11.01.2010
"Commençons par le commencement...
... comme disait le bourreau à Marie-Antoinette en lui coupant les cheveux."

1822. Malo de Lange est orphelin, il a été recueilli par l'abbé Pigrièche à l'orphelinat de Tours. Adopté à 2 ans par deux soeurs vieilles filles, Mélanie et Amélie, il est enlevé à 12 ans par un certain Riflard, une brute épaisse qui se prétend son père. Il s'évade et décide de monter à Paris à la recherche de son vrai père. Amoureux, faux grinche mais vrai jaspineur de bigorne, Malo fait des rencontres, découvre l'amitié et des secrets, en se demandant toujours où est sa place dans le monde.
Non, vous n'avez pas la berlue, perspicaces happy few, Malo de Lange, fils de voleur est bien un roman de Marie-Aude Murail et c'est le deuxième roman de cet auteur dont je vous parle en quelques jours, mais bah, quand on aime on ne compte pas, non ? (il y a une explication à cette soudaine abondance de Murailleries dans ce salon mais comme elle est totalement sans intérêt, je ne vous la livre pas, parce que de toute façon je fais ce que je veux non mais) (mais non, ce n'est pas un challenge Murail, tsss) Malo de Lange est un roman d'aventures qui sent bon l'hommage léger à notre ami Charlie et aux romans feuilletons : en plein XIXème siècle, un orphelin qui a tout pour être malheureux mais qui garde une ironie distanciée sur tout ce qui lui arrive vit des (més)aventures rocambolesques, poursuivi par ce qu'il croit être sa parenté avec le monde de la pègre (car Malo a toujours eu, gravée dans sa chair, la marque infâmante des criminels, la fleur de lys). Il va de Charybde en Scylla, se tirant d'une situation désespérée pour échouer dans une autre, poursuivi par Riflard et sa bande qui veulent s'emparer de lui pour des motifs évidemment peu louables, faisant des rencontres plus ou moins agréables et plus ou moins utiles dont il n'arrive jamais à se dépêtrer. Marie-Aude Murail reprend avec bonheur les poncifs du genre (rebondissements invraisemblables, rencontres bizarrement très à propos, personnages qui n'en finissent pas de se retrouver, révélations tonitruantes, scènes de reconnaissance, situations un peu tire-larmes, description des bas-fonds pour le moins interlopes) pour en faire un roman enlevé et drôle, plein de personnages hauts en couleur et diablement attachants (personnellement, j'ai un faible pour Janvier, sa canne et sa Poule en haut, poule en bas). La langue utilisée, mélange d'argot (qu'il n'est nul besoin d'entraver parfaitement pour suivre, tout étant traduit en note) et de formules lapidaires, participe au véritable plaisir que l'on prend à suivre les aventures de Malo, zig à la gueule d'ange qui finit par trouver sa place. Une réussite.
Marie-Aude Murail, Malo de Lange, fils de voleur, L'école des loisirs, Neuf, 272 pages (et 5 pages de lexique histoire de jaspiner l'arguche tout de cé et de ne pas passer pour un sinve), 2009
06:00 Écrit par fashion dans Jeunesse, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : marie-aude murail, malo de lange fils de voleur, je sens que cette année, je vais en lire de la litté jeunesse, j'aime bien l'argot, oui je sais, c'est fas-ci-nant
08.01.2010
Pince-Mi tombe à l'eau

Les Doinel sont une famille comme on en voit tant : le père, la mère et les deux enfants. Ils ont l'air sans histoire, limite heureux. Mais tous les quatre, à leur manière, en ont ras-le-bol de la vie qu'ils mènent : la boîte de transport dans laquelle travaille Marc, le père, a été rachetée par des Hollandais qui n'ont que le mot productivité à la bouche et il est contraint d'accepter un plan de licenciement drastique pour ses employés ; Nadine, la mère, institutrice en maternelle qui frise "l'excellence pédagogique" en a assez de remplir des cases pour rendre compte des acquisitions des enfants et de compartimenter les journées en fonction des objectifs et des apprentissages ; Charlie, élève en 3ème, se demande s'il est normal qu'elle passe sa vie à s'en inventer une autre dans laquelle elle serait une japonaise de manga bisexuelle et Esteban, le petit dernier surdoué, se sent entouré de robots. Heureusement pour eux, les Doinel vont faire la rencontre... d'une yourte.
Papa et maman sont dans un bateau est un très bon roman jeunesse, chers happy few, qui dépeint avec beaucoup de justesse les doutes et les hésitations dont nous sommes tous la proie à différents moments de notre vie. Les parents sont arrivés à ce stade où ils ont beaucoup construit (une famille, un travail dans lequel ils sont performants) mais où ils se demandent s'ils ne se sont pas un peu égarés en chemin. Marc était un jeune voyou fichtrement séduisant qui s'est rangé des voitures pour les beaux yeux de Nadine mais il a l'impression d'avoir perdu un peu de son âme : comment accepter de voir les gens qu'il a embauchés et pour qui il éprouve de l'affection être virés comme des malpropres alors qu'il dirige une agence qui fait des bénéfices ? Nadine est estimée de ses collègues, fort bien notée par l'inspecteur, idolâtrée par son atsem mais elle finit par se demander si vérifier que les enfants maîtrisent "l'outil scripteur" à 4 ans et les bousculer pour qu'ils fassent bien tous les ateliers dans l'ordre sans prendre le temps de les écouter, est bien tout ce qu'on peut attendre de la relation avec des petits. Charlie, elle, est à l'âge où on se pose des questions sur soi-même et sur la place qu'on occupe dans le monde : est-il bien normal que les garçons réels ne l'intéressent pas et qu'elle préfère ses héros de manga psychopathes et transexuels ? Quant à Esteban, il est malheureux et maltraité par ses camarades de classe. Tout ces personnages se côtoient sans se parler vraiment, sans oser avouer les sentiments très forts qui les lient les uns aux autres (parce que, comme le dit Esteban, une maman ça n'a pas le temps de dire "Je t'aime"), enfermés dans leur propre vie, jusqu'à ce qu'un article de Psychologies les bouscule, en agissant comme le catalyseur qu'ils n'attendaient plus.
