04.08.2009

Ah, Docteur, qu'allons-nous faire ? demanda-t-elle en se tordant les mains.

- Notre devoir, ma douce, répondit-il en la regardant de ce regard lumineux et viril qui la faisait fondre comme neige au soleil.

(Oui, moi aussi je peux écrire des Harlequin, la preuve. Avec des polyptotes et des comparaisons originales inside, comme un vrai.)

 

Oui, je sais, chers happy few, vous êtes au bord du désespoir.

Une semaine s'est écoulée depuis le dernier billet Harlequin de ce modeste salon, et vous êtes en manque, ne le niez pas, va. Pourtant, on ne peut pas dire que les participants émérites n'aient pas donné de leur personne durant ces quelques jours : nous en sommes à 30 billets et les challengeurs s'en donnent à coeur joie dans l'analyse philosophico-socio-textuelle. Mais comme toute étude doit être exhaustive pour être valable, je vous livre une petite note à Haute Teneur Kulturelle sur une collection dont je n'avais pas parlé pour l'instant. Ne me remerciez pas, c'est parce que vous le valez bien.

 

Le test Harlequin m'ayant révélé, après trois questions très pertinentes et pas du tout orientées (genre : que peut-on lire sur la carte de visite de votre homme : médecin urgentiste, star de cinéma, prince d'orient ou explorateur ? Euh, comment dire, "homme normal", ça marche pas ?) que j'étais une aventurière et que je devais lire des romans publiés dans les collections Black Rose et Historique, je me suis empressée d'acheter

 

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un volume de la collection Blanche : Passions et ambitions dans l'univers médical. (Je trouve le slogan peu glamourous mais ça doit être parce que je ne suis pas affublée du fameux syndrome de l'infirmière et qu'à choisir entre un beau médecin et un beau pirate, je prends le pirate, chers happy few, sans hésiter une seule seconde, c'est ce qu'on appelle le syndrome du Rescator, si, si.)

 

Dans ce volume à l'alléchante couverture représentant une jeune femme très girl-next-door au sourire professionnel censé incarner à lui tout seul ses multiples compétences et dont le name tag ne correspond à aucun des noms des héroïnes dont nous allons faire la connaissance (il ne faut manifestement pas trop en demander aux graphistes, ils ont d'autres H. à lire, non mais), nous trouvons, tenez-vous bien, 3 romans. Deux nouveautés et une réédition, pour, je le suppose, faire plaisir aux fans qui auraient égaré leur exemplaire et qui voudraient le garder précieusement. Au menu donc : Une nouvelle infirmière à Bellbrook (The doctor's surprise bride), Une femme irrésistible (The baby season) et Le patient préféré de Taylor Phillips (Last of the Joeville Lovers). On remarquera que comme d'habitude, les traductions des titres sont littérales et qu'elles trouvent le moyen d'être à la fois niaises et d'un rapport plutôt lointain avec le contenu, passons.

Qu'apprenons-nous, donc, d'éminemment kulturel en lisant ces romans (car oui, je les ai évidemment tous lus, sinon il ne pourait y avoir d'étude sérieuse) ? Eh bien, pour lire des romans dans cette collection, il faut :

1. ne pas être trop regardant en ce qui concerne l'égalité homme/femme. Nos héroïnes sont respectivement infirmière, sage-femme et kiné. Les héros, eux, sont médecin, fils de médecin et vétérinaire. Et quand Gen, la sage-femme de Une femme irrésistible, est découverte en train de soigner des animaux qu'elle a recueillis sur le pas de sa porte (car oui, les animaux savent que c'est chez elle qu'il faut sonner, avertis par leur sixième sens) (à mon avis un renard qui sait frapper à la porte est carrément un mutant, je dis ça, je dis rien), donc, disais-je avant d'être violemment interrompue par moi-même, quand Gen soigne ces animaux, Josh (un homme sur deux s'appelle Josh dans les romans Harlequin, ça mériterait une étude), vétérinaire diplômé et expérimenté, est très en colère car, tenez-vous bien, cette femme n'a pas les compétences pour soigner des animaux, elle n'est pas di-plô-mée, elle. Et le fait qu'à chaque fois qu'il se rend chez elle, furieux, pour la morigéner d'importance, elle le reçoit en peignoir et que, fou de désir, il en oublie les raisons de sa venue, ne joue pas vraiment en faveur de nous autres, pauvres femmes, condamnées que nous sommes à séduire les hommes par nos yeux verts (toutes les femmes des romans Harlequin ont les yeux verts, c'est une épidémie) et nos courbes plutôt que par nos compétences.

