14.09.2009

Les petites soeurs de Dracula

wilcox.jpgAmber et Luna sont deux adolescentes, elles sont soeurs. Elles se réveillent une nuit... dans un cercueil dans lequel elles semblent avoir été enterrées vivantes sauf qu'elles se rendent bien vite compte que quelque chose ne tourne pas rond (on s'en doutait, perspicaces lecteurs que nous sommes) : elles sont pâles, ont une soif inextinguible et des facultés physiques manifestement hors du commun, en bref, elles ont été transformées en vampires. Livrées à elles-mêmes dans un Londres qui leur apparaît bien différent de celui qu'elles ont toujours connu, elles sont recueillies par deux hommes, un certain Sherlock Holmes et son acolyte, le Dr Watson, qui les présentent rapidement au cercle des Invisibles. Les aventures commencent.

 

Je crois qu'il n'est plus la peine de présenter Fabrice Colin, chers happy few, prolifique et talentueux auteur qui écrit aussi bien pour la jeunesse que pour les adultes et dont j'ai déjà chroniqué quelques romans dans ce modeste salon. Les vampires de Londres est le premier volume de sa dernière série, intitulée Les étranges soeurs Wilcox, dans laquelle il se réapproprie avec intelligence les figures et les clichés de la littérature victorienne. Nous y croisons donc des vampires, constitués en clans (dont seuls deux apparaissent ici, les Drakul et les Nosferatu), chaque clan ayant un chef et étant régi par ses propres codes ; Holmes et Watson, que j'aime d'amour tous les deux, autant dire que j'étais ravie de les voir ici ; Jack l'Eventreur, qui met la police londonienne sur les dents et que les Invisibles, société secrète au-delà des lois et du gouvernement, tentent d'arrêter et Bram Stoker, le conteur fabuleux qui a fait de bien mauvais choix. Il y a des mystères (qui a vampirisé Amber et Luna ? où est leur père ? qu'est-il arrivé à Elizabeth Bathory ?), du brouillard, des créatures fantastiques, la reine Victoria, des cimetières la nuit, un chaton possédé, des crimes, du sang, bref de quoi passer un très bon moment en compagnie des soeurs Wilcox. En attendant la suite.

 

Fabrice Colin, Les étranges soeurs Wilcox, t.1 Les vampires de Londres, Gallimard jeunesse, septembre 2009, à partir de 12 ans (encore une fois, cette indication n'engage que moi)

Le billet de Cathulu, qui a aimé aussi.

Merci à Lily pour cette lecture.

Fabrice Colin a très gentiment accepté de répondre à quelques questions, merci à lui. Je vous livre ses réponses, chers happy few curieux.

Etes-vous un fan des aventures de Sherlock Holmes ou avez-vous choisi de faire revivre ce personnage pour d'autres raisons ?

J'ai, concernant Sherlock Holmes, de vagues souvenirs de lecture hivernales et enchantées qui ne m'ont jamais vraiment quitté mais dont je serais bien incapable aujourd'hui de vous donner des détails. Je me rappelle surtout le très beau film de Billy Wilder, La vie privée de Sherlock Holmes, qui met en scène un détective mélancolique sujet à bien des addictions. Mon Holmes à moi, puisqu'il s'agit quasiment, désormais, d'un personnage archétypal tout préoccupé de vérité, est assez fidèle à cette image. Les puristes le détesteront sans doute, mais ma série ne s'adresse pas spécialement à eux.

D'où vous est venue l'idée des Invisibles, cette société en marge du gouvernement ? (J'ai pour ma part beaucoup pensé à la série anglaise Torchwood, la connaissez-vous ?)

De manière générale, je dois confesser une certaine affection pour les sociétés secrètes. Je présume - même s'il est toujours difficile de discerner a posteriori des influences dans son propre travail - qu'il me restait quelques souvenirs d'Alias ou de X-Files quand j'ai commencé à travailler sur les Sœurs Wilcox.
The Invisibles
est aussi le nom d'une BD en plusieurs volumes scénarisée par Grant Morrison qui, sur des thèmes vaguement similaires mais avec un ton résolument différent, a bercé ma vie d'étudiant. Je ne connais pas Torchwood, mais je viens de regarder sur le net de quoi il retournait et je vais m'y mettre sans tarder - merci beaucoup d'avoir anéanti ce qui restait de ma vie sociale.

