08.02.2010

In bed with Baudelaire

la commissaire.jpgLa commissaire Viviane Lancier de la 3°DPJ n'apprécie pas vraiment la nouvelle enquête qui lui échoit par la suite de l'excès de zèle de son nouveau et un peu trop mignon lieutenant, Augustin Monot : un clochard qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à Victor Hugo a été assassiné, semble-t-il pour lui dérober la photocopie de ce qui pourrait bien être un poème inédit de Charles Baudelaire. Voilà notre pauvre Viviane, qui n'aime pas la littérature et encore moins la poésie, contrainte de mener une enquête qui n'a, trouve-t-elle, ni queue ni tête, tout en tentant désespérément de trouver enfin un régime qui lui permette de rentrer de nouveau dans son joli tailleur Carroll rose et en protégeant constamment ses arrières puisqu'un contrat a été lancé sur elle par un malfrat. Pauvre d'elle.

 

La commissaire n'aime point les vers (dont je trouve la couverture très réussie) est un sympathique roman policier à l'intrigue joliment troussée, chers happy few. Ses points forts, outre l'idée de départ, qui fait d'un possible sulfureux sonnet baudelairien le centre de l'intrigue, ce qui est plutôt réjouissant pour les littéraires que nous sommes (mais non, je ne suis pas la seule, chers happy few, du moins, je ne veux pas le croire) sont, comme toujours chez Georges Flipo, une galerie de personnages tous plus allumés les uns que les autres, un sens certain de l'observation des travers humains et une plume drôle et ironique qui égratigne tout le monde. La commissaire est une franchouillarde qui frôle le cliché, ravie de diriger une troupe exclusivement masculine qui la considère comme un homme, avant de se redécouvrir femme pour les beaux yeux du lieutenant Monot, à la fois cultivé et beau comme un Adonis (si les lieutenants de la police étaient tous comme ça, voilà qui susciterait des vocations). Les régimes successifs de Viviane, qui passe du Montignac au Mayo sans oublier le dissocié font naître le sourire, surtout qu'en bonne représentante de la gent féminine, elle est la reine de l'entorse, mais toujours justifiée comme lorsqu'elle achète une salade et des tomates chez le dépanneur d'en bas : "elle s'approcha d'un présentoir de confiserie, et y choisit quatre grosses barres de Mars, qu'elle posa devant la caisse, histoire de rappeler qu'elle était une femme libre". Elle rencontre au fur et à mesure que l'enquête avance des individus aussi suspects que bizarres : la medium qui communique, entre autres, avec les auteurs morts (pratique pour authentifier un document ou éclairer un point de biographie épineux), l'agriculteur qui a inventé le Kill'Mouch' (croyez-moi, vous ne voulez pas en savoir plus), la veuve tout sauf éplorée, l'orphelin timbré et bien d'autres. Les médias en prennent aussi pour leur grade, moustiques assoiffés de sang qui créent l'information plutôt que de la relayer sous les yeux bienveillants de la dircom du Ministère de l'Intérieur, qui a bien compris, elle, qu'une veste Ralph Lauren sur de viriles épaules sous un regard bleu acier valaient toutes les enquêtes bouclées du monde. Les formules font mouche, les rebondissements s'enchaînent, les coupables sont démasqués et même si j'ai été gênée par un élément à la fin qui, je trouve, ne se justifiait pas du tout, le tout forme un roman policier dans cette veine légère et humoristique extrêmement agréable en ces temps de grisaille, chers happy few.

 

Georges Flipo, La commissaire n'aime pas les vers, La Table Ronde, 300 pages, février 2010 

 

Les avis de Cathulu, Keisha, Leiloona, LouPapillon

 

PS : merci à Amanda pour le titre de ce billet, elle comprendra.

13.01.2009

Arrête ton cinéma!

flipo.jpg Alexis est un jeune cinéaste ambitieux et antipathique. Lors d'une projection de son film Zoubeida l'Africaine à la prison de Caen, il est approché par Sammy Raggi, un mafieux qui veut qu'Alexis réalise un film sur sa vie. Pour s'en débarrasser, Alexis accepte, pensant que l'histoire n'aura pas de suite. Mais Sammy sort de prison et relance Alexis, qui se retrouve, à l'insu de son plein gré, embarqué dans une drôle de galère...


