21.05.2009

L'ange parricide

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Rome, XVIe siècle. Beatrix Cenci, fille du dépravé Francesco, qui,  entre autres tares, voue une haine sans bornes à ses enfants, grandit enfermée dans une chambre. Mais la petite fille devient une jeune fille d'une incroyable beauté et son père la met de force de son lit. Après trois années de supplice, alors que la jeune fille et sa belle-mère, Lucrezia, ont envoyé au pape des suppliques restées sans réponse, elles décident de prendre les choses en main et de faire assassiner Francesco...

 

Figurez-vous, chers happy few, que suite à une énième relecture du Père Goriot, j'ai vu grandir en moi une fringale de classiques en général et de Balzac en particulier, fringale que j'ai en partie assouvie en lisant Le colonel Chabert, gentiment arrivé dans mon casier par la grâce des specimen de fin d'année (pas de doublon, cette année, it's a miracle, chers happy few). Mais, même si je souhaite participer au Mouvement de Réhabilitation de Balzac initié par Lilly, je ne veux pas voir arriver dans ce modeste salon des élèves en mal de fiche de lecture (une maladie hélas très répandue) ; je me contenterai donc de dire à tous ceux qui ont été dégoûtés de la lecture de la gigantesque oeuvre d'Honoré dans leur prime jeunesse qu'il faut absolument lui donner une deuxième chance, ne serait-ce que pour sa plume extraordinaire et son incroyable analyse des sentiments humains. Voilà qui est dit. Vous n'avez donc plus aucune excuse, chers happy few balzacophobes. Bref. C'est donc Alexandre Dumas qui aura les honneurs de ce billet, cette nouvelle se trouvant par le plus grand des hasards (of course) dans ma toute petite PAL.

Les Cenci, qui est ici publiée seule mais qui fait partie à l'origine des Crimes célèbres (1839-1840), est une histoire terrible tirée d'un fait divers. La belle Beatrix a fait assassiner son père avec la complicité de sa belle-mère, de son frère aîné et d'un jeune prêtre amoureux d'elle, et ils ont tenté de maquiller le crime en accident. Mais alors que le lecteur pense que l'infâme Francesco, qui a mené une vie de débauche et de crimes, n'a eu que ce qu'il méritait, la justice en a décidé autrement. Arrêtés sur des présomptions et un début de preuve (un drap taché de sang), nos conspirateurs, soumis à la question, ne tardent pas à tout avouer, même Beatrix, qui résiste longtemps au supplice de l'estrapade. Lors d'un procès resté célèbre, l'opinion publique s'émeut, face à la rayonnante beauté de cette jeune fille torturée par son père puis par la justice mais par un malheureux concours de circonstances, Lucrezia, Beatrix et Jacques (le frère aîné), sont condamnés à mort et exécutés publiquement. Pour raconter cette histoire épouvantable, Dumas adopte le ton d'un chroniqueur : il utilise très peu de dialogues, et rapporte tous les faits avec le plus de précisions possibles. Ce sont ces précisions qui rendent le texte parfois insoutenable : rien ne nous est épargné de la torture de Beatrix (Dumas trouve même bon de décrire, dans un souci d'historien, les différents types de torture en vigueur à Rome à la Renaissance) et de l'exécution des trois malheureux. Derrière ces horreurs, il faut lire l'histoire d'une expiation : l'ange qu'est Beatrix expie non seulement pour son crime, mais pour ceux de son père. Figure tragique de martyr, Beatrix reste jusqu'au bout une femme droite et pieuse qui a été sacrifiée par la cruauté et la dépravation des hommes de son temps, dont une description rapide, enlevée et très ironique est habilement brossée au début de la nouvelle. Décidément, j'aime Dumas, chers happy few.

 

Alexandre Dumas, Les Cenci, André Versaille éditeur, 91 pages. A noter comme d'habitude chez cet éditeur la jolie double couverture qui s'ouvre sur le portrait de Beatrix par le Guide.

Le site de l'éditeur

PS : Mary Shelley et Stendhal se sont aussi inspirés de ce fait divers, dans des ouvrages qui portent le même titre que la nouvelle de Dumas. Les Cenci de Mary Shelley est disponible chez José Corti, la version de Stendhal se trouve dans les Chroniques italiennes.

PSbis : le fameux portrait du Guide :

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15.05.2009

Le Roi Canute avait le coeur usé...

ivanhoé à la rescousse.gifIvanhoé s'ennuie : sa femme Rowena est une insupportable bigote et leur mariage est un échec. Il décide alors de repartir en croisade auprès de Richard Coeur de Lion, dans le secret espoir de retrouver celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer, la belle Rebecca...

