06.08.2011
"L'homme ne va jamais assez loin dans ses actes et ses rêves, c'est pourquoi il n'atteint pas le ciel."
"A vrai dire, j'ai éprouvé dans l'Ecosse des Highlands ce que je n'ai éprouvé nulle part au cours de mes nombreux voyages à travers l'Europe. Ces monts, dont les sommets presque toujous perdus dans la brume font croire qu'ils touchent le ciel, ces lacs de plomb fondu dont les eaux sont si profondes qu'elle semblent être les ouvertures de l'enfer, font subir tour à tour aux passions humaines des envolées et des descentes incroyables. L'Ecosse du Nord est, je crois, par excellence, le lieu du rêve, de la contemplation intérieure et de l'amour. Est-ce pour cette raison qu'elle est aussi le lieu du diable ? Vous souriez, mais je vous assure qu'en me penchant sur l'étang noir de Goldloch, j'ai vu, à plusieurs reprises, apparaître derrière moi l'envoyé des ténèbres. C'était peut-être l'effet du brouillard à travers lequel le soleil, lorsqu'il se montrait, avait un rire de fou, d'un arbre qui se dressait noir et menaçant sur une crête alors que ses frères étaient tous invisibles, du silence que traversait un oiseau au cri sinistre... Mais j'ai vu le diable là-bas, et il m'a séduit."

Norbert est un jeune français qui enseigne quelques années dans un lycée d'Edimbourgh où il se lie d'amitié avec un de ses élèves, John Mac Corjeag, un jeune homme passionné et doué d'un talent certain pour la peinture. Rentré en France, Norbert reste quelques années sans nouvelles puis il apprend que son ami a été interné pour un acte de folie sur sa jeune épouse. Norbert se rend en Angleterre mais ne peut parler à son ami qui a perdu la vue en même temps que la raison. Dix ans plus tard, déclaré guéri, John est rendu à la vie civile et Norbert le retrouve par hasard dans un club londonien. John lui raconte alors sa version des faits...
La boîte en os est un roman ultra-classique, et dans sa forme et dans son thème principal (l'amour fou) qui a connu un bien étrange destin. Rédigé en 1931 par Antoinette Peské, ancienne enfant prodige dont Apollinaire voulait faire publier les poèmes alors qu'elle n'avait que dix ans, La boîte en os fut refusé par tous les éditeurs avant d'être finalement publié en 1941 et encensé par la critique, puis il tomba dans l'oubli et ne fut jamais réédité jusqu'à l'heureuse initiative de Phébus en 1984. (Non, ce n'est pas un roman épuisé, il est même très facile à trouver, il n'y a pas de raison que je ne chronique que des bouquins introuvables non plus, tsss.)
"La boîte en os" est une métaphore pour désigner le crâne, et il s'agit du dernier obstacle entre John et Margaret, sa femme. John aime cette dernière de manière tellement furieuse, possessive et absolue qu'il refuse que son âme lui échappe et qu'il voudrait trouver un moyen de la posséder tout entière, ne trouvant dans l'acte sexuel qu'un pis-aller frustrant qui le conduit à une violence toujours plus grande. Cette folie amoureuse le conduira non seulement à une tentative de meurtre et à la la folie mais à bien plus encore (je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler la dernière partie du roman). Construit de manière classique autour d'un récit enchâssé, ce roman d'une incroyable densité et d'une grande violence est l'héritier d'une longue tradition romantique (c'est peut-être en partie pour cela qu'il n'a pas trouvé d'éditeur dans les années 30, c'est un roman très clairement d'inspiration gothique et donc "démodé" pour l'époque) : cadre sauvage au diapason de son personnage principal, tourmenté et ténébreux, utilisation du fantastique, folie amoureuse, secrets et révélations... rien ne manque, pas même la langue, très classique. Une excellente découverte.
Antoinette Peské, La boîte en os, Phébus libretto, 1984 (1941 pour la première parution), 204 pages

Challenge Nécrophile (Antoinette Peské est morte en 1985)
et

Deuxième participation au Mois Kiltissime (comme quoi, tout arrive)
08:14 Écrit par fashion dans Challenge Nécrophile 2011, Les écrivains oubliés, Littérature anglo-saxonne, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
26.07.2011
Une histoire sans nom - Jules Barbey d'Aurevilly
(N. B : Je n'ai pas lu l'ouvrage disponible dans la collection Folio, qui propose quatre nouvelles de Barbey mais uniquement Une histoire sans nom dans sa version numérique.)
Mme de Ferjol, veuve depuis des années, mène une vie de recluse dévote avec sa fille, Lasthénie, dans un village perdu et étouffant des Cévennes. Comme tous les ans au début du Carême, les deux femmes accueillent pour quarante jours un prédicateur de passage, le moine capucin Riculf dont la forte personnalité et le magnétisme animal les effraient toutes deux. Après son départ, la jeune fille sombre dans une langueur inexplicable dont sa mère finit par découvrir l'embarrassante cause.
Roman aussi oppressant et sombre que le décor dans lequel il prend place, Une histoire sans nom met en scène de manière aussi poignante que tragique l'innocence martyrisée face à la folie meurtrière d'une mère à la fois juge et bourreau, soutenue dans son hystérie par une foi dévorante. Si la figure du moine, seul mâle de cette histoire, fait peser sur tout le roman sa présence maléfique (la servante veut même faire venir un prêtre exorciste pour réparer le mal qu'elle pressent qu'il a fait), c'est bien le couple mère/fille qui est le point central de ce roman terrible. Mme de Ferjol est une femme avant tout épouse qui ne s'est jamais remise de la mort de son mari, pour lequel elle s'est littéralement enterrée (dans les Cévennes d'abord puis sous les voiles de son veuvage, porté beaucoup plus longtemps que nécessaire) et qui fait peser sur sa fille la toute-puissance de cet amour qui exclut toute bienveillance maternelle. Femme toute entière tournée vers un Dieu sans miséricorde (elle applique strictement les principes jansénistes), elle mène à sa pauvre fille une guerre sans merci, sans donner un seul instant à cette angélique figure l'occasion même de tenter de comprendre ce qu'il s'est réellement passé dans cette lugubre demeure. Et la révélation finale, si elle satisfait le lecteur attendri par le sort pitoyable de Lasthénie, n'en rend les actions de Mme de Ferjol que plus terribles. Un excellent roman, comme toujours avec Barbey.