J'ai l'impression que l'Angleterre victorienne vous passionne : vous avez écrit A vos souhaits (que j'ai d'ailleurs adoré) et ces Soeurs Wilcox (et peut-être d'autres que je n'ai pas lus) : pourquoi cette période ?  Quel est votre roman victorien favori ?
 
Effectivement, l'Angleterre victorienne me passionne. Cela a même tourné à l'obsession pendant quelque temps. Depuis, je me soigne, et je ne me rends plus à Londres que deux fois par an.
Je ne saurais dire ce qui est exactement en jeu ici. Une fascination esthétique ? Des fantasmes masculins de clubs enfumés, de canne-épées et de poètes décadents ? C'est peut-être, justement, parce que la place de la femme était réduite dans cette société mortifère à la portion congrue que j'ai choisi de mettre des jeunes filles en scène. Leur nature vampirique est, en quelque sorte, une forme de revanche : enfin, à leur tour, elles deviennent prédatrices.
Des histoires inventées, comme celle de Dracula, ou réelles, comme celle de Jack l'Eventreur, montrent en tout cas à quel genre d'explosions violentes et sensuelles le puritanisme exacerbé de l'époque pouvait donner naissance. Pour ma part, je suis un fan énamouré du Peter Pan de James Barrie et du Carmilla de Sheridan Le Fanu (nous on reparlerons sans doute) ainsi que de la plupart des romans de Wilkie Collins, Charles Dickens et Henry James.
Mais il n'y pas que l'Angleterre qui me fascine. Dès le tome 2, nous partons à New York...

 

Je serai du voyage, chers happy few, n'en doutez pas.

05.09.2009

Devoir de mémoire

En ces temps de bonnes résolutions et de restrictions PALesques, j'ai pris, chers happy few, la seule décision possible, celle qui va bien évidemment m'aider à faire baisser la MTPAL qui encombre mes étagères, ma table de nuit, et surtout ma vue.

...

Je me suis incrite à la bibliothèque.

...

Mais j'ai des excuses. Enfin, une. Le rectorat m'ayant, dans sa grande bonté, envoyée cette année dans un collège, je suis obligée de me remettre un peu à jour en littérature jeunesse (oui, je sais que les inspecteurs, dans un sursaut aguileresque limite madonnesque ont brâmé à qui mieux mieux au mois de juin "to come back to basics" et nous ont suavement ordonné de redonner leur place aux classiques en collège, mais il faut bien quand même que je sois à la page, et que je puisse dialoguer avec ceux qui viendront forcément me parler littérature aux intercours) (comment ça je rêve ?). Et comme les bonnes résolutions PALesques sont aussi des résolutions de non-achat, je n'avais plus comme solution que la bibliothèque. CQFD.

Je suis donc repartie la semaine dernière avec un tas assez impressionnant de romans jeunesse (ben oui, le hasard, ce coquinou, aidé de ma fille qui n'avait plus rien à lire la pauvre (oui, je suis une mère indigne, je la prive de lecture) m'a fait passer dans ma bibli le dernier jour du prêt vacances : qui suis-je pour résister à l'offre d'un prêt de six semaines alors que pour me rendre dans le délicieux endroit où je diffuse la bonne parole et répands la kulture j'ai une heure de métro (donc deux par jour pour ceux qui suivent, bravo à eux) ? La chair de la LCA est faible, hélas, comme nous l'expérimentons tous les jours, chers happy few.

Bref.

memory park.jpg
(Je ne voulais pas emprunter ce roman, monsieur le juge, tout est de la faute de Chiffonnette et de son billet terriblement tentateur. In-no-cen-te je suis.)

 

Le jeune Pavel habite en Polvadie, un état coincé entre l'Ukraine et la Roumanie. "Russe d'origine", il a survécu à la vague d'épuration ethnique qui a ravagé le pays en 2019. Trois ans plus tard, sous prétexte de "tourner la page", le nouveau président polvade développe une politique négationniste et recherche les survivants pour effacer leur mémoire et implanter dans leurs cerveaux de faux souvenirs. Aidé de Katarina, Pavel échappe au lavage de cerveau. Poursuivi par des agents du gouvernement, il est contacté par un survivant des camps qui sait où se trouve la preuve du génocide. La traque commence...