 

 

Non, vous ne rêvez pas, chers happy few, cet ouvrage de Thackeray (l'auteur de La foire aux vanités, l'un de mes romans cultes) est bel et bien la suite d'Ivanhoé, l'un des romans les plus célèbres de Walter Scott. Partant du principe que, comme trop souvent, l'auteur a arrêté son oeuvre "de manière aussi peu satisfaisante que prématurée à la page 320 du troisième tome", Thackeray, très déçu que le chevalier Wilfrid n'ait pas épousé la belle Rebecca et se soit contenté de Rowena "aux cheveux filasses", a décidé de leur donner une deuxième chance, en rédigeant, en 1851, ce petit ouvrage qui est une réjouissante parodie des romans de chevalerie du XIXe siècle. En une centaine de pages bien troussées, Thackeray reprend tous les poncifs du genre : le chevalier mélancolique et héroïque (Ivanhoé tue des milliers d'ennemis à chaque bataille), la belle martyrisée (la pauvre Rebecca survit quatre années complètes en ne mangeant que du pain et de l'eau), la femme parfaite (Rowena est insupportable de radinerie, de dévôterie et de flegme britannique), le trouvère qui accompagne le héros (et qui ici chante toujours à mauvais escient) pour ne citer que ces figures emblématiques... Richard Coeur de Lion en prend pour son grade, roi pétri de mauvaise foi et ne songeant qu'à la bagatelle, et les Chrétiens en croisade sont présentés comme des barbares plus sanguinaires que les Maures contre qui ils se battent. Le narrateur intervient tout le temps, refuse de donner des détails, passe sur dix années en deux lignes et permet à des personnages morts d'aller boire une bière puisque leur rôle est terminé. C'est drôle, bourré d'ironie (la fin est délicieuse) et de références : un régal, chers happy few.

William Thackeray, Ivanhoé à la rescousse! (Rebecca & Rowena), Rivages, Série humoristique, 107 pages, traduit de l'anglais par Thierry Beauchamp, première traduction française en 2006, présente édition 2009.

PS : que ceux qui n'auraient pas lu Ivanhoé se rassurent : la préface propose un résumé qui permet de suivre parfaitement l'intrigue. Pour ceux qui n'auraient pas eu la chance de le lire au collège et qui voudraient réparer cette impardonnable lacune, il existe au moins une édition jeunesse complète en folio junior.

11.04.2009

Les amants diaboliques

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Dans la vieille ville de V..., le maître d'armes est une femme, qui porte un nom d'épée, Hauteclaire Stassin. La jeune femme est une escrimeuse redoutable et une femme sublime mais à la réputation irréprochable. Elle disparaît cemendant du jour au lendemain et le docteur Torty, qui raconte cette histoire bien des années plus tard, la retrouve comme femme de chambre chez le comte de Savigny, dont elle est la maîtresse sous le nez de sa femme...


Pour tout vous avouer, chers happy few, j'avais déjà lu cette nouvelle il y a longtemps, dans le recueil Les Diaboliques, dont je ne saurais trop recommander la lecture. Jules Barbey d'Aurevilly est un auteur tout à fait fascinant qu'on ne lit plus guère ce qui est bien dommage, et L'ensorcelée est certainement un des romans les plus marquants que j'ai jamais lus. Donc, disais-je avant d'être violemment interrompue par moi-même, j'ai eu l'oeil attiré par cette réédition tirée à part (qui n'est pas la première, cette nouvelle est disponible aussi en Librio et chez Mille et une nuits) alors que je gambadais innocemment chez Gibert à la recherche d'autre chose (que je n'ai d'ailleurs pas trouvé, il fallait donc bien que je surmonte la terrible déception qui était la mienne, chers happy few, je suis sûre que vous me comprenez parfaitement). J'ai trouvé la couverture jolie (elle est double et s'ouvre sur l'Olympia de Manet) et j'ai embarqué ce petit ouvrage (oui, parfois je suis superficielle et la couverture me suffit, je sais, c'est mal, vous pouvez m'envoyer les oeuvres complètes de Heidegger dans le texte pour me punir, chers happy few), dont la relecture a été à la hauteur de mes souvenirs.

Il s'agit d'un récit enchâssé, dans la bonne vieille tradition de bien des nouvelles du XIXème siècle : le narrateur du récit-cadre est un homme dont nous ne saurons pas grand-chose, la narration étant très vite prise en charge par le docteur Torty, libéral, athée, insatiable observateur de la condition humaine et témoin de l'histoire. Cet homme comprend tout de suite en voyant grandir Hauteclaire que cette femme au prénom formidable ne peut connaître qu'un destin exceptionnel, mais il n'aurait jamais envisagé que ce destin fût lié à celui du comte de Savigny, qui rentre à V... pour se marier avec une femme qui appartient à la meilleure noblesse et qui en présente tous les symptômes : elle est pâle, hautaine et languissante. Il forme avec sa femme un couple que tout le monde prend pour modèle, mais cache en réalité sa maîtresse dans son propre château et les amants diaboliques, beaux comme des anges déchus, sont prêts à tout pour vivre au grand jour leur passion. Nouvelle qui démontre que l'on peut vivre très longtemps ensemble sans que jamais la passion charnelle ne s'apaise, que le crime ne conduit pas nécessairement à l'enfer du remords et de la punition, et qui met en scène un couple tout à fait fascinant dans sa noirceur, uni dans l'amour comme dans le scandale, Le bonheur dans le crime est aussi une nouvelle qui constate la décadence de la noblesse de province, qui meurt en même temps que la comtesse (le discours qu'elle fait à Torty en est violemment représentatif). Un petit joyau, chers happy few.


Jules Barbey d'Aurevilly, Le bonheur dans le crime, André Versaille éditeur, 89 pages, 2009, première parution dans Les diaboliques en 1871

Le site de l'éditeur

Cette nouvelle a été adaptée par la télévision française récemment : le téléfilm a été diffusé en mars 2009 si mes renseignements sont exacts. Par contre, je ne comprends pas très bien pourquoi des détails ont été changés. Torty (interprété par Didier Bourdon) est devenu Crosnier et Hauteclaire s'appelle Claire (ce qui est bien dommage dans les deux cas, l'onomastique étant très importante, et soulignée plusieurs fois dans le texte) et le titre a été transformé aussi en Le crime est dans le sang. J'ai quand même bien envie de la voir, chers happy few. Oui, je sais, ma curiosité est sans limite.

