraité par ses camarades de classe. Tout ces personnages se côtoient sans se parler vraiment, sans oser avouer les sentiments très forts qui les lient les uns aux autres (parce que, comme le dit Esteban, une maman ça n'a pas le temps de dire "Je t'aime"), enfermés dans leur propre vie, jusqu'à ce qu'un article de Psychologies les bouscule, en agissant comme le catalyseur qu'ils n'attendaient plus.
Ce roman d'une grande finesse psychologique, bien construit (on suit les vies des quatre personnages en alternance), où les rebondissements s'enchaînent avec fluidité et qui dépeint sans avoir l'air d'y toucher une société malade de ses excès (recherche du profit, de la rentabilité et de la performance à tout prix, même là où on s'y attend le moins, à l'école) est en plus bourré d'humour. Marie-Aude Murail a le don de la formule qui fait mouche et de la situation drôlatique : la demi-journée de formation à l'IUFM est d'une authenticité renversante pour qui a malheureusement fréquenté ces fous furieux des "processus métacognitifs" et autres "inférences élaboratives" et la description d'un début de journée de maternelle est tellement parfaite que je ne résiste pas à la citation :
"A ce moment-là, Jules, qui s'était endormi, tomba de son banc comme un type qui vient de se prendre une rafale de Kalachnikov. Il y eut des cris de frayeur, des pleurs, une tournée générale offerte par Kleenex, puis on chanta Petits lapins pleins de poils par-dessus, par-dessous, par-devant, par-derrière, dans le but de faciliter l'acquisition du schéma corporel comme il était écrit sur la fiche de préparation de Mme Doinel. On enchaîna avec Quand trois oies s'en vont aux champs, la première va devant, la deuxième suit la première, la troisième vient la dernière pour jeter les bases de la numération et favoriser le repérage spatial. On termina par Trois petits lapins qui mangeaient des prunes en buvant du vin, et qui, minés par l'alcool, n'avaient plus d'ambition pédagogique."
A lire, chers happy few, et à faire lire, dès 13 ans.
Marie-Aude Murail, Papa et maman sont dans un bateau, L'école des loisirs, Medium, 294 pages, 2009
00:04 Écrit par fashion dans Jeunesse, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : marie-aude murail, papa et maman sont dans un bateau, ce fut une lecture impromptue, merci françoise qui m'a sauvé la vie, enfin le trajet en métro