 

Memory Park, du nom du mémorial brièvement consacré au devoir de mémoire avant d'être totalement modifié pour adhérer au "devoir d'oubli" prôné par le président polvade est un excellent thriller, qui, sur une trame assez classique faite de révélations, de courses poursuites, de trahisons et de rebondissements, permet de déployer une réflexion passionnante et indispensable sur notre histoire. La Polvadie est un petit état récemment créé, qui a été en proie aux dissensions ethniques entre les premiers habitants et la première vague d'arrivants, dissensions qui ont fini par tourner au massacre institutionnalisé sous l'égide d'un président ivre de pouvoir et de haine.  Le gouvernement a ouvert des camps d'extermination et a fait disparaître purement et simplement 40 000 personnes sans que nul dans le reste du monde ne s'en émeuve ou ne s'en étonne. Et après trois années passées à demander pardon aux survivants, Moldovan le président se met en tête que le bien national et collectif exige l'oubli pur et simple des atrocités, pensant ainsi effacer la trace des exactions commises par son frère. Eradiquer le passé par tous les moyens possibles y compris l'assassinat est-il la solution pour éviter que l'Histoire ne se répète ? Pavel, hanté par d'insoutenables cauchemars est brièvement tenté de le croire avant de comprendre que nier l'indicible et faire croire que rien n'a eu lieu aurait certainement l'effet contraire à celui escompté : comment ne pas reproduire quand on n'a pas vu de ses propres yeux l'horreur des exécutions de masse ? Comment résister quand on pense que le pire n'est pas possible et que la morale sert toujours de garde-fou ? Memory Park est un roman tendu de bout en bout dans une dénonciation percutante, sans manichéisme aucun, parfaitement construit, avec un style d'une rare efficacité. A lire et à faire lire, assurément.

 

Fabrice Colin, Memory Park, Mango, coll. Autres mondes, 220 pages, 2006.

23.03.2009

Atchoum!

à vos souhaits.jpg Nous sommes à Newdon, un Londres victorien décalé, où les elfes, les nains, les gobelins, les gnomes, les zombies et les humains vivent en (relative) bonne harmonie, sous l'égide de la monstrueuse reine Astoria (400 livres au bas mot). Mais voilà qu'un soir, le Diable en personne, que les Trois Mères (la Magie, la Nature et la Mort) avaient enfermé sous le stade bien des milliers d'années auparavant, se libère et investit le corps de la Reine. Son but : neutraliser les Trois Mères et ouvrir les portes de l'Enfer. Mais quand on confie les basses tâches à un baron vampire qui a déjà fort à faire avec ses zombies qui militent pour le droit de vote, et que la bonne marche du plan diabolique dépend de John Moon, le pire entraîneur de Quartek (une espèce de Donjons et Dragons grandeur nature mit football américain) que Newdon ait jamais connu, d'Oriel Vaughan, le seul Elfe totalement dénué de pouvoirs magiques et de Gloïn McCough, un nain sans aucun talent mais avec une belle salopette verte... c'est plutôt mal barré.


J'aimais déjà beaucoup la plume de Fabrice Colin, chers happy few, et la lecture de A vos souhaits vient de le hisser d'un coup d'un seul dans mon panthéon personnel au même rang que Terry Pratchett (avec qui il partage un goût très sûr de l'humour totalement déjanté, limite non-sensique) et Glen Cook (son confrère en humour noir). A vos souhaits est un roman délirant, qui mélange les codes du roman de fantasy, de l'uchronie et du roman victorien avec beaucoup d'humour. Les personnages sont tous plus incompétents les uns que les autres et ils ont un don certain pour se retrouver dans des situations abracadabrantes, la palme revenant évidemment à John Moon, qui s'établit psy pour gagner sa vie (ce qui donne lieu à des scènes fort drôles avec sa mère), se retrouve avec un dragon qui parle dans lequel la Mort est prisonnière, veille sur la tête décapitée de sa gouvernante, rencontre des conjurés qui portent des masques des personnages de Beatrix Potter et apprend à ses dépens que la vie est une scène. Si l'histoire est assez classique, elle est habilement troussée, parcourue de références littéraires multiples que le lecteur se réjouit de déchiffrer et le style est très enlevé. Excellent.


Fabrice Colin, A vos souhaits, J'ai lu, 382 pages, 2004 (première parution, Bragelonne, 2000)


Les billets de Martlet, actusf