Et comme je trouve que Barbey mérite qu'on s'y intéresse, je me propose de faire voyager cet opuscule : 89 pages, ce n'est rien pour une PAL et le format tout petit (2/3 d'un poche à vue de nez) permet de le glisser très facilement dans son sac. Des amateurs de scandale, chers happy few ?

05.03.2009

Le paysan et la princesse

Non, vous ne rêvez pas, chers happy few, me voici de retour après une panne de lecture qui a duré près de dix jours, ce qui est, hélas un triste record. La faute certainement au fameux Docteur qui nous a maraboutées, Karine et moi, je ne vois que ça pour expliquer de manière plausible et totalement crédible (qui ricane bêtement au fond de la salle ?) le désintérêt total qui s'est abattu en même temps sur nous à des milliers de kilomètres de distance, ce sentiment d'ennui total face aux pages imprimées que tout LCA qui se respecte éprouve de temps en temps, cette envie de jeter toute sa PAL par la fenêtre et de passer son temps affalé sur son canapé berlingot (une denrée rare mais qui existe, je vous le certifie) à soupirer et à gémir sur la cruauté du monde et l'absence de chocolat dans le placard (car évidemment dans ces cas-là, tout va de travers, c'est bien connu). Mais maintenant que me voilà sortie du marasme par la grâce conjuguée d'un roman de haute volée et d'un Beaumes de Venise extraordinaire (comment ça, aucun rapport ?), j'ai repris le cours normal de mes lectures.


lorna doone.jpg Somerset, Angleterre, deuxième moitié du XVIIème siècle. John Ridd, fils de fermier lettré (sa mère a insisté pour qu'il soit scolarisé le plus lontemps possible), a 14 ans quand il est contraint de prendre en charge sa mère et ses deux soeurs, Annie et Lizzie, après que son père a été assassiné par une bande de malfaiteurs bien organisés qui ont mis depuis longtemps le comté en coupe réglée : les Doone. Adolescent placide et fort comme un boeuf, lent mais finaud, il fait la rencontre d'une petite fille de 9 ans, Lorna, élevée par les brigands comme leur reine, enfermée dans la vallée dont elle n'a pas le droit de sortir. Entre la prisonnière belle comme un coeur et le jeune homme un peu rustre, c'est le coup de foudre. Ils se reverront quelques années plus tard, leurs sentiments sont inchangés et c'est le début pour John d'une série d'aventures...


Lorna Doone, considéré comme le chef-d'oeuvre de Richard D. Blackmore (il a été réédité 38 fois du vivant de l'auteur), a été publié pour la première fois en 1869. C'est donc un roman victorien (mais de ceux qui annoncent le romantisme), qui se déroule au XVIIème siècle dans une contrée reculée de l'Angleterre et en des temps troublés (la mort en 1685 de Charles II, protestant, donne lieu à la montée sur le trône de son frère, Jacques II, catholique) et que j'ai trouvé formidable. La narration est prise en charge par John Ridd, qui a un ton tout à fait délicieux, à mi-chemin entre fausse simplicité et ironie, et qui raconte a posteriori les événements de manière à la fois drôlatique et poétique. Sous sa plume défile toute une galerie de personnages hauts en couleur (l'oncle Ben, le colonel Strikles, la mère de John, Tom Faggus), de femmes délicieuses (Lorna, Ruth, Annie) et d'hommes détestables (Carver et Charlie Doone pour ne citer qu'eux). John Ridd réussit l'exploit d'être un pacifiste que la politique n'intéresse pas, uniquement attaché à sa terre et à la femme qu'il aime, et de se retrouver mêlé malgré lui à des complots et à des intrigues dont il réussit toujours à tirer le meilleur parti possible sans avoir l'air d'y toucher. Ce n'est pas le moindre intérêt de ce roman enlevé, qui accumule les rebondissements, les bagarres, les retournements de situation, les enlèvements et les révélations avec beaucoup de talent, le tout sur fond d'histoire anglaise (des notes en bas de page attestent la véracité de certains faits rapportés). Une véritable réussite.


Richard D. Blackmore, Lorna Doone, Phébus, libretto, traduit de l'anglais par Marie-Madeleine Fayet, 432 pages, (1869), réédition française de 2008

Le billet de Lilly (qui n'aime pas John Ridd, oh my, comment est-ce possible ?)

Merci à Cryssilda qui m'a envoyé ce roman dans le cadre du Swap Victorien!

PS : en farfouillant sur le net, j'ai découvert qu'il y avait (au moins) une adaptation par la télé anglaise, disponible en DVD. Je la veux! (surtout que les commentateurs sur notre ami à un sein louent la plastique de l'acteur qui incarne John Ridd) (je dis ça, je dis rien, comme d'habitude) (en même temps, on est jeudi, il est donc normal que ce billet dévie un peu vers cette belle science qu'est l'étymologie, science négligée ces derniers temps, mea culpa, chers happy few, mea culpa)

08.01.2009

Des classiques, encore des classiques!

