15.12.2008
A la sudiste
Caroline du Sud, années 80. Tom Wingo, 36 ans, prof d'anglais et coach sportif au chômage, marié, trois enfants, dépressif, se rend à New-York pour voir sa soeur jumelle, Savannah, qui a tenté une énième fois de se suicider. Il fait la connaissance du Dr Lowenstein, la psy de Savannah, qui lui demande, pour l'aider à soigner sa soeur, de raconter l'histoire des Wingo. Au cours d'un long été new-yorkais, Tom déroule le fil de ses souvenirs, terribles et lumineux.
Il est des romans, chers happy few, à côté desquels je serais passée sans un regard s'il n'y avait pas les blogs, et Le prince des marées en fait partie. J'avais à l'encontre de ce roman des préjugés idiots (mais y a-t-il seulement des préjugés intelligents ?), à cause, ne me conspuez pas, de l'adaptation ciné réalisée en 1991 par Barbra Streisand. La présence dans le même générique de Streisand et Nolte avaient élevé pour moi ce film au rang de navet mélodramatique sans intérêt, alors même que je n'ai jamais vu ce film (car parfois je suis snob, mais ce n'est un secret pour personne, mon coming out ayant été fait il y a longtemps). Tout ça pour dire que je n'avais jamais accordé un regard à ce roman en librairie jusqu'à ce que je rencontre (virtuellement d'abord puis réellement) Dame Cuné. S'il y a une chose que j'apprécie tout particulièrement dans les blogs littéraires, c'est que chacun a ses auteurs préférés et se fait un plaisir de les défendre et de les faire découvrir au reste de l'univers. C'est donc à la ténacité et à l'enthousiasme de Cuné que je dois d'avoir acheté, il y a quelques mois, ce roman.
Et je lui en serai éternellement reconnaissante. Pas moins. Car Le prince des marées est un roman fabuleux, qui est exactement tout ce que j'aime dans la littérature, et que je trouve finalement assez souvent dans la littérature américaine : une ample et dense histoire de famille qui se déploie de manière sinueuse et inexorable, comme les méandres du fleuve au bord duquel les trois enfants Wingo, Luke, Savannah et Tom ont grandi. Cette famille s'est constituée autour de secrets, imposés par Lila, leur mère, sublime, manipulatrice et abusive, qui interdit à ses enfants de révéler la violence dont fait preuve à leur égard leur père, Henry, le pêcheur de crevettes à la main leste et lourde, mère qui, au nom de la sacro-sainte loyauté familiale, prendra une décision lourde de conséquences pour l'avenir de ses enfants. Face à ces parents terribles, complexes et finalement fascinants chacun à leur manière, les enfants survivent tant bien que mal, chacun réagissant comme il le peut à l'omerta familiale. Mais les souvenirs égrenés par Tom ne sont pas seulement atroces, ils sont aussi éblouissants de chaleur, d'amour pour son frère et sa soeur, pour ses grands-parents, et surtout pour le fleuve et le comté de Colleton, ce pays de marais et d'eau magnifiquement dépeint et ils sont traversés de figures hautes en couleur et d'anecdotes tour à tour poignantes et drôles. On passe du rire aux larmes en lisant ce roman, qui voit, en huit semaines, la renaissance de Tom, débarrassé du poids du fardeau de ce qu'il gardait enfoui au fond de lui, par la grâce de la parole libératrice, de l'amour et du pardon. Une sublime et flamboyante fresque familiale, servie par un style éblouissant, d'une incroyable poésie, qui a le pouvoir, comme Lila, de faire lever la lune. Merci, Cuné.
Pat Conroy, Le prince des marées (The prince of tides), Pocket, traduit de l'américain par Françoise Cartano, 1065 pages (et franchement, ça paraît court)
Les billets de Cuné, Karine, Jules, So, Laëtitia B., Lily (si j'ai oublié quelqu'un, n'hésitez pas à vous manifester!)
06:30 Écrit par fashion dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (50) | Envoyer cette note | Tags : pat conroy, moi aussi j'ai bien envie de l'appeler patounet, je veux faire un tour en caroline du sud, et de relire gwtw, décidément les pavés c'est bon