Ce roman d'une grande finesse psychologique, bien construit (on suit les vies des quatre personnages en alternance), où les rebondissements s'enchaînent avec fluidité et qui dépeint sans avoir l'air d'y toucher une société malade de ses excès (recherche du profit, de la rentabilité et de la performance à tout prix, même là où on s'y attend le moins, à l'école) est en plus bourré d'humour. Marie-Aude Murail a le don de la formule qui fait mouche et de la situation drôlatique : la demi-journée de formation à l'IUFM est d'une authenticité renversante pour qui a malheureusement fréquenté ces fous furieux des "processus métacognitifs" et autres "inférences élaboratives" et la description d'un début de journée de maternelle est tellement parfaite que je ne résiste pas à la citation :
"A ce moment-là, Jules, qui s'était endormi, tomba de son banc comme un type qui vient de se prendre une rafale de Kalachnikov. Il y eut des cris de frayeur, des pleurs, une tournée générale offerte par Kleenex, puis on chanta Petits lapins pleins de poils par-dessus, par-dessous, par-devant, par-derrière, dans le but de faciliter l'acquisition du schéma corporel comme il était écrit sur la fiche de préparation de Mme Doinel. On enchaîna avec Quand trois oies s'en vont aux champs, la première va devant, la deuxième suit la première, la troisième vient la dernière pour jeter les bases de la numération et favoriser le repérage spatial. On termina par Trois petits lapins qui mangeaient des prunes en buvant du vin, et qui, minés par l'alcool, n'avaient plus d'ambition pédagogique."
A lire, chers happy few, et à faire lire, dès 13 ans.
Marie-Aude Murail, Papa et maman sont dans un bateau, L'école des loisirs, Medium, 294 pages, 2009
00:04 Écrit par fashion dans Jeunesse, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : marie-aude murail, papa et maman sont dans un bateau, ce fut une lecture impromptue, merci françoise qui m'a sauvé la vie, enfin le trajet en métro
16.03.2009
Des lapins et des souris
Charity Tiddler naît en 1870 à Londres. Fille unique d'un couple argenté et désassorti, elle grandit seule au troisième étage de la belle demeure londonienne, entre ses animaux et sa bonne, Tabitha la belle rousse à moitié folle. Son enfance solitaire s'améliore quand sa mère lui trouve une gouvernante, Blanche, qui lui apprend le dessin...
En partie inspiré (très librement) de la vie de Beatrix Potter, Miss Charity est un délicieux roman très joliment illustré par Philippe Dumas, qui conte l'enfance et la jeunesse d'une jeune fille hors normes. Dans une société anglaise où les jeunes filles de bonne famille ont fait de la chasse au mari un sport national, Miss Charity se démarque des autres (en particulier de ses cousines vaniteuses et mauvaises langues) par son refus du mariage à tout prix (elle ne veut se marier que par amour) et sa volonté de subvenir à ses propres besoins. Mûe par une Volonté farouche (la majuscule est dans le roman) que rien n'arrête et animée d'un sens de l'humour à toute épreuve, Charity fait face à sa vie avec beaucoup de détermination. Elle élève ses animaux, cueille des champignons, s'intéresse aux fossiles, peint sans arrêt, apprend les pièces de Shakespeare par coeur, pêche à la mouche et se contrefiche du qu'en dira-t-on et de la réputation de fille originale qui lui colle à la peau. Malgré son statut de femme qui ne lui facilite pas la tâche et des parents qui la maintiennent volontairement dans une situation financière de dépendance, Charity publie ses premiers albums jeunesse et connaît le succès. Outre l'histoire, très enlevée et bourrée d'humour, qui fait naître avec minutie et beaucoup de talent la société anglaise guindée et cachottière de la fin du XIXème siècle et ses hommes célèbres (on y croise notamment Wilde et Shaw) il faut saluer les nombreuses allusions à la littérature anglaise et la joliesse de l'objet-livre, illustré, à la présentation aérée et avec couverture à rabats. Un roman jeunesse enchanteur, chers happy few!
Marie-Aude Murail, Miss Charity, L'école des loisirs, 563 pages (qui passent très vite, chers happy few, voire même trop vite)
Les avis unanimement enthousiastes de Cuné (merci pour le prêt!), Bookomaton, Cathulu, Emjy, Leiloona, Malice, Papillon, Virginie
19:11 Écrit par fashion dans Jeunesse, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : marie-aude murail, miss charity, ça donne envie d'acheter les bouquins de beatrix potter, et de marcher dans la campagne anglaise, (c'est dire le pouvoir enchanteur de ce roman)