Comme vous le savez tous, chers happy few à qui rien n'échappe, j'ai été littéralement harcelée par certaines pour vous fournir ze liste de classiques "pas ennuyeux" donnée à mes élèves un beau matin de décembre. Mais comme on ne se refait pas et que je l'ai perdue, je l'ai reconstituée (rien ne m'arrête) et tenez-vous bien, je l'ai remaniée pour vous, chers happy few : j'en ai fait ma liste de classiques préférés, pas moins (ne me remerciez pas d'un tel cadeau, vous le valez bien, je vous assure). Inutile de pousser des hauts cris en la lisant : oui, elle est partielle, oui elle est partiale, elle ne reflète que mes goûts à moi que j'ai et que je cultive avec amour. Il y manque donc de nombreux auteurs que je n'aime pas ou que j'aime moins, je l'assume parfaitement. Il y manque aussi des auteurs que je n'ai pas encore lus (surtout chez les Anglais) mais je compte remédier à cet état de fait dans l'année (on s'autorise à penser dans les milieux autorisés qu'un challenge serait visible à l'horizon mais rien n'est sûr).

Après ce long prologue, voici donc ces titres, dans un ordre (à peu près) chronologique.

Dans l'Antiquité, je recommande la lecture des Métamorphoses d'Ovide : c'est vraiment un des ouvrages fondateurs de la culture occidentale et c'est très agréable à lire. Les histoires sont fascinantes, tragiques, terribles, émouvantes, et on n'est pas obligé de les lire à la suite, on peut en picorer de ci de là. Je suis aussi pour ma part une fan de l'Odyssée (alors que je trouve l'Iliade terriblement ennuyeuse, ah, ces blasons, ah, ces bateaux, ah, ces armes), pour ceux qui n'ont pas le courage de tout lire (encore que ce ne soit pas si gros) ou qui sont rebutés par le style, il existe des versions pour la jeunesse qui peuvent permettre d'entrer une première fois dans l'histoire.

Au Moyen-Age, je pourrais vous recommander une liste longue comme un jour sans chocolat car c'est mon époque de prédilection (ce qui ne se voit pas dans ce modeste salon) mais j'ai pitié de vous chers happy few, alors... à part Tristan et Iseult (dans la version de Béroul), il n'y aura rien d'autre dans la liste.

Au XVIème siècle, rien non plus, chers happy few, c'est pour ma part une époque que je trouve aride et même si je fais lire des oeuvres en lecture obligatoire à mes élèves, rien ne rentre dans mon idée de lecture plaisir à la Renaissance (à part Rabelais et encore) mais là encore c'est totalement subjectif.

Au XVIIème siècle, je conseille vivement La princesse de Clèves de Madame de La Fayette, que j'ai relu récemment (et fait lire aux élèves) et qui est vraiment un magnifique roman psychologique. La peinture de la passion et de ses conséquences, la façon dont Mme de Clèves se fait violence pour ne pas succomber, la tragédie intériorisée, tout cela est extrêmement bien décrit et très moderne. Les Contes de Perrault sont délicieux (et retors). Molière est à lire, je trouve que c'est un dramaturge hors pair. J'aime particulièrement Dom Juan, Tartuffe, Le malade imaginaire, Les femmes savantes... J'ai une tendresse particlière pour L'illusion comique, La place royale et Le Cid de Corneille. Je recommande aussi Phèdre et Andromaque de Racine. Et enfin, Shakespeare, dont j'aime La tempête, Hamlet et Le roi Lear (mais je n'ai pas tout lu, shame on me).

Au XVIIIème siècle, Candide est un ouvrage qui se lit à toute allure et qui est d'une étonnante modernité et très drôle. Si vous aimez la plume de Voltaire, son Dictionnaire philosophique portatif est pour vous! Pour ceux qui n'aiment toujours pas les romans épistolaires, il faut essayer Les liaisons dangereuses de Laclos, un petit chef d'oeuvre (et ce n'est pas Emmyne, qui l'a lu 7 fois, qui me contredira).

Au XIXème siècle, les choses se corsent et la liste s'allonge. Il y a quand même un grand nombre d'auteurs abordables qui ont une sacrée plume. Chez Balzac, je recommande Le Père Goriot (si vous ne me croyez pas, allez lire le billet d'Erzébeth), La peau de chagrin, Le lys dans la vallée et Illusions perdues. Chez Hugo, en plus de piocher dans sa très abondante production poétique (où le pire côtoie le meilleur), Claude Gueux se lit en trois quarts d'heure et vous marquera à vie (c'est là que Hugo préconise de "cultiver les têtes pour éviter de les couper") et Les Misérables est franchement à lire, il contient des pages sublimes (et si vous n'en pouvez plus des descriptions, sautez-les, personne n'en saura rien). Chez Stendhal, ô surprise, je vous ordonne (carrément) de lire La chartreuse de Parme, qui est certainement le roman que j'ai le plus défendu dans ce salon et ailleurs, et si vous croyez que j'exagère, allez lire les billets de Chiffonnette et Céline, vous verrez que je ne vous mens pas, chers happy few (de toute façon, je n'oserais pas). J'ai beaucoup d'affection pour Théophile Gautier, un auteur qu'on ne lit plus beaucoup, et c'est dommage. Certaines de ses nouvelles sont fabuleuses, notamment La morte amoureuse ou Avatar et il est l'auteur ne l'oublions pas du Capitaine Fracasse, un roman trépidant. Chez Maupassant, celui que tout le monde a lu et qui est toujours en tête des programmes scolaires (en même temps, il le vaut bien), je préfère ses nouvelles à ses romans : Boule de suif, Aux champs, Mademoiselle Fifi, pour ne citer qu'elles sont des petits chefs d'oeuvres, et quand on commence un recueil, en général, on ne s'arrête plus. Chez Dumas, il faut absolument lire Les trois mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo. Du côté des étrangers, j'adore Guerre et Paix de Tolstoï (qui a d'ailleurs failli se retrouver dans le Challenge Fashion's klassik list), tous les romans de Jane Austen of course (je la glisse ici même si elle est à cheval sur le siècle), Jane Eyre de Charlotte Brontë. Dickens est mon chouchou absolu (je l'aime autant que Stendhal, c'est dire) : que celui qui n'a pas pleuré en lisant Un conte de deux villes, me jette un paquet de klennex (mais propre, hein ?) et De grandes espérances est à tomber par terre, pour ne citer que ces deux titres. Je considère La foire aux vanités de Thackeray comme un joyau, même s'il en a fait soupirer plus d'une dans le Challenge Fashion's klassik. Conan Doyle est un auteur que tout le monde connaît mais que finalement peu ont lu et non seulement il est le père de Sherlock Holmes (à qui je rappelle que je voue un culte) mais il a aussi écrit des romans historiques tout à fait sympathiques (comme Sir Nigel, publié chez Phébus). Stevenson (qu'Isil appelle Steve et moi Bob) est mon chouchou n°3 et si vous ne devez lire qu'un seul roman de lui, il faut que ce soit Le maître de Ballantrae, qui figure d'ailleurs dans ma liste Blog-o-trésors (des sceptiques ? un tour chez Isil et chez Tamara, là tout de suite, maintenant). Et enfin, n'oublions pas notre ami américain Jack London, dont j'avais parlé ici même l'année dernière (et je ne désespère pas de finir par tout lire, oui, parfois je suis optimiste).