Barbey d'Aurevilly, Une histoire sans nom, 1882, 187 pages dans sa version numérique
A noter que l'héroïne de ce roman a donné en 1967 son nom à un trouble psychiatrique : il s'agit de patientes qui cherchent à se provoquer une anémie par des saignements volontaires.
11:25 Écrit par fashion dans Challenge Nécrophile 2011, Littérature française, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
25.07.2011
Le cousin Henry - Anthony Trollope
Si vous voulez lire ce roman dans sa traduction française, chers happy few, vous en serez réduits à le télécharger dans sa version numérique (et dans une traduction qui date de 1881) car il semblerait que ce classique de la littérature britannique, dont il existe un nombre conséquent d'éditions en anglais ne soit absolument pas réédité en français depuis des lustres.
Et c'est bien dommage, croyez-moi.
Le cousin Henry est un court roman psychologique qui réussit l'exploit de maintenir tout du long l'intérêt du lecteur dans ce qui n'est pourtant qu'une banale histoire d'héritage. Indefer Jones est un riche propriétaire terrien gallois sans héritier. Homme droit et scrupuleux jusqu'à l'excès, il atermoie depuis des années quant à la teneur de son testament : doit-il laisser ses biens à Isabel, sa nièce adorée qu'il élève comme sa fille depuis une dizaine d'années ou à Henry, un autre neveu qu'il déteste cordialement mais qui présente l'indéniable avantage d'être un homme, dans cette société anglaise qui privilégie depuis des siècles par toute une série de lois et de coutumes l'héritage des mâles ? Jones hésite et finit par mourir en laissant ses biens à Henry. Mais ses dernières paroles et le témoignage de deux de ses fermiers indiquent qu'il a rédigé in extremis un testament qui lègue ses biens à Isabel. Mais malgré des recherches approfondies, le testament reste introuvable.
Inutile de s'attendre à un roman à suspense, chers happy few : il n'est ici jamais question de course au testament (le lecteur sait tout de suite où il se trouve) mais d'une très fine analyse psychologique des ressorts à l'oeuvre dans l'âme humaine quand il est question d'héritage. Nul ne sort grandi de cette affaire, que ce soit les fermiers qui ont pris en grippe Henry sans véritables raisons, le journaliste Evans qui use de moyens bien peu honnêtes pour faire sortir la vérité au grand jour, Isabel, dont la droiture morale se confond vite avec un orgueil aussi démesuré que mal placé ou encore Henry, dont la lâcheté molle l'empêche de prendre une quelconque décision que ce soit, le maintenant dans les limbes de la veulerie sans en faire ni un cynique manipulateur ni un honnête homme. Trollope disait avoir voulu écrire avec Le cousin Henry une étude plus qu'un roman. Il est brillamment parvenu à réunir les deux.
Henry Trollope, Le cousin Henry (Cousin Henry), traduction Honorine Martel, 186 pages, édition numérique disponible (entre autres) ici.
12:59 Écrit par fashion dans Challenge Nécrophile 2011, Littérature anglo-saxonne, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note
24.11.2010
What's in a voice ?
Parce qu'on ne reçoit pas (et c'est tant mieux) que des propositions étranges (non, je ne veux toujours pas participer à un concours de recettes de cuisine ni profiter d'une invitation pour le salon du modélisme moldave), chers happy few, la maison d'édition de livres audio Audiolib, a proposé à un grand nombre de blogueurs de recevoir un de leurs romans, librement choisi dans leur catalogue. Comme je suis une récente convertie aux livres audio anglais (pour des raisons évidemment uniquement pédagogiques), j'ai sauté sur l'occasion, curieuse de voir ce que pouvait m'apporter l'écoute d'un roman en français (encore un effet de ma légendaire curiosité scientifique, celle que le monde entier m'envie). J'ai donc choisi dans leur catalogue (que j'ai trouvé assez conséquent, d'ailleurs)
trois textes de jeunesse de Marcel Proust, L'Indifférent, Souvenir et Avant la nuit, lus par André Dussollier.
Mon choix était motivé par l'auteur (j'ai un penchant pervers pour les auteurs classiques, ce que tout le monde sait), la longueur (45 mn pour 3 nouvelles) (contrairement à d'autres qui écoutent les livres audio en repassant, je suis une adepte du mp3 dans le métro et j'aime donc les lectures courtes histoire d'éviter de trop les fractionner), et par André Dussollier. J'aime sa voix (condition sine qua non pour écouter quelqu'un me faire la lecture) et je trouve très intéressant d'écouter des comédiens lire, parce qu'ils habitent me semble-t-il mieux le texte que des lecteurs lambda.
Et mon choix s'est révélé totalement judicieux.
L'Indifférent (1896) est une courte nouvelle (24 mn de lecture) qui narre avec comme toujours chez Proust une grande finesse psychologique, les affres dans lesquels se débat Madeleine de Gouvres, une jeune, jolie et riche veuve parisienne qui tombe amoureuse d'un homme qui ne l'aime pas. La cristallisation, les émois, les atermoiements, les humiliations, les ruses de la jeune femme qui se résignera finalement, ayant percé le secret de ce bel indifférent, à un remariage de raison, sont merveilleusement décrites (on trouve en germe dans cette nouvelle tout ce qui fera Un amour de Swann). Souvenir (5 mn de lecture environ) est une histoire contruite autour de la mémoire olfactive (thème éminemment proustien lui aussi), et Avant la nuit (15 mn) met en scène la révélation d'un secret, celui confié au narrateur par une de ses amies qui se meurt. J'ai trouvé ces trois nouvelles excellentes, et la lecture de Dussollier est parfaite. Dans sa bouche, la prose proustienne est charnelle et délicieuse ; il semble se couler naturellement dans le rythme des phrases et il joue les dialogues, donnant ainsi une voix à chacun des personnages. Je suis totalement conquise, chers happy few.