Voici un roman grinçant et drôle, chers happy few, que j'ai lu d'une traite et que j'ai trouvé fort bon. Et pourtant, le personnage principal avait tout pour me hérisser, véritable puits de contradictions qui n'est pas à un paradoxe près : il est ambitieux mais mou comme un gastéropode, il voudrait toutes les femmes et une seule femme à la fois, être riche et célèbre mais ne pas compromettre son art (dont il a une vision très floue), il est opportuniste mais aime qu'on décide à sa place, bref, c'est un personnage qui n'avait rien pour me plaire mais dont on suit finalement le parcours avec beaucoup d'intérêt certainement parce que la plume de Georges Flipo est juste acérée comme il faut. Critique du monde du cinéma et de la publicité, Le film va faire un malheur est un roman diablement habile qui entraîne le lecteur sur la voie du rapport entre la fiction et la réalité, ici revisitée de manière fort intéressante (le malfrat prend pour argent comptant tout ce qu'Alexis lui dit sans conviction sur ce que devrait être un scénario qui s'inspirerait de sa vie et l'applique à sa propre vie, qui devient ainsi comme une parodie de film de gangsters) et qui le tient en haleine jusqu'au bout. Alexis, balloté par les uns et les autres, et surtout par ses choix et son incapacité à sortir du flou, tente maladroitement de manipuler tout le monde et se retrouve comme le dindon de la farce, eu. Il y a beaucoup d'humour dans ce roman enlevé, surtout dans la description des publicitaires (Dieu sait pourtant que c'est un monde qui ne m'intéresse pas vraiment) et de nombreuses phrases font mouche. Une réussite!


Georges Flipo, Le film va faire un malheur, Le Castor Astral, collection Escales des lettres, 314 pages


Papillon est déçue, Cathulu a beaucoup aimé.

08.09.2008

Voyages, voyages

Puisque l'heure est aux aveux, chers happy few (ne me demandez pas pourquoi, mais j'ai décidé qu'il en était ainsi, une pulsion sans doute), permettez-moi de vous révéler un grand secret. Pas moins. J'aime la littérature de voyage. Voilà, c'est dit, je me sens plus légère. C'est une passion que j'entretiens depuis qu'un jour ma route universitaire a croisé celle d'un voyageur hors du commun : Marco Polo, personnage extrêmement intéressant qui m'a donné envie de suivre à mon tour la route de la soie (bon, c'est encore en projet, il faudrait d'abord que j'apprenne à dompter les dromadaires). Depuis, je lis des récits de voyages : ce que j'aime tout particulièrement c'est la confrontation de deux univers, de deux mentalités, la découverte de l'autre, de ses coutumes et de ses rites et la façon dont le voyage transforme le voyageur en le poussant à aller au bout de lui-même. Je ne pouvais donc qu'être vivement intéressée par ces Nouvelles en partance (joli sous-titre), écrites par un Georges presqu'aussi célèbre dans la blogosphère littéraire que l'est l'autre George dans le monde des midinettes (quand je dis que l'étymologie est une science exacte, en voilà encore une preuve... mais je m'égare).

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Ces 14 nouvelles nous entraînent donc à la suite de voyageurs de toutes origines, de tous âges et des deux sexes, qui poursuivent en voyageant des buts aussi divers que différents. Si certains sont très émouvants, comme la jeune narratrice de L'île Sainte-Absence qui projette sa vie sur une île imaginaire au large de Cabourg, Joseph qui rédige un blog de voyage sans quitter son fauteuil (La route de la soie) et pour qui j'ai beaucoup de tendresse (ce personnage renvoie à une longue tradition de "voyageurs en chambre" qui remonte au Moyen-Age et j'en aime beaucoup la réactualisation à laquelle se livre l'auteur) ou Ulises dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, exilé qui retrouve le goût de son pays en confectionnant des empanadas, d'autres sont détestables comme Bruno, Mickaël et consorts qui se donnent bonne conscience pour profiter des petites prostituées thaïlandaises (Un éléphant de Pattaya) ou Comité et les Dupond qui profitent de leur supériorité de touristes occidentaux dans une Inde pauvre et qui garde son identité et sa richesse loin du regard de vautour des touristes (Nocturne). La plupart sont cependant simplement humains, et ils cherchent dans le voyage une façon d'échapper à leur quotidien (à ce titre les personnages de Confiteria Ideal sont d'une humanité vraiment touchante dans leur volonté d'oublier une vie peu glamour au rythme du tango, de même que les copines d'Une incartade sont drôles et bien croquées, avec juste ce qu'il faut d'acidité pour qu'on en rie sans s'identifier trop) ou de (re)trouver un sens à leur vie, en revenant sur les lieux de leur enfance comme Dominga (Les sources froides, nouvelle que j'ai la moins aimée), en retrouvant un être cher (Le voyage vers le frère qui flirte avec le fantastique) ou en se livrant au martyre (Et à l'heure de notre mort, nouvelle étonnante et cruelle). Les constructions des nouvelles sont parfaitement maîtrisées, les chutes (ou ce qui en tient lieu) impeccables et l'imagination de Georges Flipo parfois surprenante, comme en témoignent la partie d'échecs pour le moins insolite que se livrent Zlatko et Elias dans La partie des petits saints , ou Rapace, vision caustique et cynique de la création littéraire, qui sont sans doute mes nouvelles préfèrées. Le tout est servi par un style souvent piquant, parfois acéré et toujours fluide.