Cette liste ne serait pas complète sans quelques ouvrages plus récents : je ne peux que redire encore tout le bien que je pense de Stefan Zweig, chouchou n°4 (Lettre d'une inconnue et La pitié dangereuse sont des oeuvres sublimes), Autant en emporte le vent est un de mes romans préférés ever (je l'ai lu je ne sais combien de fois et il a conquis tous ceux qui l'ont lu pour le Fashion's klassik list, depuis cette semaine, on sait qu'il fait aussi pleurer les jeunes filles qui ont 16 ans en 2009), Le seigneur des anneaux est un must et il n'y a que du bon chez Steinbeck (mais si vous devez commencer maintenant, faites-le avec Des souris et des hommes, et Amanda vous en convaincra encore mieux que moi).


Alors, chers happy few, heureux ? Et vous, quels sont vos chouchous-classiques ?

21.11.2008

Dans le vieux parc solitaire et glacé

51kw2haF1vL__SL500_AA240_.jpg Louis est un jeune homme pauvre et brillant. Il entre au service du Conseiller G., directeur d'une usine de produits chimiques et... tombe amoureux de sa femme. Cet amour est partagé mais jamais consommé, car Louis est envoyé par le Conseiller (qui ne sait rien de cette idylle) en Amérique du Sud, où il espère faire fortune. Il promet à la jeune femme de revenir bientôt, mais hélas la première guerre mondiale éclate. Ce n'est que neuf ans plus tard qu'il remettra enfin le pied sur le continent européen mais si la jeune femme est veuve, en revanche Louis s'est marié...


Ce Voyage dans le passé est une nouvelle de Zweig qui a connu un sort étonnant, chers happy few. On n'a longtemps eu de ce texte qu'un fragment publié dans un recueil collectif de 1929. Ce n'est qu'en 1976 qu'on retrouva à Londres un tapuscrit de la main de Zweig, de 41 pages achevées qui composaient cette nouvelle, avec un titre raturé, repris faute de mieux pour la publication. Et il aura fallu attendre 2008 pour que cette nouvelle soit enfin traduite en français, dans un très agréable demi-format sous jaquette chez Grasset qui propose après la traduction le texte original, ce qui est je trouve une excellente initiative (même si je ne parle pas un mot d'allemand, mais là n'est pas la question).

Alors autant dire tout de suite, chers happy few, pour éloigner tout de suite les problèmes de subjectivité, que Stefan Zweig est certainement l'un de mes auteurs préférés et ce n'est pas pour rien que l'une de ses nouvelles figure dans le Fashion Klassik's Challenge. C'est un auteur qui possède le talent rare de faire naître l'émotion par l'analyse psychologique rigoureuse des personnages avec un style éblouissant. Vous voilà prévenus, Stefan, je l'aime. C'est donc tout naturellement que j'ai aimé cette nouvelle, qui décrit de manière très fine une histoire d'amour somme toute banale. La cristallisation et la révélation du sentiment amoureux chez Louis, qui est le personnage principal de cette histoire d'amour raté, et son évolution, sont brillamment rendues. La façon dont le sentiment amoureux se nourrit de concret (les lettres que Louis reçoit) pour s'évanouir peu à peu quand la communication est coupée à cause de la guerre et les raisons pour lesquelles Louis finit par se marier, puis reprendre contact avec la veuve du Conseiller sont incroyables de justesse. C'est pour moi un roman qui démontre que l'amour ne peut être reporté car il demande à s'épanouir à un moment donné et ne se satisfait pas des retards et des délais. Louis tentera bien de souffler sur les braises, pour s'apercevoir que leur amour est devenu une ombre qu'ils s'évertuent à saisir, chacun à leur manière (elle dans le recul, lui dans le désir). C'est très beau.