A noter que les textes sont disponibles aux éditions 1001 nuits.
14:46 Écrit par fashion dans Littérature française, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : le cast de glee est en tournée en europe en juin, information capitale qui a créé chez moi un couinement ininterro, que je vous fais ici histoire que vous participiez à ma joie, hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
17.11.2010
Le capitaine Pamphile
Il en va de la lecture comme du chocolat, chers happy few : j'ai parfois des envies, aussi soudaines que brutales. Il y a quelques jours, l'une d'elle m'a percutée de plein fouet (les envies sont comme ça, wild et mal élevées) : "tiens, j'ai envie de lire un roman de Dumas", me suis-je dit en français et en substance (je suis parfaitement bilingue, oui, so what ?). Voilà qui tombait bien puisqu'il y avait dans ma PAL (ne me demandez pas quand et comment il est arrivé là, je n'en ai strictement aucune idée)

Le capitaine Pamphile, un des tout premiers romans d'Alexandre (l'amour que je lui porte depuis des années me permet de l'appeler par son prénom, don't be shocked), publié en 1839.
Nous sommes ici loin des romans historiques (et fleuves) qui ont fait la célébrité de Dumas : l'action de ce très court Capitaine Pamphile (à peine 250 pages) se déroule en effet entre 1827 et 1830 dans un milieu qui "sonne" résolument contemporain (on y croise de nombreux noms célèbres et réels) et présente deux récits enchâssés (non, Caroline, Stefan n'a pas le monopole de l'enchâssement, j'espère que cette révélation ne te plonge pas dans un abîme de désespoir absolu). En effet, le narrateur, dont nous ne saurons quasiment rien, écoute et retranscrit le récit des aventures du capitaine Pamphile qui lui sont narrées en plusieurs parties au cours de quelques soirées chez le peintre Decamps. Cette construction est ma foi habilement utilisée puisque Jadin, le personnage qui raconte l'histoire de Pamphile, rattache toujours cette dernière aux animaux qui peuplent l'atelier de Decamps : Jacques Ier, le singe ou Tom, l'ours, rapportés par le truculent capitaine provençal de ses multiples voyages. Commerçant et corsaire, roué et sans scrupule, Pamphile est une figure hors du commun qui n'a pour seul but que son enrichissement personnel. C'est un homme plein de ressources (il faut le voir survivre à tout), dont l'intelligence n'est jamais prise en défaut et ses aventures, pour amorales qu'elles soient n'en sont pas moins truculentes. Dumas se sert de ce personnage finalement sympathique pour dénoncer les travers de la société de son époque : traite des Noirs, massacre des Indiens, course au profit..., le tout dans une histoire pleine de rebondissements et de gaieté, dont certains passages m'ont fait rire aux éclats, tant par leur aspect burlesque que par un côté voltairien assumé. Excellent.
Alexandre Dumas, Le capitaine Pamphile, Folio classiques, 373 pages, préface et dossier de Claude Schopp, 2003 pour la présente édition.
Le billet de Titine, conquise aussi.
15:33 Écrit par fashion dans Littérature française, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (16) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : l'eclectisme de ce blog me renverse personnellement, surtout que le prochain billet nous ramènera à nos démons, sinon je suis dans glee, i could have danced all night, defying gravity, will schuester tu es choupi, tu le sais, ça ?
06.09.2010
Fate goes ever as fate must
Comme vous avez pu le constater depuis le temps que nous nous fréquentons, chers happy few, je suis toujours à la pointe de l'actualité littéraire, la preuve, je viens de passer deux jours en compagnie d'un fier guerrier dont l'histoire a été rédigée entre le milieu du VIIème et la fin du Xème siècles (car oui, j'aime les auteurs morts, ça évite que leur malheureux ego se sente malmené par mes modestes billets et qu'ils ne m'envoient des mails pleurnichards) :

Beowulf.
Premier poème épique britannique (parce qu'il est écrit en anglo-saxon), long de plus de trois mille vers, Beowulf raconte comment le héros éponyme, valeureux héros appartenant au peuple des Geats, tribu du sud de la Suède, a pris la mer avec quelques hommes afin d'aider le roi danois Hrothgar à se débarrasser d'un monstre mangeur d'hommes, Grendel, qui semait la terreur depuis quelque temps. Beowulf vainc Grendel assez facilement (on est héros ou on ne l'est pas) pour découvrir que le monstre avait une mère, qui, peu contente du sort réservé à sa progéniture, a décidé de se venger. Comme rien n'arrête un guerrier loyal à sa parole, Beowulf combat la mère, rentre chez lui couvert de gloire et règne sur les Geats pendant cinquante ans, jusqu'à ce qu'un dragon dévaste ses terres et qu'il reprenne du service.
J'ai eu envie de lire Beowulf suite aux discussions échevelées que ce poème médiéval a suscité entre Isil et Yueyin, qui l'ont lu pour le Challenge Tolkien (c'est grâce à lui que ce poème est devenu autre chose qu'une base d'étude philologique et on retrouve quelques éléments de l'histoire dans Le seigneur des anneaux), et bien m'en a pris, chers happy few, tant j'ai été conquise non pas tant par l'histoire, très classique, que par l'atmosphère très particulière de ce long poème, à la mélancolie presque élégiaque et par la fabuleuse traduction de Seamus Heaney. Ce dernier a en effet fait le choix de restituer la forme poétique de l'original (présent dans cette version bilingue, mais je ne parle hélas pas un mot d'anglo-saxon, même si je me suis amusée à retrouver quelques mots) : la version en anglais moderne est rédigée en vers d'une incroyable beauté qui ne sont peut-être pas toujours totalement fidèles à l'original (Heaney s'en excuse dans les remerciements) mais qui sont d'une brillante musicalité. J'ai été totalement conquise par l'adaptation de ce long poème à la gloire d'un héros vertueux et loyal, qui voit son monde s'écrouler après cinquante ans de paix, chers happy few.
