16.06.2009
"On ne lit pas impunément des niaiseries"
Ivan et Francesca se rencontrent fortuitement dans une librairie-papeterie de Méribel. Ivan est un libraire pas comme les autres, qui tente de ne vendre que des romans qu'il a aimés, Francesca a beaucoup d'argent et elle aime passionnément la littérature. Entre les deux, l'entente intellectuelle est immédiate et parfaite : ils ouvrent Au Bon roman, une librairie parisienne qui ne vend, comme son nom l'indique, que de bons romans, choisis par un comité de huit auteurs contemporains soigneusement triés et dont les noms sont tenus secrets. Mais un jour, les membres du comité subissent des agressions, les uns après les autres. Qui en veut Au Bon roman ?
Voilà un roman qui n'est pas exempt de défauts, chers happy few, mais qui possède aussi des qualités certaines, dont la première et non la moindre, est de proposer une réflexion sur la littérature. En ouvrant une librairie qui ne vend que de "bons" romans (et non pas d'ailleurs de "grands" romans ou des "chefs d'oeuvre", la nuance est de taille), Ivan et Francesca font en fait oeuvre de résistants face à une littérature contemporaine gangrenée par la course à la rentabilité. Tout le monde en prend pour son grade, des éditeurs qui vendent un "produit" et non un livre, aux critiques littéraires "paresseux et frivoles" qui ne lisent pas les livres jusqu'au bout et encensent toujours les mêmes par facilité et espoir de retour (la peinture du petit milieu très fermé des éditeurs-journalistes-écrivains-jurés de prix littéraires, car en France bien souvent les casquettes se confondent et tout ce très petit monde joue les hommes-orchestre, est particulièrement corrosive). Face à eux, la petite équipe du Bon roman (car Francesca et Ivan seront rapidement rejoints par d'autres personnages) remplit ses étagères de classiques et de contemporains, qui ont en commun le style, primordial. Leur entreprise, d'abord acclamée par les véritables lecteurs, qui ont l'impression de découvrir enfin la librairie idéale, devient rapidement la cible des défenseurs du "goût populaire", du moins de ce que certains voudraient faire passer pour tel. Accusés de fascisme et d'élitisme, Ivan et les autres verront surgir de plus en plus de détracteurs et se verront mettre de très nombreux bâtons dans les roues, contraints finalement de mettre l'affaire dans les mains de la police puis de la justice. C'est d'ailleurs tout cet aspect enquête policière qui est à mon avis un peu faible, car il appuie trop fortement la métaphore de la résistance intellectuelle. J'ai aussi été gênée par l'apparition en cours de route d'un narrateur interne à l'histoire, qui y est sans avoir l'air d'y être et dont le nom est révélé à la fin (enfin, révélé est un bien grand mot parce que par élimination le lecteur a compris qui racontait l'histoire), ce qui alourdit le propos sans rien y ajouter. Mais on lit ce roman un carnet à la main (j'ai déjà lu un recueil de nouvelles sur ses conseils, c'est très contagieux), emballé de découvrir que décidément nous ne sommes pas seuls dans l'univers. Les réflexions sur la littérature comme sur la lecture sont incroyablement justes et l'une d'elles me paraît avoir été écrite pour nous, chers happy few : "De toutes les fonctions de la littérature, vous me confirmez qu'une des plus heureuses est de faire se reconnaître et se parler des gens faits pour s'entendre." Je n'aurais pas dit mieux, chers happy few.
Laurence Cossé, Au bon roman, Gallimard, 497 pages, 2009
Les billets enthousiastes de Cuné (merci pour le prêt-qui-ne-sent-pas-le-tabac!), Amanda, Chiffonnette (qui cite la déclaration de Francesca, morceau de bravoure dans lequel on ne peut que se reconnaître), Cathulu et Ys.
PS : le titre de mon billet est emprunté à Victor Hugo, il s'agit du premier portrait des Thénardier, dans Les Misérables, portrait tellement jouissif que je ne résiste pas à la tentation de la citation : "C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été Clélie, n'était plus que Lodoïska, toujours noble, mais de plus en plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéry à madame Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme, incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange. Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma." Un roman qui aurait assurément sa place dans ma librairie idéale, chers happy few. Celui de Victor évidemment, pas celui de Ducray-Duminil. Tsss...
08:30 Écrit par fashion dans Littérature française | Lien permanent | Commentaires (39) | Envoyer cette note | Tags : laurence cossé, au bon roman, j'ai commencé ma liste de 600 bons romans comme le comité, quels seraient les vôtres chers happy few ?, enfin pas les 600 d'un coup hein, entendons-nous bien