Stefan Zweig, Le voyage dans le passé (Die Reise in die Vergangenheit), Grasset (traduction de Baptiste Touverey, qui signe aussi un avant-propos), 102 pages de texte français, 173 pages en tout.


Les billets d'Emeraude (merci pour le prêt!) et Stéphanie


PS : le titre de mon billet est emprunté à Verlaine (avec son consentement, of course). Il s'agit du très beau "Colloque sentimental", dont deux vers (faux) sont évoqués par Louis à la fin de la nouvelle et qui rendent parfaitement l'esprit de ce Voyage dans le passé. Je vous livre le poème, car je vous sais avides de kulture, chers happy few (même le vendredi matin, ne niez pas!) :

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leur lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

Te souvient-il de notre extase ancienne?
Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve?
Non.

Ah! Les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches :
C'est possible.

Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!
L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

PSbis beaucoup plus prosaïque mais il paraît que l'on ne peut pas vivre que de poésie : demain, chers happy few, à partir de 7 heures, il y aura un jeu en ligne, jeu fondé non sur la rapidité des réponses mais sur leur justesse, vous pourrez donc jouer en vous connectant en soirée et même dimanche, c'est incroyable. Ne le ratez surtout pas car il y aura des cadeaux!

04.03.2008

Happy birthday John!

Figurez-vous, chers happy few, qu'avec l'agitation liée à un certain événement, j'ai complètement oublié de fêter l'anniversaire de mon auteur de février, John Steinbeck! Je répare donc cet oubli avec quelques jours de retard, mais je sais que John, dans sa grande magnanimité, me le pardonnera, et j'espère que vous en ferez autant, chers happy few.



John Steinbeck est donc mon auteur de février mais comme il est né le 27 février, il n'était pas Verseau mais Poisson, ce qui entérine de manière définitive ma théorie sur l'astrologie et la littérature : impossible de trouver des auteurs Verseau dignes de ce nom, les gens appartenant à ce signe doivent être trop occupés à déchaîner les éléments ou à jouer du piano debout, ils n'ont pas le temps d'écrire. John, lui, l'a eu le temps, puisqu'il est l'auteur de 16 romans, de nombreuses nouvelles et de quelques essais pour faire bonne mesure. Il a obtenu le Booker Prize pour Les raisins de la colère en 1939 et le Prix Nobel de littérature en 1962. Il a aussi été nommé aux Oscars pour le scénario original de Lifeboat d'Alfred Hitchcock, dont il était l'auteur. La plupart de ses romans ont été adaptés au cinéma, certains plusieurs fois. Un auteur renommé et récompensé, donc, chers happy few.


Si je l'ai choisi comme auteur de février, c'est parce que c'est un de mes auteurs préférés : découvert comme tout un chacun avec Les raisins de la colère , le roman de la Grande Dépression et Des souris et des hommes, très bel hymne à l'amitié et hommage aux rêves des journaliers du Sud, j'ai surtout aimé de lui ses oeuvres moins connues. La Coupe d'or, roman de piraterie qui est aussi son premier roman et qui détonne un peu dans une oeuvre plutôt sociale, Tortilla flat qui retrace la vie de sans abris, Les naufragés de l'autocar, Rue de la sardine ou Saison amère. Ce que j'aime chez lui, c'est la concision d'une plume alliée à une ironie mordante et des histoires fort bien menées. Il dépeint à merveille une certaine réalité sociale, il a le don de l'évocation et de la caractérisation : en deux phrases naissent des paysages et des personnages, des petites gens sur lesquels il se penche avec beaucoup de tendresse.


Pour lui rendre hommage, j'ai choisi de lire :

907494019.jpg Lune noire


Nous sommes dans un petit village scandinave d'un pays jamais nommé, pendant la Seconde Guerre mondiale. Le village tombe aux mains des Nazis en quelques heures grâce à l'aide d'un traître. Les membres de l'Etat-Major qui prennent possession de la ville veulent s'assurer l'aide des citoyens à n'importe quel prix afin d'exploiter et d'exporter le charbon de la mine. Mais dans leur dos, le maire et le médecin organisent la résistance...


Publié en 1942 et traduit sous le manteau en France par Les éditions de Minuit, ce court roman, qui tranche dans la bibliographie de Steinbeck ne serait-ce que parce qu'il se déroule en Europe, est un brûlot contre l'Occupation, qui démontre par le biais de la fiction que le peuple, tout malléable qu'il semble de prime abord, finit toujours par résister. Le maire, Orden, commence par dire au colonel qui veut s'assurer sa coopération, qu'il ne sait pas comment il doit agir ni ce qu'il doit penser, pour en fait mener silencieusement la résistance en favorisant le départ des jeunes gens vers l'Angleterre, en demandant aux Alliés de parachuter des batons de dynamite, en poussant la population au sabotage et à la grève du zèle. Ce maire, tout bonhomme qu'il semble, est en réalité une espèce de Socrate moderne, qui boira la ciguë que lui tendent les envahisseurs (la fin est à ce titre belle et poignante). Et comme toujours chez Steinbeck, le style est un bonheur : concis, parfois lapidaire, ironique, voire drôle malgré le sujet pourtant terrible.


Un beau roman, chers happy few!


John Steinbeck, Lune noire (The moon is down), Livre de Poche (traduit de l'anglais par Jean Pavans)


Roman lu dans le cadre du Challenge Celebrate the author de février (2/12)
Billets de mars : Tom Sharpe et La grande poursuite


PS : vous remarquerez que j'ai fait un billet deux-en-un cette fois-ci, chers happy few, car parfois il faut s'organiser pour rattraper le temps perdu!





