15.04.2008

La fleur et le papillon

475032528.gif Grande-Bretagne, 2140. Dans un monde aux faibles ressources énergétiques, les hommes peuvent faire le choix de vivre éternellement : il leur suffit de signer la Déclaration et de prendre quotidiennement les pilules de Longévité. En échange, il leur est strictement interdit d'avoir des enfants. Certains enfreignent cette loi et ont des enfants clandestinement. Si ces derniers sont attrapés par les Rabatteurs, ils sont envoyés dans un Foyer de Surplus où on leur apprend à ne surtout pas penser et à obéir, afin de former des êtres Utiles à la société. Anna a 15 ans, c'est une Surplus. Elle vit depuis 12 ans au Foyer de Grange Hall et elle ne songe qu'à être la plus obéissante possible afin de devenir un Bon Elément. Tout change quand les Rabatteurs ramènent Peter, un jeune garçon de son âge : il dit la connaître et vouloir la ramener à ses parents...


Il est vraiment surprenant parfois, chers happy few, de voir à quel point les lectures peuvent être thématiques. Ce roman de SF pour adulescents m'a en effet fait penser par certains aspects à Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro : même futur où les individus sont pris dans une machine qui les dépasse et les broie, sauf qu'ici, la rebellion s'installe et c'est tant mieux! Dans un style clair et agréable, Gemma Malley raconte une histoire qui n'est pas vraiment originale mais qui s'inspire des grandes inquiétudes de notre début de siècle (la diminution des ressources énergétiques naturelles, les disparités Nord-Sud, les changements climatiques) mêlées à de vieilles préoccupations de science-fiction que sont la volonté d'immortalité et tous les problèmes qui en découleraient (volonté renforcée par notre connaissance des manipulations génétiques et notre maîtrise de la chirurgie esthétique) et elle crée une histoire efficace, que l'on lit d'une traite. Au-delà du destin d'Anna et des questions qui y sont liées (va-t-elle entrevoir la vérité ? s'échappera-t-elle ? retrouvera-t-elle ses parents ?), se dessine une société assez terrifiante où la jeunesse, pratiquement disparue, fait peur, et où les vieux ont pris le pouvoir avec la ferme intention de le garder ad vitam aeternam, une société qui a inculqué à ses membres l'obéissance absolue aux lois établies par les Autorités et où l'absence de pensée et de réflexion est remplacée par des mots à majuscules. L'évolution des personnages est bien vue, qu'ils soient adolescents ou adultes (Mrs Pincent, l'Intendante de Grange Hall est un personnage très intéressant, que ce soit dans sa cruauté comme dans sa fin) et certains aspects sont sufisamment noirs pour que le récit reste crédible jusqu'au bout (je ne dirai pas lesquels, inutile de me tenter, les spoilers ne passeront pas par moi chers happy few!).


Un roman riche et intéressant, à réserver aux lecteurs à partir de 13 ans, chers happy few!


Gemma Malley, La Déclaration, l'histoire d'Anna (The declaration, Anna's story), naïveLAND (traduit de l'anglais par Nathalie Peronny)


Les billets de Clochette, Olga, Clarabel et Mélanie (qui regrette le changement de couverture entre l'édition anglaise et l'édition française et il est vrai que la couverture anglaise est plus évocatrice, même si l'éditeur français a fait un réel effort pour "coller" au roman)
Stéphanie publie son billet aujourd'hui aussi!

Une interview de l'auteur sur Bibliosurf
Une vidéo sur l'auteur, extraite du JT de TF1 où l'on apprend que ce roman est en fait le premier d'une trilogie. Gemma Malley est en train d'écrire le tome 2.

PS : pour comprendre le titre de mon billet, il faudra lire le roman, chers happy few (car parfois je suis taquine)!
PSbis : l'indication de l'âge de lecture que je donne n'engage que moi chers happy few, je pense effectivement qu'un bon lecteur de 4ème serait à même d'apprécier ce roman.
PSter : merci infiniment Stéphanie pour le prêt!

27.03.2008

Pauvres créatures

129457798.jpg Angleterre, années 90. Kathy, 31 ans, se rémémore son enfance heureuse à Hailsham auprès de Ruth et de Tommy...




Voilà un roman chers happy few, dont il va m'être difficile de parler car je m'en voudrais de déflorer l'intrigue (d'où le résumé carrément squelettique que je vous propose) même si, en tout état de cause, il n'y a pas vraiment de suspense et j'ajouterais même que les lecteurs habitués à l'anticipation auront toutes les clés en mains dès la première page. Cela étant, je ne dirais rien sur l'histoire à proprement parler... J'avais gardé un souvenir très vague des Vestiges du Jour du même Ishiguro et je dois dire que je ne m'attendais pas en ouvrant Auprès de moi toujours à ce qui m'est tombé dessus : j'ai été plongée dans un état d'angoisse physique et si j'ai lu ce roman d'une traite j'ai dû parfois l'abandonner quelques heures tant j'ai trouvé l'univers créé par Ishiguro violemment oppressant. L'apparente platitude de la narration, qui peut sembler carrément distanciée mais qui s'explique par la personnalité de la narratrice, Kathy, sert un récit bouleversant, rendu d'autant plus éprouvant par la facilité avec laquelle le monde accepte ce qu'il s'y passe. Bien construit, par une espèce de "tuilage" qui permet aux événements de se mettre en place petit à petit, c'est un roman qui pose d'importantes questions sur les dérives de la science et l'éthique d'une façon finalement assez terrifiante, parce que l'uchronie est si légère qu'on n'a pas vraiment l'impression de lire un roman d'anticipation, encore moins de science-fiction, mais un roman, tout simplement. Espérons que l'histoire qui y est racontée de si émouvante et cruelle manière restera fiction pour toujours.


