22.09.2008

Nous sommes l'avenir

41BQrQSOFbL__SL500_AA240_.jpg Jonas, jeune écrivain qui vient de voir publié son premier roman, reçoit un mail du vieil ami de son père, père avec qui il a coupé les ponts depuis neuf ans. Cet ami, Kadir, veut que Jonas raconte la vie de son père : il lui donne des directives, il lui raconte sa version de l'histoire et le pousse à se souvenir de son père...


Montecore, un tigre unique, est un roman extraordinaire, chers happy few. Jonas Hassen Khemiri a écrit là un roman en grande partie autobiographique dans lequel il tente de recomposer le portrait de son père : Algérien exilé en Tunisie, Abbas mène une vie de jeune glandeur sur les plages de Tabarka dans les années 70, entre la drague des touristes étrangères et la photo, sa grande passion. Un jour il fait la connaissance d'une Suédoise : elle est grande et plate, hôtesse de l'air, à moitié hippie et militante de gauche. Entre eux, c'est le coup de foudre et Abbas s'exile alors volontairement en Suède. Il y découvre le froid, la grisaille, le racisme ordinaire et la difficulté de s'intégrer et de faire vivre sa famille. Cette histoire, somme toute banale, est racontée de manière formidable par Jonas, son fils aîné, qui ne parle plus à son père depuis un incident terrible qu'on ne découvrira qu'en fin de roman. Il a adoré ce père pas comme les autres, qui vit d'amour et de chimères, mais ils se sont éloignés de manière inexorable lors des incidents racistes des années 90 (un sniper assassine une dizaine d'immigrés) : Abbas refuse de voir qu'il n'est pas le bienvenu et Jonas trouve son attitude à la fois lâche et incompréhensible. Ce roman est donc une réflexion sur l'intégration et surtout sur la langue, vécue comme élément de différentiation (il y a toute une analyse sur la langue d'Abbas, mélange d'arabe, de français et de suédois, qui invente sa propre langue, très poétique) et d'intégration (Abbas décide un beau jour d'apprendre un suédois parfait et ne comprend pas que son fils veuille apprendre l'arabe, qui est quand même la langue paternelle). Cette réflexion sur la langue se donne à voir dans un style très particulier puisque Kadir envoie des mails écrits dans un suédois fleuri et fautif, et qu'il reproche à Jonas son suédois pourtant bien plus "normal", qu'il juge plat. J'ai particulièrement aimé les leçons de suédois que donne le jeune garçon à Abbas et à Kadir, et les théories qu'il note sur le carnet noir, décodant dans la langue suédoise des traits de caractère du peuple (leur rapport à la nature, aux oiseaux...), la langue donnant une clé pour décoder la mentalité des Suédois, ce qui me paraît extrêmement juste. C'est aussi une réflexion sur l'identité (le roman s'interroge sur la place de l'immigrant, qu'il soit de la première ou de la deuxième génération et les passages rédigés par Jonas sont à la deuxième personne, ne passant à la première que lorsqu'il réalise son engagement politique et se révolte contre son père, comme s'il avait enfin trouvé qui il était) et sur les relations père-fils, confictuelles et passionnées, qui ne sont pas résolues puisque la fin laisse en suspens une question essentielle sur l'identité de ce père absent et paradoxalement omniprésent. Enfin, c'est une réflexion sur l'écriture : le roman semble s'écrire sous nos yeux, on comprend qu'il y a eu des modifications, des réflexions sur le processus d'écriture, des ajouts, des retraits et cela rend le roman proprement passionnant! Il faut enfin ajouter que cette histoire est touchante et drôle à la fois, et que les personnages sont tous très attachants, y compris l'extravagant Kadir.


Vous l'aurez compris, je suis complètement emballée, chers happy few!


Jonas Hassen Khemiri, Montecore, un tigre unique (Montecore-En unik tiger), Le serpent à plumes (traduit (excellement) du suédois par Lucile Clauss et Max Stadler), 376 pages


Les billets enthousiastes de Kiki Spadaccini et d'Anne-Sophie, Delphine pour sa part n'a pas accroché.
Une interview de Jonas Hassen Khemiri chez Anne-Sophie


PS : ce roman a connu un succès phénoménal en Suède, où il s'est vendu à plus de 200 000 exemplaires (succès qui me fait penser à celui de Cochon d'Allemand de Knud Rohmer, qui traite lui aussi de l'immigration) et a reçu de nombreux prix.
PSbis : Merci aux Editions du rocher, qui ont mis ce roman à la disposition des Théières! Une rencontre avec l'auteur aura lieu en octobre.