02.02.2008

Machiavel en jupon

b3581fb21255fd7fd89971dc74abf913.jpg La famille Coventry accueille une nouvelle gouvernante, Jean Muir. La jeune femme, qui semble à la fois fragile et décidée, sème rapidement un vent de tourmente dans cette famille riche et noble. Qui est-elle réellement et que veut-elle ?


Voilà un auteur, chers happy few, dont je n'avais lu que le célébrissime roman pour la jeunesse, Les quatre filles du Docteur March, qui est certainement un de mes romans préférés. J'ai même fini par dénicher ses suites (merci les brocantes), Le docteur March marie ses filles et La grande famille de Jo March, qui sont certes moins réussis, mais j'étais ravie de suivre encore un peu la vie de ces filles si attachantes et de leurs proches. Et je ne savais même pas (car parfois mon inkulture est grande, chers happy few, vous pouvez me conspuer) que Louisa May Alcott avait écrit autre chose, jusqu'à ce que je lise un billet de Clarabel (who else ?), qui disait du bien de ce roman. Aussi, quand, innocente et emmitouflée dans ma sublime écharpe verte, je suis tombée sur ce roman dans un antre de tentation bien connu du boulevard Saint-Germain, aidée par mon carnet rose, j'ai cédé (car la chair de la LCA est faible, vous en savez quelque chose, n'est-ce pas, chers happy few ?) et j'ai donc suivi l'avis éclairé de Mrs C. Evidemment, bien m'en a pris.


C'est un roman vraiment étonnant, au rythme assez haletant, qui raconte l'histoire de la revanche sociale d'une femme à qui la vie n'a donné qu'intelligence, beauté et ruse, mais ni fortune ni rang. Il est un peu construit comme une pièce de théâtre tant les rebondissements et les manipulations s'enchaînent. Les références au théâtre sont d'ailleurs nombreuses, tant dans le personnage de Jean Muir, actrice consommée, que dans la mise en scène de saynètes ô combien habiles qui lui permettront de parvenir à ses fins ou même dans la phrase finale, qui revient à la jeune femme : "la dernière scène n'est-elle pas meilleure que la première ?" Même si on sait tout de suite que Jean Muir est une rouée de première, on ne peut pas s'empêcher de ressentir de la sympathie pour cette femme calculatrice douée d'un singulier esprit d'à-propos et d'un don certain pour la stratégie. Il faut dire aussi qu'à côté d'elle les autres personnages paraissent bien falots, tous aveuglés qu'ils sont par la finesse de la jeune femme. Le tout est raconté dans un style enlevé et très fluide, ce qui bien évidemment ajoute au charme de ce roman inattendu.


Une agréable réussite, chers happy few, que je ne saurai trop vous recommander de lire!


Louisa May Alcott, Derrière le masque (Behind a mask : or a woman's power), Editions Joelle Losfeld (traduit de l'anglais par Florence Lévy-Paolini) (et j'en profite pour saluer cette maison d'édition que j'aime beaucoup et qui publie des textes de qualité derrière de très jolies couvertures)


Les billets de Clarabel (Miss Tentatrice, qui en profite pour en conseiller deux autres du même auteur), de Cuné (qui postule brillamment au titre et qui est accro aux Quatre filles du Docteur March, comme ça je me sens moins seule), de Caroline (qui a bien aimé) et de Majanissa (emballée).


Roman lu pour le challenge TBR n°1 de février-mars (1/12)

23.01.2008

Ruée vers l'or

47b4d964199b1d3a8cf607a6b745991e.gif Frona Welse, fille d'un riche commerçant du Klondike, revient au pays après 10 ans passés en Europe et aux Etats-Unis pour étudier. Cette jeune femme déterminée et indépendante est courtisée par deux hommes : le bellâtre Gregory Saint-Vincent et l'aventurier Vance Corliss...

Il s'agit là du premier roman de Jack London, chers happy few, publié pour la première fois en 1902 (il était cependant déjà célèbre car il avait publié deux recueils de nouvelles, Le fils du loup et En pays lointain). A ce titre, il est vraiment très intéressant car il contient déjà les thèmes que London développera dans tous ses romans ultérieurs : la nature sauvage et indomptable (ici le Klondike, à l'extrême nord-ouest du Canada), la survie des hommes dans un milieu très inhospitalier, fait pour révéler la grandeur ou la lâcheté qui sommeillent en eux, contraints de dévoiler leur réelle personnalité face aux grandioses éléments (vous remarquerez que cette lecture m'a rendue lyrique, chers happy few, c'est un effet secondaire heureusement temporaire) (enfin, j'espère) et les rapports qu'entretiennent ces hommes et ces quelques femmes, rapprochés par la sauvagerie du monde et leur commune passion pour l'or.