Beowulf, A new verse translation by Seamus Heaney, édition bilingue (anglo-saxon/anglais), Norton, 2000.
Challenge Lire en V. O
25
22:31 Écrit par fashion dans Challenge Lire en VO, Littérature anglo-saxonne, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : beowulf, poème épique, le moyen âge c'est over cool
12.04.2010
"I will save him"

1827. L'arrivée d'Helen Graham et de son jeune fils dans une vieille demeure inhabitée depuis longtemps, mettent la population d'un petit village anglais en émoi : la jeune femme refuse manifestement de fréquenter ses voisins et nul ne sait rien de son passé (on la suppose veuve puisqu'elle est seule mais sans certitude). Le jeune Gilbert Markham, fermier sage et cultivé, tombe rapidement amoureux d'elle, et quand elle se retrouve en butte aux rumeurs et à la calomnie, il refuse d'y croire...
Il y avait quelque temps que j'avais envie de me plonger dans la bibliographie des soeurs Brontë, chers happy few, n'ayant lu jusqu'à présent que Les hauts de Hurlevent (un roman que je n'ai pas aimé plus jeune et que je n'ai pas envie de relire) et Jane Eyre, dont je garde un excellent souvenir. Et comme je suis une lectrice équitable et juste, j'ai décidé, comme ça, paf, sur un coup de tête de lire un des romans d'Anne et c'est un peu par hasard (j'aime bien la couverture de cette édition Penguin, même si elle est guimauvesque à souhait, je sais, et le titre, allez savoir pourquoi, m'a tout de suite interpellée, ahem) que j'ai acheté donc, The tenant of Wildfell Hall, dont la lecture, disons-le tout net, chers happy few, n'a pas été des plus fluides.
La construction de ce roman est inutilement alambiquée, puisque le roman est censé être un ensemble de lettres écrites par Gilbert à son beau-frère sous un prétexte assez artificiel (l'autre lui a raconté un épisode marquant de sa vie et Gilbert, pour le remercier de sa confiance, fait de même par écrit). Ces lettres sont composées d'une part du récit de la rencontre entre Gilbert et Helen, racontée par Gilbert, suivi d'une deuxième partie beaucoup plus longue qui reprend le journal intime d'Helen, avant de se conclure sur une partie assez bâtarde, qui sert de conclusion et qui permet à Gilbert de reprendre le fil de son récit mêlé à des lettres d'Helen qui ne sont pas reproduites mais étrangement paraphrasées (et je dois reconnaître que ce procédé m'a dérangée, je trouve qu'il manque de rigueur). La complexité de la construction dessert le récit, qui, loin d'avoir la vivacité des romans épistolaires, est alourdi par l'absence des procédés propres à ces derniers (pas de destinataire présent, pas de commentaires du scripteur...). J'ai trouvé la première partie très longue et assez plate, Gilbert étant un narrateur assez inintéressant et beaucoup trop alambiqué : il a un style effroyablement lourd, passe son temps à faire les foins et se répand en considérations poétiques sur la campagne et le temps et ses atermoiements amoureux m'ont profondément ennuyée. Heureusement que la deuxième partie, qui raconte le passé d'Helen et les circonstances qui l'ont menée à Wildfell Hall est bien meilleure : la description de cette jeune fille naïve et arrogante, qui croit pouvoir ramener sur le droit chemin l'homme débauché dont elle est tombée amoureuse, armée de sa seule foi et de ses principes chrétiens est d'une grande justesse psychologique, de même que la façon dont le couple finit par se déliter complètement, de trahisons en beuveries. Hélas, Helen, dans sa grande piété, est une grande moralisatrice et il ne se passe pas deux pages sans qu'elle ne fasse un sermon ou ne cite les Ecritures. La foi chrétienne est partout dans ce roman, et surtout dans les actions de cette femme, qui en devient de plus en plus ennuyeuse, au fur et à mesure que sa vivacité de jeune fille est mise à mal par les actes de son mari. Il y avait dans cette histoire le matériau d'un excellent roman mais les nombreuses longueurs et les incessants sermons ont freiné le plaisir que j'aurais pu avoir à le lire, même si le personnage d'Helen, qui prend la fuite, gagne sa vie, puis épouse finalement quelqu'un qui n'est pas de sa condition, est étonnamment moderne.
Anne Brontë, The tenant of Wildfell Hall, 553 pages, Pocket Penguin Classic 2010, première publication en 1848.
Les billets de Karine, Isil et Pimpi qui sont toutes les trois beaucoup plus enthousiastes que moi.

Challenge English classics
3/2
Challenge Lire en V.O
13/12
21:27 Écrit par fashion dans Challenge Lire en VO, Littérature anglo-saxonne, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : anne brontë, the tenant of wildfell hall, ces femmes qui ont le syndrome de l'infirmière, ça date pas d'hier, la preuve
13.02.2010
Be careful what you wish for
En septembre dernier est sorti en Grande-Bretagne, comme les Colinophiles le savent bien (oui, il y avait trop longtemps que le nom de Colin n'avait pas été mentionné dans ce salon, avouez que ça vous a manqué, happy few de bon goût), une nouvelle adaptation du Portrait de Dorian Gray. Annoncé sur les écrans français pour décembre 2009, ce film n'a jamais atteint nos salles de cinéma (encore un, mais j'ai fini par en prendre mon parti), mais il est déjà sorti en DVD chez nos amis britons et Cuné, en bonne colinophile, se l'est rapidement procuré et me l'a prêté (y a pas à dire, c'est chouette les copines). Et comme je n'avais plus qu'un vague souvenir du roman de Wilde, lu il y a une bonne vingtaine d'années, j'ai décidé de le relire avant de regarder le film (ça va devenir une habitude, j'ai comme l'impression que j'aurais dû me lancer dans un Challenge relecture).
