11.02.2011

Les Petits - Christine Angot

(oui, je sais, me connaissant, fidèles happy few, vous frémissez) (et vous avez raison)

Jadis, dans la liste des auteurs-que-jamais-je-ne-relirai-même-si-pour-cela-je-dois-renoncer-pour-toujours-au-caffe-latte-vanille-du-starbucks, figuraient pêle-mêle des auteurs à mèche, des auteurs à frime, des auteurs à chemise ouverte, des auteurs à best sellers, que j'avais, dans un moment d'égarement, critiqués publiquement. Eh bien, j'ai été punie par où j'avais péché, chers happy few, car le destin vengeur, en la personne du Prix des lecteurs de L'Express m'a envoyé un roman qui fait passer Beigbeder pour le digne successeur de Proust et qui me ferait presque dire que Réjault mérite le Goncourt :

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Les Petits de Christine Angot, qui s'est révélé être la lecture la plus éprouvante de ces dernières années, parce que j'ai dû, par conscience professionnelle le lire jusqu'au bout, ce qui, croyez-moi, m'a terriblement coûté. Non pas en raison de l'histoire, qui n'est finalement ni plus banale ni plus emplie de clichés que le tout-venant de la littérature française contemporaine qui a les honneurs de la presse, mais à cause du style, illisible.

Mais avant d'entrer dans le détail, impatients happy few, pitchons, parce qu'on ne sait jamais, vous pourriez être noyés dans la profondeur et la densité de l'histoire. Billy et Hélène se rencontrent, s'aiment, prennent un appartement, font des enfants mais Hélène est une salope caractérielle qui cherche par tous les moyens à faire sortir Billy de sa vie et à garder les enfants. Ce qui aurait pu donner matière à un bon roman (après tout, même si le thème est bien rebattu, la toute puissance féminine et maternelle est un sujet intéressant s'il est bien traité) est déjà mis à mal par le rajout du thème du métissage (Billy est antillais) au service d'une bien-pensance très maladroite, le portrait à charge étant uniquement réservé à Hélène (ce qui n'est pas étonnant puisqu'on découvre aux trois quarts du roman que la narratrice est la nouvelle compagne de Billy)*, ce qui dilue un propos qui, croyez-moi, n'avait pas besoin de ça.

Jetons un voile pudique sur les incohérences narratives, preuve manifeste que chez Flammarion on a oublié ce que signifiait le terme "éditer" (p. 11 Hélène prend un appartement à Belleville, p. 14 l'appart' s'est déplacé tout seul comme un grand à Montparnasse, notre couple obtient un appartement de l'OPAC en trois jours, on change les couches d'enfants qui vont déjà à l'école, le temps ne s'écoule pas de la même manière que pour nous autres pauvres mortels (en un an, les personnages font des choses qui devraient en prendre au moins deux) : en fait je pense que ce roman est une uchronie, je ne vois que ça), et concentrons-nous sur ce qui fait tout le sel de ce roman, son style inimitable.

Dans Les Petits (et je me cantonne volontairement à ce titre, n'en ayant pas lu d'autres auparavant) (je ne connaissais pas mon bonheur), Angot multiplie les tics d'écriture, au premier rang desquels la parataxe. Fi des connecteurs temporels ou logiques, enfin voyons, c'est sooo yesterday, non, moi Madame je n'ai qu'une amie, la virgule, qu'un amant, le point. (En même temps, comme les conjonctions de coordination sont systématiquement employés à contresens (ce qui fait chic je suppose), il vaut peut-être mieux qu'elle s'en tienne effectivement à la virgule.) Ce qui donne ce que les critiques littéraires appellent avec des trémolos dans le clavier "la syncope durassienne" (excusez-moi, je vais rire deux minutes et je reviens) et qui entrave terriblement la lecture de la lectrice lambda. Pour que vous saisissiez toute l'ineffable beauté de la chose, je ne résiste pas à la tentation de la citation :

"Elle fait très attention à son corps. Elle est très attentive à l'hygiène. Quand les enfants sortent des toilettes, ils entendent "lave-toi les mains" la chasse d'eau à peine tirée. Elle s'épile entièrement. Elle choisit soigneusement les produits qu'elle utilise pour le corps. Elle regarde la fabrication, les composants. Elle s'épile même le pubis. Elle prétend qu'elle est plus à l'aise. Elle le fait elle-même, elle a un rasoir, elle achète de la cire. Elle n'aime pas les poils, elle aime sa peau glabre. Elle allaite ses enfants."

