22.10.2008

Not one single heartbeat

Quand on est une LCA de haute volée, chers happy few, comme nous toutes (je suis désolée mais j'emploie le féminin sciemment et non pour évincer sauvagement et arbitrairement nos amis masculins, vous l'allez comprendre à ce qui suit), on rêve toujours un jour de se retrouver dans son ou ses roman(s) préféré(s). Que celle qui n'a jamais caressé le vague espoir de croiser un jour Joffrey sur un bateau frappé du drapeau noir ou Rhett dans un bal me jette le boîtier de La rose pourpre du Caire, tiens, je le reverrais avec plaisir! (et avec les yeux, me dit-on en régie) Vous comprenez donc bien l'émoi qui fut le mien quand Dame Cuné, dans sa grande bonté, m'a prêté :


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Lost in Austen, une mini-série produite par itv.


Amanda Price (Jemima Rooper) est une jeune londonienne banale : elle travaille dans une banque, vit en colocation avec une copine, Piranha, a un petit ami ordinaire et tout sauf romantique mais qui l'aime vraiment, Michaël, et une mère un peu vulgaire qui redécore son appart' pour oublier la cinquantaine. Amanda n'est pas satisfaite de sa vie, et elle s'évade en lisant Orgueil et Préjugés en boucle. Un jour, elle entend du bruit dans la salle de bains et découvre une jeune femme habillée comme au XVIIIè dans sa baignoire : Elizabeth Bennett, peu satisfaite de la vie qu'elle mène à Longbourn, s'est échappée du roman d'Austen par une porte qui donne chez Amanda. Cette dernière, taraudée par la curiosité et par le désir fou de rencontrer enfin Darcy, franchit cette porte, qui se referme derrière elle et ne s'ouvre plus! Voilà donc notre Londonienne moderne prise au piège de la fiction...


Alors autant le dire tout de suite, chers happy few, j'ai adoré cette mini-série, qui joue avec habileté sur la connaissance qu'ont les spectateurs du roman et de l'adaptation BBC avec Colin Firth (c'est d'ailleurs le même Pemberley qui est filmé ici). On est plongé dans le premier épisode au tout début de l'intrigue du roman (Bingley vient d'arriver à Netherfield) et on croit que l'intrigue va suivre gentiment son cours. Or, l'arrivée tonitruante d'Amanda va tout modifier : elle agit à contre-temps, en ayant toujours à coeur de suivre l'histoire originelle, mais sa personnalité moderne se révèle forcément déroutante (quand elle se jette sur Bingley pour oublier le fiasco de la première rencontre avec Darcy ou quand, pour repousser les avances de Charles, elle s'invente un passé pour le moins sulfureux pour l'époque, qui aura une conséquence inattendue et drôlatique). Et plus elle tente de rectifier ce qu'elle a bien malgré elle modifié, plus elle s'enferre dans des situations invraisemblables, car la surprise vient de ce que ces personnages qu'elle prend pour des êtres de papier sont bien vivants et leurs actions ne sont pas écrites dans le marbre (la pauvre Jane en fera d'ailleurs les frais, de même que Charlotte Lucas). Voilà donc notre Amanda jouant les entremetteuses comme Emma et tirant maladroitement toutes les ficelles possibles à coup d'actions parfois irréfléchies (la scène de demande en mariage interrompue de Collins est extraordinaire dans le genre) ou de coup de pouce du monde moderne (elle est arrivée à Longbourn armée de son gloss et de ses doliprane).

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Et, bien évidemment, elle a beau clamer à tout le monde qu'il faut qu'Elizabeth revienne pour épouser Darcy, c'est elle qui tombe amoureuse du grand ténébreux (comment lui en vouloir, oh my), qui, c'est étrange, porte la même garde-robe que Colin jadis (ah, ce manteau cache-poussière!) et à qui elle demande de plonger dans le lac de Pemberley dans une scène d'anthologie dont je ne me remettrai je pense jamais. Incarné par un Elliot Cowan inconnu au bataillon, Darcy est follement séduisant (ce sourire en coin qui met du temps à arriver, ah, j'en frissonne encore) et aussi évidemment follement énervant dans sa rigidité morale et sa péremptoirité arrogante (j'invente des mots si je veux, d'abord, c'est parce qu'il le vaut bien). Les autres acteurs sont à la hauteur de rôles finalement pas si figés que ça : j'ai adoré Mr Collins (Guy Henry) aussi épouvantable que dans le roman, Charles Bingley (Tom Mison) est charmant tout plein, Mr Bennett (Hugh Bonneville) est parfait et il sort enfin de sa bibliothèque pour défendre fermement l'honneur d'une de ses filles et Mrs Bennett (Alex Kingston, parfaite aussi) prend enfin sa revanche en se révélant être une mère peinée par le malheur de sa fille et sa réplique finale à Lady Catherine de Bourgh (excellente Lindsay Duncan) vaut son pesant de dentelles. J'ai beaucoup aimé la réécriture du personnage de Wickham (Tom Riley) (le seul qui ne corresponde pas du tout finalement au roman), à la fois cohérente et sensible. Le tout forme un ensemble enlevé (4 épisodes de 45 mn seulement), bourré d'humour, de rebondissements et de suspense. Indispensable!


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Lost in Austen, disponible en DVD (4 épisodes et en bonus, le tournage et des mini-interviews des acteurs)
La série est visible aussi sur le net

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La scène de la chemise mouillée est ici

PS : encore merci Dame Cuné, grande austenite devant l'Eternel!
PSbis : le titre de ce billet est le début du petit mot glissé par Darcy sur la porte qui ouvre les deux mondes. Pour savoir quelle en est la suite et quelle est la réaction d'Amanda, il faudra voir le dernier épisode, chers happy few!
PSter : je trouve fascinant le rapport qu'entretiennent les Anglais avec leur littérature. Franchement, ce genre de série avec un classique français me paraît complètement impossible : qui connaît suffisamment bien l'intrigue de La chartreuse de Parme (au hasard) (of course) ou des Misérables pour être plongé dans une intrigue revisitée ?