12.05.2010

"Je fus toute ma vie la victime de mes sens"

Si on m'avait dit il y a quelques mois que je regarderais en anglais non sous-titré une mini-mini série britannique de 3 épisodes consacrée à la vie de Casanova, le plus célèbre des libertins italiens, je me serais gaussée, chers happy few, car voilà bien un personnage qui n'avait jamais suscité le moindre intérêt chez moi. Mais comme je ne l'ai pas fait (car personne dans mon entourage n'a les pouvoirs de Cassandre, thank goodness), je peux donc vous parler en toute liberté de ma dernière découverte. (Oui, je sais, je fais vraiment ce que je veux dans ce salon, ça en devient limite désagréable, vous pouvez me punir en me faisant lire en boucle le dernier Musso, tiens.) (Mais ça c'est uniquement si vous êtes très en colère, hein, sinon un peu de Lévy suffira.)

 

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Casanova (Peter O'Toole) vit ses derniers jours, reclus dans la bibliothèque d'un château qui n'est pas le sien, au service d'un gentilhomme qui n'est jamais là, maltraité par les servantes et ignoré par les autres. Un soir, une jeune fille de bonne famille qui vient d'arriver au château, contrainte de vendre ses services comme servante suite à la mort de son père pourri de dettes, se rend dans sa chambre pour lui porter son repas. Elle le reconnaît pour avoir entendu son père en parler plusieurs fois et le vieil homme lui raconte alors sa version de sa vie...

 

Casanova est une série particulièrement réussie, chers happy few, certainement en raison de son parti-pris de départ : Russel T. Davies (oui, celui-là même, j'entends déjà certaines whoviennes se mettre à hausser un sourcil), qui a écrit le scénario, a décidé de faire fi de toute réalité historique pesante. Les décors sont réduits au minimum (et certains sont réutilisés dans des circonstances différentes, notamment la salle de bal), les costumes ne sont pas exactement ceux qu'ils devraient être et certaines saynètes sont très éloignées de la réalité historique (je pense notamment à la vision de la cour virevoltante de Louis XV, où les femmes portent la jupe au-dessus du genou et où Casanova est entraîné dans un tourbillon de danses où hommes et femmes l'encensent et tentent de le séduire avant que de le chasser, le tout en cinq minutes à peine). Davies s'est concentré sur la figure de Casanova pour en proposer un portrait personnel tout en s'appuyant sur certains faits décrits dans ses Mémoires : il en fait un homme joyeux, épicurien et léger, cultivé et talentueux (il a un don pour l'apprentissage ce qui fait de lui un musicien hors-pair, un homme qui parle six ou sept langues et qui est capable de se faire passer tour à tour pour un médecin ou un avocat avec autant de succès que s'il en était un), chanceux parce que doué d'une formidable capacité d'adaptation et d'improvisation, doté d'un délicieux talent de répartie, qui joue sa vie sans se soucier des conséquences (il quitte la France en catimini et en quatrième vitesse, ayant perdu toutes ses possessions au jeu, y compris... ses dents) et qui aime vraiment les femmes, qu'il séduit toutes sans distinction mais sans système (Casanova n'est définitivement pas un Dom Juan) . Davies s'est servi de quelques éléments biographiques (la prison, l'évasion, les voyages incessants, l'invention de la loterie et bien évidemment les nombreuses conquêtes) mais il se les est appropriés en les changeant de contexte, ce qui leur donne une autre signification. En effet, pour ajouter une dimension plus profonde à ce personnage déjà terriblement attachant, Davies lui invente un grand amour jamais consommé, celui pour Henriette, une très belle jeune femme née dans la misère et fiancée au duc de Gramani, espèce de bellâtre rigide, amour dont il fait la cause indirecte de l'emprisonnement de Giacomo dans la fameuse prison vénitienne, les Plombs, d'où il s'échappera au bout de quelque temps (Casanova fut le seul à jamais s'évader de cette prison) et de son éternelle cavale.

 

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Henriette et Giacomo, dans une très jolie scène à haut pouvoir soupirant.

 

Bourrée d'inventivité (les scènes muettes avec Henriette, les paroles de Casanova jeune qui se superposent à ce qu'écrit Casanova vieux, les scènes de bal, les scènes de Cour qui fonctionnent en miroir (notamment celles Louis XV et de George II), les jeux autour des portes qui s'ouvrent et se ferment, les remarques sur les langues et les accents alors que tout est en anglais, la relation entre Casanova et Roco, son valet) et d'humour (c'est extrêmement bien écrit et de nombreuses répliques sont délicieuses), excellemment interprétée (Peter O'Toole est touchant dans sa volonté de se raconter sans se justifier et David Tennant, qui incarne Casanova jeune est parfait de grâce séduisante, d'énergie et d'assurance, sans parler des personnages secondaires), Casanova est le portrait enlevé et enjoué d'un jeune homme aimé de la Fortune dans un monde en mutation (la dernière séquence à Naples en est parfaitement représentative). Très réussi.

 

Casanova, BBC, 2005, scénarisé par Russel T. Davies, avec Peter O'Toole, David Tennant, Rose Byrne, Rupert Penry-Jones... 3 épisodes de 60 mn chacun, zone 2 en import anglais uniquement, mais il semble épuisé (plus disponible sur amazon briton, ni sur le site de la BBC).

 

Merci infiniment Nataka, grâce à qui j'ai enfin pu voir cette série!

 

PS : j'ai regardé l'intégralité de cette série en anglais sans sous-titres (ce que je ne fais que depuis peu, depuis le début de la saison 5 de Doctor Who il y a 6 semaines pour être tout à fait précise). Grâce à la fabuleuse diction des acteurs britanniques j'ai tout suivi, ce qui veut dire que je suis prête pour les livres audio. Une marotte de plus se profile à l'horizon, chers happy few. On n'est pas rendu.

 

PS bis : comme une découverte n'arrive jamais seule, j'ai très envie de lire les Mémoires de Casanova, publiés sous le titre Histoire de ma vie. Et comme la LCA est toujours encouragée dans ses vices, Bouquins en propose l'intégrale en trois volumes. C'est pas ma faute, Monsieur le Juge. Evidemment.