2. fantasmer sur les veufs et les éclopés et aimer les hommes au passé douloureux qu'ils traînent comme une casserole remplie de single malt tout en gardant la mâchoire virilement serrée et le regard profond. Le Docteur Jack a perdu sa femme et le bébé dont elle était enceinte dans un "terrible accident de voiture" (car les accidents sont toujours "terribles", de même que les baisers sont toujours "brûlants", il faut vraiment lancer un dicothon pour les auteurs), la femme de Josh le véto a succombé trois ans auparavant à une leucémie, le laissant seul au monde avec leur fils et Josh le fils de médecin, victime d'un accident d'avion, est momentanément paraplégique. Mais comme ce sont des hommes, des vrais, des purs, des durs, des tatoués, ils ne  manifestent jamais leur immense chagrin publiquement et, loin de le noyer dans l'alcool ou le nutella, ils se livrent à corps perdu à leur exigeante maîtresse : leur travail. Tout ce malheur  et  toute cette belle abnégation sont propres évidemment à exciter la compassion de nos héroïnes, qui ne savent pas quoi faire pour leur redonner goût à la vie. (Fuir, voilà ce que je propose, mais ça ne les effleure même pas, saintes inconscientes qu'elle sont.)

3. s'identifier aux femmes au passé douloureux qu'elles enferment au plus profond d'elles-mêmes, érigeant pour se protéger de la vilenie du monde, des barrières qu'elles supposent infranchissables. Eliza a vu son père mourir dans un incendie (le bush, c'est affreux) après que sa mère les a abandonnés pour vivre sa vie (comment une femme peut-elle raisonnablement avoir envie de vivre en ville, d'avoir un métier et de se réaliser, je vous le demande, cf 1.), Gen est stérile et a perdu son frère quand elle était enfant et Taylor perd sa mère des suites d'une très longue maladie alors qu'elle caressait l'idée de lui donner son rein pour la sauver, et elle apprend que son frère n'est que son demi-frère, sa mère ayant eu un amant, qui n'est autre que son mentor et le père de l'homme qu'elle aime et à qui elle veut réapprendre à marcher coûte que coûte (oui, l'intrigue du troisième roman est particulièrement retorse, ce qui explique sans doute sa réédition : certaines n'avaient pas bien tout compris la première fois). Avouez que c'est affreux tout ça, non, chers happy few ? Non ? C'est que vous n'avez pas de coeur.

4. avoir le coeur bien accroché. Comme les intrigues se déroulent en milieu médical, rien ne nous sera épargné : la péritonite de Keith qui le met entre la vie et la mort pendant des jours, le bébé à la malformation cardio-pulmonaire qui meurt à la naissance, la femme enceinte de 8 mois qui a un accident de voiture et sur qui on pratique une césarienne d'urgence, l'infarctus de Dulcie, les accouchements multiples, l'accident d'avion de Josh et j'en passe. On remarquera quand même que les humains sont beaucoup plus malmenés que les animaux : pas un seul ne meurt sous les mains de Josh le véto, même pas l'épagneul sur lequel un camion a roulé. C'est ça le talent.

5. aimer la campagne. Entre le bush australien, le Dakota du Nord et le Minnesota, on visite des endroits charmants où les habitants, peu nombreux, sont évidemment très chaleureux, incitant par leur attitude nos héros en blanc à rester là pour la vie parce que la campagne leur a montré quelles étaient les vraies valeurs de la vie : les barbecues, le 4x4, le chien, les enfants qui gambadent et les couchers de soleil. Et malgré quelques inconvénients somme toute mineurs comme une intense propension des autochtones aux ragots et à se mêler de ce qui les regarde pas, on nous serine bien que la ville, ah ma brave dame, la ville, c'est dé-shu-ma-ni-sé. C'est vrai que le blizzard et la sécheresse, c'est très humain.

5. ne pas avoir envie de lire des scènes passionnées de galipettes. Ici, un baiser, un changement de chapitre et on est déjà au lendemain. C'est vrai qu'entre les patients et leur malheur personnel, nos héros ont peu de temps à consacrer à la bagatelle, et c'est tout à leur honneur, non ? Ou pas.

6. aimer les belles phrases et les beaux sentiments. Je ne résiste pas, pour illustrer mon propos, à vous livrer cette perle : "Emu à la fois par le fait qu'elle se rappelait qu'il buvait son café noir et par le deuil qui l'avait frappée, il se sentit poussé à poursuivre ses confidences."

 

...

 

Moi aussi, je suis émue, tiens. Par le talent de l'auteur.

 

 

Fiona McArthur, Une nouvelle infirmière à Bellbrook, Lisa McAllister, Une femme irrésitible, Anne Eames, Le patient préféré de Taylor Phillips, Harlequin Blanche, 2006. Dans sa préface, la responsable de collection (elle n'a jamais de nom, mais a-t-elle les yeux verts ?) fait l'article pour une saga, Le bébé de la chance, qui se passe en Australie (encore!), à Crocodile creek (sic). Je crois que ma rigueur scientifique ne survivrait pas à une autre lecture. Je vous laisse vous dévouer, chers happy few.

PS : je pense d'ailleurs qu'une étude des "Chère lectrice" qui débutent tous les romans H. serait particulièrement intéressante. J'ai lu des éditos hallucinants sur le bikini par exemple ou sur l'été et sa chaleur qui fait monter la passion. Incroyable.

(PAL de vacances : - 11) (eh oui, 3 de moins d'un coup, quel talent!)

 

Prochain billet Harlequin : de la sexytude en milieu professoral. Si, si.