Un très bon recueil, chers happy few : je vous conseille d'embarquer à votre tour à la suite de ces voyageurs, sans quitter votre fauteuil (ou votre lit, ne soyons pas sectaires), ce qui est quand même la meilleure façon de voyager (mais ça n'engage que moi)!



Georges Flipo, Qui comme Ulysse, Nouvelles en partance, Anne Carrière


Les avis de Cuné, Keisha, Laure, Papillon, Martine, Kiki
La lecture de L'île Sainte Absence par Cuné!
Le blog de l'auteur, amateur de Wodehouse et de tapas : que du bon! Et comme Georges Flipo est un auteur charmant (et transparent, c'est lui qui le dit), il a pris le temps de répondre à mes questions :

Avez-vous un lien particulier avec l'Amérique du sud et la culture hispanique ? (de nombreuses nouvelles ont un lien avec l'Argentine notamment)
Oui, j'ai un fort lien affectif avec l'Amérique du Sud, plus qu'avec la culture hispanique. Il remonte à mon enfance, à la lecture d'un Tintin Le Temple du soleil. L'ayant lu, j'ai déclaré que j'irais là-bas un jour (il faudrait dire là-haut). Mes parents m'ont expliqué le concept de fiction, et je me suis couché très triste pendant des années. Jusqu'au jour où j'ai découvert que le Temple du soleil existait bel et bien, c'était Macchu Picchu dont s'était inspiré Hergé. J'ai tout plaqué pour filer le visiter, ça m'a coûté mon premier job. Arrivé sur place, j'ai complètement bâclé la visite : j'ai passé mon temps à draguer une touriste argentine que je n'ai pas lâchée. Vraiment pas : nous sommes mariés, nous avons trois enfants, et nous sommes, depuis, retournés à Macchu Picchu pour le visiter enfin sérieusement. Je suis aussi, depuis, retourné entre 15 et 20 fois en Amérique du Sud, pas seulement en Argentine. Et je suis toujours autant fasciné par ce continent. Je ne parle pas encore les deux langues indiennes majeures (le quechua et l'aymara), mais je parle l'espagnol d'Argentine avec un bel accent de Buenos Aires.

Et le tango ?
Ah, je suis tangolâtre...
"Moi je suis tango, tango,
J'en fais toujours un peu trop,
Moi je suis tango, tango
Je n'connais qu'des rimes en o,
Moi je suis tango, tango,
J'ai cette musique dans la peau,
Moi je suis tango, tango,
Elle me glace jusqu'aux os"
(note de votre modeste intervieweuse : Georges chante-t-il aussi bien qu'il danse ? Insoutenable suspense...)


Faut-il vous reconnaître dans tout ce que vous dites sur l'édition et les auteurs (dans Qui comme Ulysse ou Rapace, par exemple) ?
Euh, en gros, oui, mais chut ! Oui, je suis comme le rapace, toujours à l'affut d'un beau thème de nouvelle, et surtout d'ingrédients pour le décor (une fois que le décor est planté, il est aisé de le perturber par une folie quelconque : le décor, c'est le plus dur). Mais je crois être moins cynique que lui. Je grappille, c'est tout. Oui, je suis comme Ulises Caballo, même si je suis français de pure souche. Assez proche de beaucoup d'immigrés pour comprendre leur déchirement, aussi vacillant entre deux civilisations. Mais surtout complètement d'accord avec lui quand il parle de l'édition, et notamment de l'absurde invention de la chute, spécialité tristement française qui nous prive de beaucoup de grands nouvellistes. Je précise qu'Anne Carrière ne m'a jamais fait la moindre objection concernant mes chutes.


Merci infiniment Georges!


Rentrée littéraire 2008