J'ai donc exhumé le roman de l'étagère où il dormait... et j'ai rapidement interrompu ma relecture, agacée par un style pompeux et un peu maniéré. "No way qu'Oscar écrive comme ça", me suis-je dit en français, en substance et en mon for intérieur (oui, je suis polyglotte, chers happy few), et je suis passée, comme ça, paf sur une pulsion, chez WH Smith acheter, pour la modique somme de 3 euros :

The picture of Dorian Gray en anglais, donc.
Et évidemment, j'ai bien fait. Parce que j'avais raison, le style de Wilde n'est ni pompeux ni maniéré. Non mais.
Je résume rapidement l'histoire même si elle est célébrissime (enfin, manifestement pas pour tout le monde comme l'expérience va le prouver, mais n'anticipons point, chers happy few, all in good time) : Dorian Gray est un jeune homme très riche, orphelin et un peu naïf, qui n'a pour seules qualités que sa beauté et sa jeunesse. Flatté de toutes parts, il conçoit pour sa plastique ravageuse un intérêt fort vain, qui culmine quand Basil Hallward, un peintre londonien secrètement épris de lui, réalise un extraordinaire portrait du jeune homme. Le jour où Basil achève ce portrait, Lord Henry Wotton, un de ses amis, riche aristocrate décadent, à l'esprit affûté et aux moeurs un peu discutables, lui rend visite. Il vante à Dorian les mérites d'une vie entièrement consacrée à la recherche des plaisirs les plus divers et celui-ci, entraîné dans la discussion, souhaite étourdiment conserver une éternelle jeunesse alors que le portrait porterait à sa place les traces de la vieillesse et de la perversion. C'est bien évidemment ce qui va se produire.
Le portrait de Dorian Gray est un roman fantastique finalement très moral qui montre la déchéance toujours plus grande d'un homme assuré que personne ne verra jamais quels abîmes de turpitude il a atteint. Le tableau est l'âme de Dorian, qui, séparé ainsi de sa conscience, agit sans se soucier des conséquences sur ceux qui croisent sa route. Homme superficiel, influençable et plus indifférent que véritablement immoral, il se livre à la débauche la plus totale en toute impunité, ce qui est évidemment suggéré, rien n'étant jamais clairement décrit ou écrit. Tout l'intérêt du roman réside dans l'évolution du personnage de Dorian, à la fois fasciné et horrifié par ce tableau au point de cesser de voyager pour ne pas le quitter, incapable d'arrêter la spirale infernale dans laquelle il s'est lui-même projeté, ne craignant pas de mourir mais effrayé par cette possibilité et capable pour se sauver des pires exactions. C'est un personnage ambigu, qui ne trouvera jamais le chemin de la rédemption en raison de sa trop grande lâcheté et qui sera au final miné par le poids du secret. La grande force du roman, ce sont les dialogues, brillantissimes, où s'expriment toute la verve et la férocité de Wilde, satiriste hors pair qui croque les travers de ses contemporains avec un brio et une concision jubilatoires. Il est moins à l'aise avec les descriptions et les ellipses narratives, tout le chapitre XI, par exemple, qui est censé combler une grosse quinzaine d'années est un peu longuet et à mon avis en grande partie dispensable.
Le film d'Oliver Parker est totalement raté, chers happy few (oui, je sais, je le dis sans ménagement, mais vous vous en remettrez). Malgré la présence de Colin Firth dans le rôle de Lord Henry et celle du choupitrognon Ben Barnes (déjà remarqué dans Easy virtue et dans Le prince Caspian) dans celui de Dorian, le film souffre d'un manque total de rigueur dans l'adaptation. Je pense que pour être réussie, une adaptation ne doit pas forcément suivre la lettre du roman mais elle doit en capturer l'esprit. C'est ainsi que malgré toutes ses coupes, Gone with the wind est une merveilleuse adaptation ou que malgré le remaniement de l'histoire, Blade runner est une réussite. Or, ici, le roman est malmené dans ce qu'il a de fondamental, c'est-à-dire la relation narcissique et secrète, faite de répulsion et de fascination que Dorian entretient avec son tableau et donc avec son âme. A ce titre, la dernière demi-heure, où tous les personnages font la course au grenier pour découvrir le secret de Dorian est un contresens total : dans le roman, nul ne comprend que Dorian a un secret et quand il tente à mots couverts d'avouer son crime à Lord Henry, celui-ci ne le croit pas une seconde. Et ce final ridicule a été amené par une heure trente de métrage qui a accumulé les erreurs d'écriture : la liaison de Dorian et de Sybil, qui est le commencement de la fin pour lui est ici réduite à sa plus simple expression et fait exploser un des thèmes centraux du roman qui est le secret puisque Dorian reçoit la jeune fille chez lui (hérésie, elle ne connaît même pas son nom!) et la scène de rupture, qui est dans le roman à la fois terrible et fascinante, et dans ce qu'elle démontre du caractère de Dorian et dans la réflexion sous-jacente sur les rapports entre l'Art et la réalité, est expédiée en deux minutes pour un motif sordide ; le personnage de James est maltraité au possible et se voit du coup privé de sa fonction narrative puisque c'est quand même lui qui induit chez Dorian un sentiment de terreur ; Dorian quitte l'Angleterre pendant une vingtaine d'années, coupant toute relation avec le cercle qu'il fréquentait... pour ne parler que des modifications apportées au roman.
