20.01.2009

"L'encre m'est venue quand il n'y a plus eu de larmes"

le coeur cousu.jpg Quelque part en Afrique du Nord, fin du XIXème siècle. Soledad Carasco, la fille qui a décidé de ne pas se marier, couche sur le papier la vie de sa mère, Frasquita, la couturière qui a le don de recoudre les âmes, les visages et les ombres et qui fait des tissus qu'on lui confie quelque chose qui va bien au-delà de la simple création. Cette jeune fille aux doigts magiques épouse José, le charron qui vit sous la coupe d'une mère qui ne sait plus manier les mots. Les enfants naissent, José devient fou à plusieurs reprises, Frasquita finit par prendre la route...


Voilà un roman merveilleux, chers happy few, dans tous les sens du terme : il est à la fois magique et incroyable. Le coeur cousu, c'est celui que la petite Frasquita offre à la Vierge bleue, première manifestation de son talent hors du commun, mais c'est aussi le symbole de l'amour filial et maternel qui irrigue ce roman. Dans le sud de l'Espagne à la fin du XIXè siècle, dans un village plein de poussière et de superstitions, Frasquita, jeune fille, puis femme, trace son chemin comme elle peut, aux côtés d'un
homme qui perd la raison facilement, avec pour toutes armes ses fils, ses bobines, ses couleurs et son amour pour ses enfants, Anita la muette, Angela à la voix céleste, Martirio qui fraye avec la mort, Clara la lumineuse, Soldedad l'enfant mal-aimée et Pedro le garçon aux cheveux rouges. Il y a de la magie dans ce roman où les prières venues d'outre-tombe donnent le pouvoir de guérir, de rendre le sommeil et de réveiller les morts, où les dons jaillissent des boîtes fermées pendant neuf mois et se transforment parfois en malédictions, où les mots créent des chemins que les pères peuvent suivre ; il y a aussi des traits qui empruntent au conte et à la fable avec la présence d'ogres, de révolutionnaires, d'hommes au parfum d'olive, d'autres qui se prennent pour des poules, de paris risqués et de femmes qui marchent pour oublier la douleur. C'est un roman sur les femmes et leurs secrets, sur les rapports entre les mères, les filles et les soeurs, magnifiquement tissé, dans un style incroyablement poétique qui rend palpable la morsure du sable et du soleil et la douleur des âmes, aux couleurs chatoyantes et irisées comme les rires des enfants qui vire parfois rouge sombre comme la violence de certains destins et comme la robe de bal de la Mort, qui s'invite le temps d'un baiser. On y sourit et on y pleure, ému par les destinées de ces femmes si proches et si lointaines, à la fois femmes du peuple et femmes de légendes. Magistral.



Carole Martinez, Le coeur cousu, Gallimard, 428 pages


Les billets de Bellesahi, Clarabel, Emeraude, Florinette, Laëtitia B., Leiloona


Ce roman a reçu pas moins de 8 prix : Prix Renaudot des Lycéens, Prix du Premier Roman de Draveil, Prix Ulysse du Premier Roman, Prix Ouest France Étonnants Voyageurs, Prix Emmanuel Roblès, Coup de cœur des Lycéens de Monaco, Bourse de la Découverte Prince Pierre de Monaco, Bourse Thyde Monnier.


Roman lu dans le cadre de la quatrième opération Masse Critique de Babelio, merci Guillaume! (Et c'est la première fois que j'aime le roman que je reçois pour Masse Critique, je pense que ça mérite le champagne, non ? Qui a dit que toutes les occasions étaient bonnes pour boire ?)
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