21.01.2011

b.a.-ba, la vie sans savoir lire - Bertrand Guillot

b a ba.jpgIl y a trois ans, Bertrand Guillot, écrivain (souvenez-vous de Hors jeu, chers happy few), décide de donner bénévolement des cours d'alphabétisation dans le 19ème arrondissement de Paris. Il est plein de bonne volonté mais il découvre vite une réalité difficile : non seulement on le plonge dans le grand bain sans aucune préparation (après tout, quand on sait lire, on sait apprendre aux autres à lire, non ?) (une telle pensée n'est guère éloignée des inepties de nos ministres successifs qui pensent sincèrement que puisque tout le monde parle français tout le monde peut l'enseigner, mais point ne digresserai ni ne m'énerverai de bon matin), mais en plus les adultes qui viennent à ses cours connaissent pour la plupart une vie chaotique. Au bout d'un an passé à leurs côtés, Guillot décide de témoigner et de leur rendre hommage en écrivant un ouvrage sur eux, pour eux.

Ce sera b.a-ba, la vie sans savoir lire, récit d'une expérience qui se lit comme un roman et dont la construction et le fond, excellents tous deux m'ont tenue en haleine (j'ai lu ce "roman vrai" pour reprendre l'expression de Guillot dans son avant-propos, d'une traite, alors que je l'avais commencé un soir très tard). Au départ, un constat assez effarant : en France, plus de trois millions de personnes sont illettrées, ce qui représente 9% de la population de 18 à 65 ans ayant été scolarisée ici. Ces gens, nous les croisons tous les jours ; c'est cet homme qui a l'adresse de la clinique écrite sur un bout de papier et qui vous demande son chemin alors qu'il est déjà dans la bonne rue, c'est cette femme qui vous arrête dans le métro parce qu'elle a "oublié ses lunettes" et qu'elle ne sait pas où prendre sa correspondance, ce sont tous ceux qui sont perdus face à tout ce qui fait notre quotidien : factures, contrats, affiches, adresses... tous ceux pour qui l'écrit est un monde indéchiffrable et donc hostile. En alternance avec le récit des cours, qui se révèlent évidemment beaucoup plus ardus que ce qu'on veut bien faire croire à Bertrand Guillot (quand je pense qu'il a commencé sans méthode, sans manuel, sans conseil d'aucune sorte, il faut vraiment avoir le bénévolat bien accroché), b.a-ba dresse avec beaucoup de pudeur et de délicatesse le portrait de ceux qui ont un jour poussé la porte de l'Association pour apprendre à lire. Parfois sans papiers (un sujet dont on ne parle pas vraiment, et pour cause), souvent au chômage ou maintenus dans des petits boulots fatiguants ou peu valorisants, voire exploités, ces hommes et ces femmes nous deviennent infiniment proches : on s'émeut de ce que l'on devine, on espère que leurs vies vont s'arranger, on suit leurs progrès et leur découragement, on a un pincement au coeur pour ceux qui arrêtent, qui disparaissent, ceux qui ne réussissent pas... Pas de misérabilisme, pas de grandiloquence ni d'effets de manches, pas de dénonciation à l'emporte pièce dans cet ouvrage, mais la vie, la vraie, et la description d'une misère sociale qu'il serait enfin temps de regarder en face. b.a-ba, la vie sans savoir lire est un récit à lire de toute urgence, chers happy few.

 

Bertrand Guillot, b.a-ba, la vie sans savoir lire, Editions rue fromentin, 2011, 221 pages

19.11.2009

Si seulement, si seulement

lepassage.gifStanley Yelnats est envoyé dans un camp de rééducation pour adolescents pour un vol qu'il n'a pas commis. Le voilà sous l'infernale chaleur du soleil texan, condamné à creuser des trous d'1m50 de diamètre et de profondeur sous la terrible férule d'une directrice cruelle. On dirait bien qu'elle cherche quelque chose, la diablesse aux ongles carmins et venimeux, dans cette terre oubliée de tous où règnent les lézards à taches jaunes dont la morsure est mortelle.

 

 

Parce que je n'ai rien à lire, chers happy few, il m'arrive comme ça, par jeu, de m'inscrire à des livres voyageurs (mais avec parcimonie, quand même, parce que retenue is my middle name). C'est chez Emmyne que j'ai repéré ce titre et le moins que l'on puisse dire c'est que j'ai bien fait de céder (qui a dit "encore une fois" ? il y a des poètes moldaves qui se perdent) à la tentation, parce que ce petit joyau a marqué la fin d'une période de marasme lectural qui m'a semblée bien longue. Le passage est en effet un excellent roman jeunesse, inclassable, émouvant et drôle, qui raconte l'évolution d'un jeune garçon un peu naïf, peu gâté par la nature (son poids en a fait le souffre-douleur de ses camarades de classe), affublé de parents un tantinet rêveurs (son père passe son temps à tenter de mettre en place des inventions farfelues) et d'une malédiction familiale qui accable les Yelnats depuis que l'arrière-arrière-arrière grand-père de Stanley n'a pas tenu une promesse. L'histoire de Stanley est entrecoupée de celles de l'ancêtre en question et de Kate Barlowe l'Embrasseuse, célèbre tueuse de l'Ouest américain qui a vécu à l'endroit où se tient le camp. Ces trois histoires sont bien évidemment liées et permettront de conduire au dénouement, à la suite d'aventures ma foi tout à fait passionnantes. Une histoire d'amour, d'amitié, de serments qu'on tient avec plus d'un siècle de retard, où on accorde beaucoup d'importance aux odeurs de pieds et où on mange une quantité industrielle d'oignons crus est une histoire selon mon coeur, chers happy few.

 

 

Louis Sachar, Le passage (Holes), Ecole des loisirs, Médium, traduit de l'américain par Jean-François Ménard, 278 pages, 1998, 2000 pour la traduction française.  

 

Le billet d'Emmyne par qui ce roman est arrivé. Il est passé chez Bladelor, Liliba et Saxaoul.

Karine pour sa part n'a pas aimé du tout.