13.02.2010

Be careful what you wish for

En septembre dernier est sorti en Grande-Bretagne, comme les Colinophiles le savent bien (oui, il y avait trop longtemps que le nom de Colin n'avait pas été mentionné dans ce salon, avouez que ça vous a manqué, happy few de bon goût), une nouvelle adaptation du Portrait de Dorian Gray. Annoncé sur les écrans français pour décembre 2009, ce film n'a jamais atteint nos salles de cinéma (encore un, mais j'ai fini par en prendre mon parti), mais il est déjà sorti en DVD chez nos amis britons et Cuné, en bonne colinophile, se l'est rapidement procuré et me l'a prêté (y a pas à dire, c'est chouette les copines). Et comme je n'avais plus qu'un vague souvenir du roman de Wilde, lu il y a une bonne vingtaine d'années, j'ai décidé de le relire avant de regarder le film (ça va devenir une habitude, j'ai comme l'impression que j'aurais dû me lancer dans un Challenge relecture).

 

J'ai donc exhumé le roman de l'étagère où il dormait... et j'ai rapidement interrompu ma relecture, agacée par un style pompeux et un peu maniéré. "No way qu'Oscar écrive comme ça", me suis-je dit en français, en substance et en mon for intérieur (oui, je suis polyglotte, chers happy few), et je suis passée, comme ça, paf sur une pulsion, chez WH Smith acheter, pour la modique somme de 3 euros :

 

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The picture of Dorian Gray en anglais, donc.

 

Et évidemment, j'ai bien fait. Parce que j'avais raison, le style de Wilde n'est ni pompeux ni maniéré. Non mais.

 

Je résume rapidement l'histoire même si elle est célébrissime (enfin, manifestement pas pour tout le monde comme l'expérience va le prouver, mais n'anticipons point, chers happy few, all in good time) : Dorian Gray est un jeune homme très riche, orphelin et un peu naïf, qui n'a pour seules qualités que sa beauté et sa jeunesse. Flatté de toutes parts, il conçoit pour sa plastique ravageuse un intérêt fort vain, qui culmine quand Basil Hallward, un peintre londonien secrètement épris de lui, réalise un extraordinaire portrait du jeune homme. Le jour où Basil achève ce portrait, Lord Henry Wotton, un de ses amis, riche aristocrate décadent, à l'esprit affûté et aux moeurs un peu discutables, lui rend visite. Il vante à Dorian les mérites d'une vie entièrement consacrée à la recherche des plaisirs les plus divers et celui-ci, entraîné dans la discussion, souhaite étourdiment conserver une éternelle jeunesse alors que le portrait porterait à sa place les traces de la vieillesse et de la perversion. C'est bien évidemment ce qui va se produire.

 

Le portrait de Dorian Gray est un roman fantastique finalement très moral qui montre la déchéance toujours plus grande d'un homme assuré que personne ne verra jamais quels abîmes de turpitude il a atteint. Le tableau est l'âme de Dorian, qui, séparé ainsi de sa conscience, agit sans se soucier des conséquences sur ceux qui croisent sa route. Homme superficiel, influençable et plus indifférent que véritablement immoral, il se livre à la débauche la plus totale en toute impunité, ce qui est évidemment suggéré, rien n'étant jamais clairement décrit ou écrit. Tout l'intérêt du roman réside dans l'évolution du personnage de Dorian, à la fois fasciné et horrifié par ce tableau au point de cesser de voyager pour ne pas le quitter, incapable d'arrêter la spirale infernale dans laquelle il s'est lui-même projeté, ne craignant pas de mourir mais effrayé par cette possibilité et capable pour se sauver des pires exactions. C'est un personnage ambigu, qui ne trouvera jamais le chemin de la rédemption en raison de sa trop grande lâcheté et qui sera au final miné par le poids du secret. La grande force du roman, ce sont les dialogues, brillantissimes, où s'expriment toute la verve et la férocité de Wilde, satiriste hors pair qui croque les travers de ses contemporains avec un brio et une concision jubilatoires. Il est moins à l'aise avec les descriptions et les ellipses narratives, tout le chapitre XI, par exemple, qui est censé combler une grosse quinzaine d'années est un peu longuet et à mon avis en grande partie dispensable.  

