03.10.2008

De la lecture en temps de guerre

620016.jpg Londres, 1946. Juliet Ashton, journaliste rendue célèbre par ses chroniques sur la guerre parues pendant cinq ans dans Spectator, se retrouve par hasard en contact avec un habitant de l'île de Guernesey, Dawsey Adams, qui lui apprend l'existence d'un Cercle littéraire des amateurs de tourtes aux épluchures de patates, créé pour des raisons mystérieuses en rapport avec l'Occupation. Sa curiosité mise en éveil, Juliet correspond avec ses participants et décide de leur consacrer un roman, sans se douter que cet échange épistolaire va bouleverser sa vie.


Dans la veine de 84, Charing Cross Road, auquel les qualités d'écriture et d'humour de Juliet font indéniablement penser, voici un formidable roman épistolaire, chers happy few, que j'ai lu d'une traite et que j'ai adoré (oui, carrément, n'ayons pas peur des mots)! La forme choisie sert admirablement l'histoire et permet de faire intervenir de nombreux correspondants, certains pour une seule lettre, d'autres de manière très régulière comme Juliet, donc, celle autour de qui tous les autres personnages gravitent, Sidney Stark, son ami et éditeur, Amelia Maugery ou Isola Pribby, habitantes de l'île. Au travers de ces lettres, entamées au départ comme une correspondance littéraire pour expliquer pourquoi et comment le Cercle s'est formé à une Juliet qui doit trois articles au Times sur la lecture, c'est la vie dans l'île sous l'Occupation qui se dévoile peu à peu : les brimades, la peur de l'occupant, la faim, les enfants évacués en urgence juste avant que les Allemands ne mettent le pied à Guernesey, la vie coupée du monde (les Allemands avaient réquisitionné les postes de radio et coupé les câbles qui reliaient virtuellement l'île au continent), le courage des uns et la lâcheté des autres. Sans manichéisme aucun (le personnage du Capitaine Christian Hellman est d'une grande justesse) l'histoire trouve rapidement un point d'ancrage dans la personne d'Elizabeth McKenna, déportée dont on est sans nouvelles, qui influe au récit une incroyable émotion (j'ai versé quelques larmes, je l'avoue sans honte). Et la vie de ces petites gens (ils sont tous fermiers, éleveurs, pêcheurs) a été transformée par la création de ce Cercle littéraire : ils se sont vus contraints, pour échapper à la suspicion du commandant allemand de réellement lire afin d'alimenter leurs réunions, et leurs lectures ont finalement bouleversé leur vie. D'Isola, qui se demande comment on a pu lui cacher l'existence d'Orgueil et Préjugés pendant si longtemps (enfin une histoire d'amour sans homme déséquilibré et sans cimetière) et qui trouve que les hommes sont plus intéressants dans les livres que dans la réalité à Dawsey qui lit les oeuvres de Charles Lamb dans son grenier à foin, en passant par Eben Ramsey qui pense que Shakespeare adoucit la vie des gens (le passage où il met en parallèle l'arrivée des Allemands et le vers d'Antoine et Cléopâtre : "Le jour radieux décline, et nous entrons dans les ténèbres" m'a flanqué la chair de poule) ou par Clovis Fossey qui a conquis le coeur de la belle Nancy en lui récitant un poème de Wordsworth, c'est un véritable hymne à la littérature qui se donne à lire (et quand les participants du Cercle sont déçus, ils le disent haut et fort, ce qui donne lieu à des scènes hautement comiques). C'est un roman émouvant et drôle, où Oscar Wilde invente des histoires de chat mousquetaire pour redonner le sourire à une petite fille, où des voisins s'entraident pour élever la fille de celle qui a disparu, où l'on lit Sénèque, Catulle et Marc-Aurèle en discutant du bien fondé de leurs écrits à la lumière des événements contemporains et où l'on pense que les livres ont un instinct de préservation secret qui les guide jusqu'à leur lecteur idéal. C'est un roman qui vante les vertus de la lecture, de l'imagination et de l'humour face à la barbarie. Fabuleux.


Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates (The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society), Avant-première France Loisirs avec l'autorisation des Editions Robert Laffont (on peut donc en déduire que la sortie nationale est imminente) (traduit de l'anglais par Aline Azoulay-Pacvon), 387 pages


Les billets enthousiastes de Clarabel, Emjy et Joelle

PS : je veux aller à Guernesey. Elizabeth Goudge, les épluchures de patates et le grand Victor : qui suis-je pour résister aux signes que m'envoient les livres, mmmh ? On est bien d'accord.
PSbis à l'intention de Levraoueg : ce roman compte-t-il pour le Challenge du 1% littéraire ?

24.09.2008

Island Magic

21439-0.jpg Guernesey, 1888. La famille du Frocq vit dans une ferme battue par les vents au sommet de la falaise. Rachel et André, les parents, se débattent dans les difficultés financières et André veut persuader sa femme de quitter la ferme pour aller vivre auprès de son père, l'autoritaire et antipathique docteur du Frocq. Le retour inopiné du fils prodigue, Jean, le frère aîné d'André, va changer la vie de la famille...


Parce que ma mère a gardé un souvenir ébloui du Pays du dauphin vert (republié chez Phébus) et parce que certaines blogueuses amatrices de littérature anglaise ont sorti Elizabeth Goudge de l'oubli dans lequel elle était (bien injustement) tombée, j'avais très envie moi aussi, chers happy few, de lire un roman d'elle. C'est chose faite grâce à la gentillesse de Lilly, qui me l'a envoyé, paf, comme ça, cadeau, et grâce à la bienveillance des Théières qui ont voté massivement pour le thème que j'avais proposé pour notre dernière réunion : un titre avec un phénomène météo à l'intérieur.

...

(Comment ça je triche ? Pas du tout. S'il se trouve que ce thème est aussi un des thèmes imposés du Défi Le nom de la rose, ce n'est que pur hasard fortuit. Je n'y suis pour rien. Il n'était pas du tout dans mon intention de tenter mollement de ranimer ce pauvre challenge comateux. Vous avez vraiment l'esprit mal tourné, chers happy few.)

Hum.


L'arche dans la tempête est un très beau roman comme je les aime, chers happy few. Dans une nature particulière et sauvage, empreinte de croyances et de superstitions qui survivent à la religion chrétienne, et où les habitants de Saint Pierre prient les divinités de l'eau et croient aux sargousets et aux sirènes, Elizabeth Goudge fait vivre, avec une plume délicieuse (et même pas surannée) une famille très attachante, sur laquelle règne Rachel, figure maternelle sublime, main de fer dans un gant de velours, viscéralement attachée à la terre sur laquelle elle a semé le bonheur. Mariée depuis seize ans à André, homme doux et peu pratique, qui cache les poèmes qu'il écrit avec passion dans les livres de comptes qu'il tient mal, elle regarde grandir ses cinq enfants, Michelle, Péronelle, Jacqueline, Colin et Colette, qu'elle aime énormément même si elles ne les comprend pas toujours. S'ajoutent à ces sept personnages le grand-père dur qui cache son (tout petit) coeur sous les sarcasmes et l'incompréhension des membres de sa famille et le fils prodigue, formidable figure d'aventurier solitaire, qui découvre la liberté dans l'attachement familial. Roman sur la famille et sur les individus qui la composent (chacun a une place importante et une vie, riche, qui lui est propre), L'arche dans la tempête (titre, pour une fois bien traduit, qui désigne la ferme, havre de paix et phare au milieu de la tourmente des éléments et de la vie) est un roman poétique et émouvant, qu'on ne referme qu'à regret. Elizabeth Goudge est à rééditer d'urgence.


Elizabeth Goudge, L'arche dans la tempête (Island magic), Le livre de poche (édition de 1972, épuisée) (traduit de l'anglais par Madeleine T. Guéritte, qui signe aussi une jolie préface), 437 pages. A noter que la réédition chez Phébus de 1997 est manifestement épuisée elle aussi.


Les billets enthousiastes d'Emjy et de Morwenna

PS : merci encore Lilly!
PSbis : livre qui compte donc dans le Challenge Le nom de la rose (2/6). Plus que trois mois pour lire 4 romans qui sont tous dans ma PAL. Un challenge à ma portée ? Rien n'est moins sûr.