11.09.2008
Des cygnes et de la boue
Leila Murray a vingt-quatre ans. Elle vit dans une petite bourgade du Michigan, Suspicious River. Réceptionniste dans un des motels du coin, elle vend ses charmes aux clients de passage, accumulant de l'argent qu'elle ne dépense pas. La routine est bien installée quand un jour, un client, Gary Jensen, la frappe. C'est le début d'une lente descente aux enfers.
J'avais très envie de lire un roman de Laura Kasischke, chers happy few, aussi, quand j'ai trouvé A Suspicious River dans un vide-grenier cet été, je l'ai acheté sans même lire la quatrième de couverture, manie que j'ai et qui est décidément une bonne chose. En effet, je me dis que si je l'avais lue je n'aurais jamais acheté ce roman et je serais passée à côté d'une romancière singulière et bougrement intéressante. Il s'agit là du premier roman de Kasischke, qui déploie pour ce coup d'essai une maîtrise parfaite de la narration et de ses personnages. L'histoire est dérangeante et oppressante et elle est racontée par Leila, qui éprouve pour elle-même, son corps et sa vie, un détachement douloureux. On ne peut qu'être touché par ce personnage : Leila traîne avec elle une enfance terrible (dont on se doute très vite), enfance qu'elle raconte par fragments, qui deviennent de plus en plus courts et de plus en plus fréquents, comme si sa mémoire s'accélérait au fur et à mesure que les événements se précipitent. Leila est une femme paumée, qui se laisse ballotter par la vie ; elle est profondément meutrie, confond amour et manipulation, et ne semble survivre que pour mieux être tentée par la mort. Elle vit dans un environnement asphyxiant, Suspicious River la bien nommée, où les ragots vont bon train et où le déterminisme n'est pas un vain mot ; elle porte sur ses frêles épaules le fardeau de son ascendance et personne ne lui pardonnera jamais d'être la fille de sa mère. Les hommes qu'elle croise sont lâches, veules, cruels et gras, ce sont eux qui ont fait d'elle ce qu'elle est : une femme au passé tellement lourd qu'elle n'en a plus de futur. Le style est à l'image de Leila : précis et détaché, il semble regarder les personnages de haut, ce qui permet au lecteur de prendre de la distance avec cette histoire terrible au cours inexorable comme une tragédie et de respirer. Un peu.
Une romancière que je vais me faire un plaisir de continuer à lire, chers happy few!
Laura Kasischke, A Suspicious River (Suspicious River), Points (traduit de l'américain par Anne Wicke), 404 pages (et je trouve la couverture très moche)
Les billets d'Yvon et de Joelle
Le film (canadien), réalisé en 2000 (dont on ne trouve apparemment pas de version française et que pour ma part je n'ai pas envie de voir, tant je crains que le film ne sombre dans un pathos glauque, ce que le roman ne fait absolument pas)
09:05 Écrit par fashion dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : laura kasischke, a suspicious river, littérature américaine