 

 

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Le film d'Oliver Parker est totalement raté, chers happy few (oui, je sais, je le dis sans ménagement, mais vous vous en remettrez). Malgré la présence de Colin Firth dans le rôle de Lord Henry et celle du choupitrognon Ben Barnes (déjà remarqué dans Easy virtue et dans Le prince Caspian) dans celui de Dorian, le film souffre d'un manque total de rigueur dans l'adaptation. Je pense que pour être réussie, une adaptation ne doit pas forcément suivre la lettre du roman mais elle doit en capturer l'esprit. C'est ainsi que malgré toutes ses coupes, Gone with the wind est une merveilleuse adaptation ou que malgré le remaniement de l'histoire, Blade runner est une réussite. Or, ici, le roman est malmené dans ce qu'il a de fondamental, c'est-à-dire la relation narcissique et secrète, faite de répulsion et de fascination que Dorian entretient avec son tableau et donc avec son âme. A ce titre, la dernière demi-heure, où tous les personnages font la course au grenier pour découvrir le secret de Dorian est un contresens total : dans le roman, nul ne comprend que Dorian a un secret et quand il tente à mots couverts d'avouer son crime à Lord Henry, celui-ci ne le croit pas une seconde. Et ce final ridicule a été amené par une heure trente de métrage qui a accumulé les erreurs d'écriture : la liaison de Dorian et de Sybil, qui est le commencement de la fin pour lui est ici réduite à sa plus simple expression et fait exploser un des thèmes centraux du roman qui est le secret puisque Dorian reçoit la jeune fille chez lui (hérésie, elle ne connaît même pas son nom!) et la scène de rupture, qui est dans le roman à la fois terrible et fascinante, et dans ce qu'elle démontre du caractère de Dorian et dans la réflexion sous-jacente sur les rapports entre l'Art et la réalité, est expédiée en deux minutes pour un motif sordide ; le personnage de James est maltraité au possible et se voit du coup privé de sa fonction narrative puisque c'est quand même lui qui induit chez Dorian un sentiment de terreur ; Dorian quitte l'Angleterre pendant une vingtaine d'années, coupant toute relation avec le cercle qu'il fréquentait... pour ne parler que des modifications apportées au roman.

 

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Parce qu'il y a encore pire, chers happy few. Si, si. Il y a des ajouts. C'est vrai, ça, le matériau de départ était un peu insuffisant quand même. Et c'est du grand n'importe quoi. Commençons par un détail : le film s'achève pendant la Première Guerre Mondiale. Je rappelle que le roman a été publié en 1891 et que Wilde est mort en 1900. Passons. Plus grave, Lord Henry se voit affublé d'une fille, qui va bien évidemment tenter d'influer sur le cours de l'histoire : j'ai bien craint un moment une fin pleine de bons sentiments où Dorian, en bon repenti, serait parti refaire sa vie aux Etats-Unis et gambader dans les champs en donnant la main à Emily, chabadabada. Cet ajout de taille transforme bien évidemment totalement le personnage de Lord Henry, qui est, pensez donc, pas très content que sa fille batifole avec Dorian qui a une sale réputation quand même (et ça on le sait bien, parce que comme les spectateurs modernes ne peuvent pas imaginer la débauche, on nous la montre : parties fines, scènes sado-maso, drogues, Dorian est un garçon très occupé). Du coup, Lord Henry, pour sauver sa fille des bras du vilain séducteur, mène une enquête brillante et comprend que Dorian a vendu son âme au diable (c'est très facile, il suffit de brûler un pétale de rose rouge à la flamme d'une bougie en disant "oui, j'aimerais bien vendre mon âme au diable pour avoir la jeunesse éternelle") et il décide de mettre bon ordre à ces débordements, ce qui nous ramène au final proprement éblouissant de niaiserie. Si on ajoute à cela des scènes totalement dispensables comme celle avec Basil (pauvre personnage, qui devient quasiment muet, n'a pas l'air de trouver à redire aux agissements de Dorian pour se réveiller tout d'un coup et se retrouver à faire une gâterie au jeune homme en pleine orgie...) (oui, quand je disais que c'était n'importe quoi, je n'exagérais pas, chers happy few), des dialogues pâlichons (alors que quand même, il y avait de quoi faire avec les dialogues du roman, il suffisait de les re-co-pier) et une interprétation pas toujours très juste (Ben Barnes a beau être mignon comme un coeur, il ne fait pas vraiment le poids face aux autres acteurs, surtout face à Colin avant qu'il ne se transforme en fin limier, la perruque au vent et la robe d'intérieur ceinturée, ce qui n'est pas son meilleur rôle, il est bien meilleur au début du film), on obtient une adaptation totalement dispensable, chers happy few.

 

Oscar Wilde, The picture of Dorian Gray, Penguin Popular classics, 256 pages, 1994, première publication 1891

 

Dorian Gray, réalisé par Oliver Parker, avec Colin Firth et Ben Barnes, 2009, DVD zone 2, import anglais uniquement, VO et VOST VO

 

Merci Cuné pour le prêt!

 

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Challenge English Classics : 2/2

Challenge Lire en V.O : 8/12

Challenge Lunettes noires sur pages blanches  : 2