Je ne peux que chaudement le recommander, chers happy few!


Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours (Never let me go), Folio (traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch)

Les avis émus, parfois sonnés et bouleversés d'Anne, Clochette, Cuné, Lily, Karine, Lilly, Loutarwen, Emeraude, Rose, Kathel, Tamara (si j'ai oublié quelqu'un, n'hésitez pas à vous manifester)
Le billet du Cafard cosmique (attention ce billet contient des spoilers)

PS : merci beaucoup Emeraude pour le prêt!
PSbis : le titre de ce billet est un extrait d'une phrase du roman et je me rends compte que Cuné l'avait déjà utilisé : qu'elle me pardonne!
PSter : j'aime beaucoup le titre français, que je trouve pour une fois bien adapté du titre original (oui, je sais, c'est anecdotique mais il fallait que cela fut dit)

19.02.2008

"La lecture! Voilà la cause de nos malheurs!"

a9a651fa81cd4cbef173f80c07ecadc5.jpg En 2058, après la Pandémie qui a décimé l'humanité et éradiqué les chats, une vieille excentrique richissime, Lady Schrapnell, s'est mis en tête de reconstruire la cathédrale de Coventry, détruite par les bombardements de la Luftwaffe en 1940. Pour être certaine que tout soit à l'identique, et afin de retrouver la potiche de l'évêque qui a bouleversé la vie de son ancêtre et qui siégeait en bonne place dans cette cathédrale, elle charge une équipe d'historiens de remonter le temps et de revenir avec tous les renseignements possibles. Le hic, c'est qu'une des historiennes, Miss Kindle, enfreint la règle n°1 des voyages temporels et ramène quelque chose du passé : un chat. Il faut rectifier ce paradoxe temporel et on charge de cette délicate mais a priori facile mission, Ned Henry, un jeune historien passablement déphasé par ses multiples sauts dans le passé. Rien ne va se passer comme prévu...



Voilà un roman tout bonnement génial, chers happy few, où l'argument de science-fiction (le voyage temporel), n'est qu'un prétexte à une intrigue complètement farfelue mais extrêmement bien construite, qui est un hommage avoué à la littérature anglaise, notamment à Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome, le titre lui étant d'ailleurs directement emprunté (le titre complet étant Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien)). Sous prétexte de rétablir le paradoxe temporel, Ned Henry et Verity Kindle font un séjour prolongé à Muchings End, sur les bords de la Tamise, non loin d'Oxford, en 1888, où ils sont censés permettre le mariage de la jeune fille de la maison, l'écervelée et ravissante Tossie, avec un homme dont le nom commence par un C. Les personnages sont tous plus fous les uns que les autres, de l'excentrique professeur Peddick, qui se bat avec son collègue pour savoir si l'Histoire est faite des forces des individus ou de celles d'un grand Dessein au colonel Mering qui élève des poissons exotiques dans le bassin du fond du jardin et ne construit que des phrases sans verbe, en passant par Mme Mering, qui croit au spiritisme, rebaptise systématiquement ses domestiques et se pâme à tout bout de champ ou Terence St. Trewes qui s'exprime souvent en vers (empruntés aux grands poètes anglais). Tout ce petit monde passe son temps à organiser des kermesses (la plaie de l'Angleterre), à parler chiffons, à chercher des maris potentiels, à glousser et à s'évanouir, dans la plus pure tradition victorienne. Nos historiens du futur citent Conan Doyle et Agatha Christie, démontent les règles du roman policier, s'inspirent du couple formé par Lord Peter et Harriet, qui se déclaraient leur flamme en latin, s'agitent beaucoup, cogitent et finissent par retrouver la potiche de l'évêque, au terme de près de 600 pages de pur bonheur où on apprend enfin pourquoi Napoléon a perdu à Waterloo et où on rit beaucoup, tant les situations sont cocasses et les dialogues savoureux!


Un régal, chers happy few! A lire d'urgence!


Connie Willis, Sans parler du chien ou comment nous retrouvâmes enfin la potiche de l'évêque (To say nothing of the dog), J'ai lu (traduit de l'américain, traduction revue et complétée par Jean-Pierre Pugi)


La critique d'Alexandra.


Roman lu pour le Challenge Le nom de la rose (catégorie animal) (1/6)


PS : si j'ai bien tout compris, ce roman est le deuxième de la série mettant en scène ces historiens du futur, le premier étant Le Grand Livre, publié aussi chez J'ai lu, et que je vais m'empresser d'acheter!
PSbis : le titre est une citation empruntée à l'inénarrable Mme Mering, qui pense que personne ne devrait lire et surtout pas les domestiques, car "qu'attendre de bon de quelqu'un qui lit Trollope! Trollope! C'est un nom, ça ?"