Parce qu'il y a encore pire, chers happy few. Si, si. Il y a des ajouts. C'est vrai, ça, le matériau de départ était un peu insuffisant quand même. Et c'est du grand n'importe quoi. Commençons par un détail : le film s'achève pendant la Première Guerre Mondiale. Je rappelle que le roman a été publié en 1891 et que Wilde est mort en 1900. Passons. Plus grave, Lord Henry se voit affublé d'une fille, qui va bien évidemment tenter d'influer sur le cours de l'histoire : j'ai bien craint un moment une fin pleine de bons sentiments où Dorian, en bon repenti, serait parti refaire sa vie aux Etats-Unis et gambader dans les champs en donnant la main à Emily, chabadabada. Cet ajout de taille transforme bien évidemment totalement le personnage de Lord Henry, qui est, pensez donc, pas très content que sa fille batifole avec Dorian qui a une sale réputation quand même (et ça on le sait bien, parce que comme les spectateurs modernes ne peuvent pas imaginer la débauche, on nous la montre : parties fines, scènes sado-maso, drogues, Dorian est un garçon très occupé). Du coup, Lord Henry, pour sauver sa fille des bras du vilain séducteur, mène une enquête brillante et comprend que Dorian a vendu son âme au diable (c'est très facile, il suffit de brûler un pétale de rose rouge à la flamme d'une bougie en disant "oui, j'aimerais bien vendre mon âme au diable pour avoir la jeunesse éternelle") et il décide de mettre bon ordre à ces débordements, ce qui nous ramène au final proprement éblouissant de niaiserie. Si on ajoute à cela des scènes totalement dispensables comme celle avec Basil (pauvre personnage, qui devient quasiment muet, n'a pas l'air de trouver à redire aux agissements de Dorian pour se réveiller tout d'un coup et se retrouver à faire une gâterie au jeune homme en pleine orgie...) (oui, quand je disais que c'était n'importe quoi, je n'exagérais pas, chers happy few), des dialogues pâlichons (alors que quand même, il y avait de quoi faire avec les dialogues du roman, il suffisait de les re-co-pier) et une interprétation pas toujours très juste (Ben Barnes a beau être mignon comme un coeur, il ne fait pas vraiment le poids face aux autres acteurs, surtout face à Colin avant qu'il ne se transforme en fin limier, la perruque au vent et la robe d'intérieur ceinturée, ce qui n'est pas son meilleur rôle, il est bien meilleur au début du film), on obtient une adaptation totalement dispensable, chers happy few.
Oscar Wilde, The picture of Dorian Gray, Penguin Popular classics, 256 pages, 1994, première publication 1891
Dorian Gray, réalisé par Oliver Parker, avec Colin Firth et Ben Barnes, 2009, DVD zone 2, import anglais uniquement, VO et VOST VO
Merci Cuné pour le prêt!



Challenge English Classics : 2/2
Challenge Lire en V.O : 8/12
Challenge Lunettes noires sur pages blanches : 2
01:14 Écrit par fashion dans Challenge Lire en VO, Challenge Lunettes noires sur Pages blanches, De l'écrit à l'écran, Littérature anglo-saxonne, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : oscar wilde, le portrait de dorian gray, coliiiin je t'aime quand même, il me tarde de le voir dans a single man, ben va falloir faire des progrès choupinet
06.02.2010
"The rest is silence"
Il y a de nombreuses années (je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, chers happy few), le ciné-club de la petite ville de province où je vivais (oui, c'est souvenirs time mâtiné de je raconte ma vie, mais bon, ça arrive si peu souvent que vous n'allez pas vous en plaindre, non ?) avait proposé une semaine thématique autour d'Hamlet. C'est ainsi que je découvris, médusée, l'interprétation hystérique de Mel Gibson dans l'adaptation de Zeffirelli (et croyez-moi, ceux qui n'ont pas vu ça n'ont rien raté sauf un immense fou rire et beaucoup de soupirs), celle, assez collet monté de Laurence Olivier (acteur qui ne m'a décidément jamais convaincue) et quelques curiosités comme Hamlet goes business d'Aki Kaurismaki, qui transpose l'histoire dans les années 30. Et comme j'ai toujours été une obsessionnelle monomaniaque, chers happy few (ça doit être génétique, je ne vois que ça) j'en avais profité pour lire la pièce en français dans la traduction de François-Victor Hugo (ça a l'air d'être un détail mais cette pièce a été traduite à de nombreuses reprises et je n'aime pas du tout la version de Gide disponible en Pléiade, par exemple) (et celle de Hugo n'est trouvable que d'occasion). Et si mon histoire avec Shakespeare ne faisait que commencer, puisque j'ai lu et vu un grand nombre de ses pièces et que The Tempest fut ma toute première expérience de théâtre en anglais, celle avec Hamlet, elle, s'était arrêtée là (si l'on excepte sa drôlatique thérapie dans Something rotten du grand Jasper).
Jusqu'à ce que.
Jusqu'à ce que David Tennant, un jeune acteur inconnu (comment ça je plaisante, chers happy few ? je n'oserai pas, c'est si peu dans ma manière) reprenne le rôle en 2009, au théâtre d'abord, puis dans un téléfilm de la BBC adapté de la mise en scène de la RSC (Royal Shakespeare Company). Je me suis procuré le DVD (une pulsion inexplicable, évidemment) et, avant que de me lancer dans le visionnage, j'ai eu envie de relire la pièce. Et comme depuis une dizaine d'années je lis des romans en anglais, j'ai décidé, wild girl que je suis, de lire Hamlet dans la langue de Shakespeare (oui, je sais, elle est facile celle-là, vous pouvez me jeter des exemplaires du dernier Zeller pour me punir, je le mérite, va). Mais comme je suis une aventurière en pantoufles, j'ai opté pour la version bilingue, et ça tombait bien, celle de François Maguin publiée chez G-F était dans ma PAL depuis le Doctor Swap ; comme quoi tout est dans tout et inversement comme disait le poète moldave en se servant une bière.