Le fameux style Angot dont on nous rebat les oreilles, c'est donc ça, sur 187 pages (et dans les dernières, elle a découvert le point de suspension comme marqueur du stream of consciousness, c'est juste à hurler de rire) (ou à pleurer, oui, aussi, un peu). Moi je dis qu'un style pareil devrait être interdit par la Convention de Genève. (Et je ne vous parle même pas des phrases qui sont carrément syntaxiquement incorrectes, comme "Hélène dit, mais pas comme ça tout de suite quand il arrive, elle sait qu'il n'est pas d'accord avec leur bouddhisme, qu'il n'est pas ravi que la voisine soit assise là confortablement, il ne le cache pas, il ne la calcule pas, il regarde les factures qui sont au courrier, il embrasse les enfants, ils sont en désaccord total sur ces questions, il a dit à Clara qu'il allait partir un jour, il n'a pas encore découvert que la Kyokaï est une secte, il a des soupçons." : celui qui trouve ce que dit Hélène gagne un paquet de fraises tagadas, joueurs happy few) (non, je ne vous demande pas de rétablir la syntaxe, il y a trop de boulot).

Deuxième tic, la redondance. Les synonymes, c'est manifestement over has been. Regardez dans le premier extrait cité (et pris au hasard, tout est de la même eau) : attention/attentive ; s'épile/s'épile/poils. Les critiques ont trouvé un magnifique adjectif pour caractériser cette lourdeur lexicale : c'est "incantatoire". Toutafaitement. D'ailleurs, quand un élève me rend une copie de ce style, j'écris dans la marge "incantatoire" et pas du tout "vocabulaire pauvre et redondant, achète-toi un dictionnaire d'urgence". Et cette redondance stylistique est reprise par la redondance du contenu : vous voyez comme le sujet du poil revient alors qu'elle semblait être passée à autre chose, et je ne peux pas vous dire pas combien j'ai relevé d'occurrences de cette histoire d'hygiène des mains dans le roman parce que j'ai arrêté de compter à la sixième.

Enfin, troisième et dernier tic d'écriture : le psychologie de la liste de courses. Chez Angot le personnage n'est pas incarné, il ne vit que parce qu'elle énumère ce qu'il est, ce qui donne ces interminables : "Il aime Paris. Elle mange bio. Ils sont végétariens. Ils ont un point commun." Autant vous dire que tout cela conjugué ad nauseam, c'est avec un profond sentiment de soulagement que j'ai refermé cet interminable roman dont je n'infligerai même pas la lecture à mon pire ennemi, ce qui n'est pas peu dire, chers happy few.

 

Christine Angot, Les Petits, Flammarion, 187 pages, 2011

 

*J'ai découvert que ce serait Angot elle-même. Ne voulant pas entrer dans le vaste débat oeuvre/vie de l'auteur, je me contente de vous renvoyer à l'article du Nouvel Obs sur la très discutable "méthode Angot".

Petite information qui n'a que peu de rapport mais je suis une persifleuse, tout le monde le sait : les chiffres de vente de la réédition de Léonore, toujours avaient, un mois après sa sortie, atteint le chiffre faramineux de 100 exemplaires (source). Depuis, ses amis les critiques se sont peut-être mobilisés... Ah, non, c'est vrai, ils n'achètent pas de livres, eux.

10.09.2008

Crazy Fanny

31WB4FM7fjL__SL500_AA240_.jpg Marion, née en 1945, est la fille de la honte : son père était un jeune soldat allemand, que sa mère, la belle Fanny, a passionnément aimé. Mère et fille vivent seules dans un petit appartement parisien, dans un état de tranquillité relative, lorsque Fanny fait une première crise : elle souffre de psychose maniaco-dépressive et sa fille va voir cette femme qu'elle aime tant se transformer au fil des ans et des crises...


La femme de l'Allemand est un roman dont j'avais lu beaucoup de bien ça et là, chers happy few, et qui m'a laissée pour ma part un peu sur ma faim. L'histoire, maîtrisée et linéaire, est intéressante dans sa description par les yeux d'une enfant puis d'une adolescente de la maladie de Fanny mais se montre parfois répétitive, ce qui n'est au fond guère étonnant puisque la narration suit les crises de la mère, qui reviennent de manière cyclique : on a l'impression alors de tourner un peu en rond même si l'histoire se dirige aussi vers une fin que l'on pressent inéluctable. La relation entre la mère et la fille, qui évolue de la fusion la plus totale en rejet complexe et coupable de la part de Marion est d'une grande justesse psychologique, de même que la vision fantasmée de ce père absent, Allemand de surcroît, sorte de héros pour la petite fille, dont il ne faut surtout pas parler dans cette France meurtrie qui a tondu des femmes bien peu de temps auparavant. Mais malgré toutes ces qualités, j'ai été laissée à quai à cause de la narration à la deuxième personne et du style plat, faussement neutre, comme une espèce de reconstruction des pensées de Marion, qui ne m'a vraiment pas plu et qui a empêché l'émotion de s'installer. Dommage.


Marie Sizun, La femme de l'Allemand, Arléa, 1er/mille, 243 pages


Les avis très enthousiastes de Clarabel, Amanda (merci pour le prêt!), Laure, Joelle et Katell


PS : ce roman a obtenu le Grand prix des lectrices Elle 2008 (et encore une fois, je ne suis pas emballée par le choix, même si ce roman est quand même meilleur que le précédent Grand prix...)