En ces temps de bonnes résolutions et de restrictions PALesques, j'ai pris, chers happy few, la seule décision possible, celle qui va bien évidemment m'aider à faire baisser la MTPAL qui encombre mes étagères, ma table de nuit, et surtout ma vue.
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Je me suis incrite à la bibliothèque.
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Mais j'ai des excuses. Enfin, une. Le rectorat m'ayant, dans sa grande bonté, envoyée cette année dans un collège, je suis obligée de me remettre un peu à jour en littérature jeunesse (oui, je sais que les inspecteurs, dans un sursaut aguileresque limite madonnesque ont brâmé à qui mieux mieux au mois de juin "to come back to basics" et nous ont suavement ordonné de redonner leur place aux classiques en collège, mais il faut bien quand même que je sois à la page, et que je puisse dialoguer avec ceux qui viendront forcément me parler littérature aux intercours) (comment ça je rêve ?). Et comme les bonnes résolutions PALesques sont aussi des résolutions de non-achat, je n'avais plus comme solution que la bibliothèque. CQFD.
Je suis donc repartie la semaine dernière avec un tas assez impressionnant de romans jeunesse (ben oui, le hasard, ce coquinou, aidé de ma fille qui n'avait plus rien à lire la pauvre (oui, je suis une mère indigne, je la prive de lecture) m'a fait passer dans ma bibli le dernier jour du prêt vacances : qui suis-je pour résister à l'offre d'un prêt de six semaines alors que pour me rendre dans le délicieux endroit où je diffuse la bonne parole et répands la kulture j'ai une heure de métro (donc deux par jour pour ceux qui suivent, bravo à eux) ? La chair de la LCA est faible, hélas, comme nous l'expérimentons tous les jours, chers happy few.
Bref.
Le jeune Pavel habite en Polvadie, un état coincé entre l'Ukraine et la Roumanie. "Russe d'origine", il a survécu à la vague d'épuration ethnique qui a ravagé le pays en 2019. Trois ans plus tard, sous prétexte de "tourner la page", le nouveau président polvade développe une politique négationniste et recherche les survivants pour effacer leur mémoire et implanter dans leurs cerveaux de faux souvenirs. Aidé de Katarina, Pavel échappe au lavage de cerveau. Poursuivi par des agents du gouvernement, il est contacté par un survivant des camps qui sait où se trouve la preuve du génocide. La traque commence...
Memory Park, du nom du mémorial brièvement consacré au devoir de mémoire avant d'être totalement modifié pour adhérer au "devoir d'oubli" prôné par le président polvade est un excellent thriller, qui, sur une trame assez classique faite de révélations, de courses poursuites, de trahisons et de rebondissements, permet de déployer une réflexion passionnante et indispensable sur notre histoire. La Polvadie est un petit état récemment créé, qui a été en proie aux dissensions ethniques entre les premiers habitants et la première vague d'arrivants, dissensions qui ont fini par tourner au massacre institutionnalisé sous l'égide d'un président ivre de pouvoir et de haine. Le gouvernement a ouvert des camps d'extermination et a fait disparaître purement et simplement 40 000 personnes sans que nul dans le reste du monde ne s'en émeuve ou ne s'en étonne. Et après trois années passées à demander pardon aux survivants, Moldovan le président se met en tête que le bien national et collectif exige l'oubli pur et simple des atrocités, pensant ainsi effacer la trace des exactions commises par son frère. Eradiquer le passé par tous les moyens possibles y compris l'assassinat est-il la solution pour éviter que l'Histoire ne se répète ? Pavel, hanté par d'insoutenables cauchemars est brièvement tenté de le croire avant de comprendre que nier l'indicible et faire croire que rien n'a eu lieu aurait certainement l'effet contraire à celui escompté : comment ne pas reproduire quand on n'a pas vu de ses propres yeux l'horreur des exécutions de masse ? Comment résister quand on pense que le pire n'est pas possible et que la morale sert toujours de garde-fou ? Memory Park est un roman tendu de bout en bout dans une dénonciation percutante, sans manichéisme aucun, parfaitement construit, avec un style d'une rare efficacité. A lire et à faire lire, assurément.
Fabrice Colin, Memory Park, Mango, coll. Autres mondes, 220 pages, 2006.