Et figurez-vous, chers happy few, que j'ai eu le choc de ma vie.
Le style de Shakespeare, mélodieux et imagé, âpre et incandescent, m'a littéralement transportée et j'ai passé trois jours cramponnée à mon exemplaire (qui a d'ailleurs beaucoup souffert le pauvre, il est corné de partout et plein d'annotations de toutes les couleurs) au point d'en rater ma correspondance dans le métro (la preuve ultime comme le savent les citadins), de ne parler que de ça autour de moi (les méchantes langues vous diront que ça les a changées du Docteur mais il ne faut pas écouter les médisants) et d'en relire des passages aussitôt terminés (une chose que je ne fais jamais), et même d'en apprendre par coeur ("A murderer, a villain...", pouvait-on m'entendre déclamer en me brossant les dents, car oui, je suis multitâches, qui en doutait). Bref, un coup de foudre comme il en arrive quelques-uns dans une vie de lectrice, bouleversant et irrémédiable.
Je pitche quand même pour ceux qui auraient passé les cours d'anglais à se demander où est ce maudit Brian : Hamlet, prince du Danemark, est rentré au pays pour assister aux funérailles de son père et au remariage de sa mère, Gertrude, avec Claudius, frère de feu le roi. Hamlet, personnage déjà naturellement enclin à la mélancolie, est bouleversé par la révélation du spectre de son père qui lui apparaît une nuit : Claudius l'a assassiné et il exige que son fils le venge.
Il a été tant écrit sur cette pièce, chers happy few, que je me contenterai du minimum : Hamlet est à la fois une tragédie antique (famille maudite, reine sur qui pèse le soupçon de l'adultère, frère meurtrier, trouble relation entre Hamlet et sa mère, folie et vengeance), une pièce politique (cour corrompue emplie de courtisans serviles comme Osric ou Polonius, qui sont prêts aux pires exactions pour satisfaire le roi comme Rosencrantz et Guilderstern qui emportent en Angleterre la condamnation à mort d'Hamlet sans sourciller) et psychologique, Hamlet étant un personnage d'une incroyable complexité, qui s'interroge sans cesse sur ses actions, ce qui est parfaitement visible dans les nombreux et longs monologues qui sont les siens. Jeune homme populaire, qui simule la folie pour se donner l'avantage de la surprise avant que d'être victime de son propre stratagème, dangereux ("Yet I have in me something dangerous/Which let thy wisdom fear", dit-il à Laerte le jour de l'enterrement d'Ophelia) et aux sentiments ambigus. Et cette histoire pleine de bruit et de fureur, qui s'achève dans un bain de sang, est servie par une langue fabuleuse, chers happy few. Vers et prose alternent dans un style flamboyant et puissant, certes difficile (il m'est arrivé de devoir me raccrocher à la traduction, très littérale, de François Maguin, notamment pour élucider quelques problèmes de syntaxe), mais sublime.
Quant à l'adaptation, elle est très intéressante dans ses parti-pris de mise en scène et dans sa volonté d'être un mélange entre théâtre et téléfilm : le décor est un lieu vaste et vide, tout de noir tendu, avec un sol réfléchissant, directement emprunté à la mise en scène théâtrale, et un miroir brisé revient comme un fil rouge (le thème du miroir parcourt la pièce et sur la scène il y avait un miroir gigantesque). La scène est filmée par des caméras de surveillance, qui prennent parfois le relais de la caméra, pour bien montrer la surveillance constante qui est à l'oeuvre dans la pièce, surveillance dont Hamlet se sent l'objet et qui n'est pas simple paranoïa de sa part. Et si l'utilisation de ce procédé m'avait semblé un peu artificiel au départ, il prend tout son sens dans la scène où Hamlet, qui se sent surveillé, arrache la caméra du mur et dit "Now I am alone". Du côté du texte, certaines coupes ont été effectuées, parfois juste quelques vers dans une tirade, ou un échange, parfois aussi des scènes entières comme la scène 6 de l'acte IV ou le début de la scène 7, ce qui conduit à un resserrement de l'intrigue en supprimant tout le retour d'Hamlet et l'explication du destin de Rosencrantz et Guildenstern et presque purement et simplement l'aspect guerrier (le roi de Norvège vient réclamer ce qui fut pris 30 ans auparavant), ce qui explique aussi la fin, le téléfilm s'arrêtant à la mort d'Hamlet et non à l'arrivée de Fortinbras. Le plus étonnant reste le télescopage entre les actes II et III : en plein milieu de la scène 2, quand Gertrude dit voir entrer Hamlet, le texte saute à la scène 1 de l'acte III, où Polonius enjoint à sa fille d'engager la conversation avec Hamlet, conversation suivie par les deux pères derrière un miroir sans tain, puis à la fin de la confrontation entre Hamlet et Ophelia on revient à la scène entre Polonius et Hamlet, scène qui prend évidemment un sens différent puisque la confrontation entre les deux jeunes gens a déjà eu lieu. Je ne sais pas encore si ce "montage" se justifie, il faudrait pour ça que je voie d'autres adaptations, une chose est certaine, il ne nuit aucunement à la fluidité de l'intrigue.
Il faut évidemment dire un mot de l'interprétation, que j'ai trouvé impeccable chez tous et franchement extraordinaire de la part de David Tennant. Il campe un incroyable Hamlet, d'une infinie justesse dans toutes les situations et émotions, et son interprétation du célébrissime "To be or not to be" est d'une beauté à faire pleurer (j'ai versé une larme, parce qu'on ne se refait pas, chers happy few). Il y a une intensité folle dans ses regards, ce qui est bien évidemment la (seule ?) supériorité de la télévision sur le théâtre : les gros plans permettent de saisir les nuances perdues pour les spectateurs dans une salle de théâtre, de même que le texte peut se permettre d'être ici intériorisé et dit dans un souffle et non projeté pour des centaines de spectateurs. J'ai été vraiment impressionnée par sa prestation, à tel point que je me suis repassé certains passages (comment ça, je suis obsessionnelle, chers happy few ?).
Au final, c'est une adaptation que je recommande chaudement, chers happy few, et que je vais pour ma part chérir, en attendant de voir celle de Brannagh, acquise la semaine dernière. Entre Hamlet et moi c'est décidément une folle histoire d'amour.
William Shakespeare, Hamlet, G-F, 541 pages, introduction, traduction et notes de François Maguin, 1995. Le texte de Shakespeare date de 1600, possiblement de 1599.
Hamlet, une production de la RSC, dirigée par Gregory Doran, BBC, 2009. Disponible en DVD zone 2 import anglais uniquement, VO et VOST VO.



Challenge Lunettes noires sur pages blanches : 1
Challenge Lire en VO : 7/12
Challenge English classics : 1/2
18:26 Écrit par fashion dans Challenge Lire en VO, Challenge Lunettes noires sur Pages blanches, Littérature anglo-saxonne, Révisons nos classiques, Séries télé, Un grand cri d'amour | Lien permanent | Commentaires (38) | Envoyer cette note | Tags : hamlet, william shakespeare, je veux un slat à son effigie, david forever
21.05.2009
L'ange parricide

Rome, XVIe siècle. Beatrix Cenci, fille du dépravé Francesco, qui, entre autres tares, voue une haine sans bornes à ses enfants, grandit enfermée dans une chambre. Mais la petite fille devient une jeune fille d'une incroyable beauté et son père la met de force de son lit. Après trois années de supplice, alors que la jeune fille et sa belle-mère, Lucrezia, ont envoyé au pape des suppliques restées sans réponse, elles décident de prendre les choses en main et de faire assassiner Francesco...
Figurez-vous, chers happy few, que suite à une énième relecture du Père Goriot, j'ai vu grandir en moi une fringale de classiques en général et de Balzac en particulier, fringale que j'ai en partie assouvie en lisant Le colonel Chabert, gentiment arrivé dans mon casier par la grâce des specimen de fin d'année (pas de doublon, cette année, it's a miracle, chers happy few). Mais, même si je souhaite participer au Mouvement de Réhabilitation de Balzac initié par Lilly, je ne veux pas voir arriver dans ce modeste salon des élèves en mal de fiche de lecture (une maladie hélas très répandue) ; je me contenterai donc de dire à tous ceux qui ont été dégoûtés de la lecture de la gigantesque oeuvre d'Honoré dans leur prime jeunesse qu'il faut absolument lui donner une deuxième chance, ne serait-ce que pour sa plume extraordinaire et son incroyable analyse des sentiments humains. Voilà qui est dit. Vous n'avez donc plus aucune excuse, chers happy few balzacophobes. Bref. C'est donc Alexandre Dumas qui aura les honneurs de ce billet, cette nouvelle se trouvant par le plus grand des hasards (of course) dans ma toute petite PAL.
Les Cenci, qui est ici publiée seule mais qui fait partie à l'origine des Crimes célèbres (1839-1840), est une histoire terrible tirée d'un fait divers. La belle Beatrix a fait assassiner son père avec la complicité de sa belle-mère, de son frère aîné et d'un jeune prêtre amoureux d'elle, et ils ont tenté de maquiller le crime en accident. Mais alors que le lecteur pense que l'infâme Francesco, qui a mené une vie de débauche et de crimes, n'a eu que ce qu'il méritait, la justice en a décidé autrement. Arrêtés sur des présomptions et un début de preuve (un drap taché de sang), nos conspirateurs, soumis à la question, ne tardent pas à tout avouer, même Beatrix, qui résiste longtemps au supplice de l'estrapade. Lors d'un procès resté célèbre, l'opinion publique s'émeut, face à la rayonnante beauté de cette jeune fille torturée par son père puis par la justice mais par un malheureux concours de circonstances, Lucrezia, Beatrix et Jacques (le frère aîné), sont condamnés à mort et exécutés publiquement. Pour raconter cette histoire épouvantable, Dumas adopte le ton d'un chroniqueur : il utilise très peu de dialogues, et rapporte tous les faits avec le plus de précisions possibles. Ce sont ces précisions qui rendent le texte parfois insoutenable : rien ne nous est épargné de la torture de Beatrix (Dumas trouve même bon de décrire, dans un souci d'historien, les différents types de torture en vigueur à Rome à la Renaissance) et de l'exécution des trois malheureux. Derrière ces horreurs, il faut lire l'histoire d'une expiation : l'ange qu'est Beatrix expie non seulement pour son crime, mais pour ceux de son père. Figure tragique de martyr, Beatrix reste jusqu'au bout une femme droite et pieuse qui a été sacrifiée par la cruauté et la dépravation des hommes de son temps, dont une description rapide, enlevée et très ironique est habilement brossée au début de la nouvelle. Décidément, j'aime Dumas, chers happy few.
Alexandre Dumas, Les Cenci, André Versaille éditeur, 91 pages. A noter comme d'habitude chez cet éditeur la jolie double couverture qui s'ouvre sur le portrait de Beatrix par le Guide.
PS : Mary Shelley et Stendhal se sont aussi inspirés de ce fait divers, dans des ouvrages qui portent le même titre que la nouvelle de Dumas. Les Cenci de Mary Shelley est disponible chez José Corti, la version de Stendhal se trouve dans les Chroniques italiennes.
PSbis : le fameux portrait du Guide :

09:00 Écrit par fashion dans Littérature française, Révisons nos classiques | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note | Tags : dumas, les cenci, renaissance italienne, il ne faisait pas bon être une femme à cette époque, dumas forever