Comme d'habitude, les descriptions de la nature glacée sont magnifiques : on a vraiment l'impression en lisant ce roman d'entendre les mocassins crisser dans la neige, de sentir la morsure du gel et de voir l'étrangeté des aurores boréales. Il faut ajouter à cela le point de vue original adopté pour la narration : le récit, narré à la troisième personne, suit le personnage de Frona Welse, femme étonnamment moderne, dont l'indépendance et le courage font d'elle un personnage extrêmement attachant et du roman un roman féministe. London en profite au passage pour battre en brèche quelques préjugés sexistes, notamment à propos des femmes de moeurs légères qui suivaient les prospecteurs. Frona se fait le défenseur de toutes les femmes, balayant d'un revers de main les préjugés sur la réputation pour leur substituer la réhabilitation du mérite personnel (que s'arrogent d'ailleurs les hommes pour eux-mêmes, aucune mauvaise réputation ne résistant aux rigueurs du Grand Nord et la solidarité étant nécessaire à la survie). L'histoire est pleine de rebondissements (la scène de la débâcle du Yukon et du sauvetage du messager blessé est tout simplement extraordinaire) et l'histoire d'amour assez intéressante dans la mesure où Frona semble se décider pour le lâche et menteur Saint-Vincent, personnage ambigü, détesté par les hommes, adoré par les femmes, qui a bâti une solide réputation sur du vent...

Il faut dire un mot de la révision de la traduction : celle de Louis Postif, qui datait de 1931, avait volontairement adouci certains passages que nous jugeons de nos jours carrément racistes. Frona Welse tient parfois des propos choquants sur la hiérarchie des "races" (j'emploie là le mot de London), établissant une espèce de pyramide des hommes, au sommet de laquelle se trouvent les Anglo-Saxons, fiers héritiers des Vikings et seuls méritant de conquérir le monde. Dans sa très intéressante préface, Noël Mauberret attribue ces remarques à l'éducation reçue par London et à ses contradictions : il a publié des manifestes contre le lynchage et certaines de ses nouvelles sont carrément anti-racistes (comme celles contenues dans Les Enfants du froid, qui racontent la conquête de l'Alaska du point de vue des Indiens, "Le païen" (in Contes des mers du Sud) ou "Kolau le lépreux" (in Histoires des îles)). De plus, il est difficile de savoir dans le roman s'il partage les idées de la jeune femme : si l'on considère, comme la plupart des commentateurs de l'oeuvre de London, qu'il s'est beaucoup projeté dans le personnage de Vance Corliss, on ne peut que remarquer que ce dernier contredit souvent la jeune femme quand elle se lance dans ses discours enflammés.


Dans cet univers impitoyable s'agitent des hommes et des femmes animés d'un même désir d'aventures et de richesse, modelés par le froid, solidaires et courageux : je ne peux que vous recommander chaudement de faire leur connaissance chers happy few!


Jack London, Une fille des neiges (A daughter of the snows), Phébus, Libretto, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Louis Postif, traduction revue et complétée par Frédéric Klein.



PS : une carte du Klondike, parce que, je ne sais pas vous, chers happy few, mais moi je ne savais pas du tout où se trouvait cette austère contrée...

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Le musée virtuel du Klondike.


Roman lu dans le cadre du Challenge Celebrate the author du mois de janvier (1/12)
Le billet de Bladelor sur Patrouille de pêche.

Billets de février : John Steinbeck et Lune noire.

22.12.2007

Au pied du sapin 3 with a vengeance

Voici, chers happy few, in extremis il faut bien l'avouer, la fin de la Fashion's Klassik list, que vous attendez depuis des jours avec une impatience grandissante qui confine pour certains au désespoir, je le sais et j'en suis marrie, mais figurez-vous que Noël approchant, ma vie est pleine de paquets à emballer (le Père Noël m'a demandé de bien vouloir l'aider, il est débordé), de bonbons à comparer (s'il y a bien une période où je refuse de surveiller ma consommation de glucose, c'est celle-ci), de choucroute, d'anniversaires, de cartes de voeux et de paquets surprise... Mais je ne vous oublie pas, chers happy few (de toute façon, comment le pourrais-je vu le harcèlement quasi-quotidien que je subis de certains d'entre vous ?), et je vous livre donc les quatre klassiks suivants de mon fabuleux et so glamorous Top Five :


616fe3d039e2de00733ca187e241c11c.jpg Orgueil et Préjugés de Jane Austen.

J'en ai déjà parlé ici et je profite de l'occasion pour rajouter un étage dans le triffle, c'est de saison... Ce roman, que j'ai lu 17 fois (oui, je sais, ça fait beaucoup, mais vous savez bien, chers happy few, depuis le temps que nous nous fréquentons, que je suis parfois un brin compulsive), est une histoire d'amour, certes, mais qui va bien au-delà de la simple bluette sentimentale. C'est aussi un roman qui pointe du doigt, de manière vive et acérée, avec ironie et humour, la place des femmes dans la société anglaise de cette époque, les travers de certains hommes, et la folie de croire au prince charmant... C'est un joyau serti dans une langue magnifique. C'est un chef-d'oeuvre.


e2e735ada73db7eb379bfc350ee9f51a.jpg De grandes espérances de Charles Dickens.

J'ai découvert Dickens grâce à l'enthousiasme très communicatif d'une jeune prof d'anglais quand j'étais à la fac. Ce professeur vouant une admiration sans bornes à Margaret Mitchell j'en ai déduit que Dickens devait être un auteur formidable. Et il l'est. Sans réserve. Des intrigues haletantes (j'ai toujours l'impression en ouvrant un de ses romans de plonger dans un thriller et ce n'est pas pour rien qu'il a écrit un roman policier avec Wilkie Collins), un art certain de la caractérisation qui rend ses personnages haut en couleur, qu'ils soient attachants ou détestables, beaucoup de talent dans les descriptions, une vision cruelle de l'Angleterre industrielle, c'est tout cela à la fois, servi par une plume acérée! De grandes espérances (j'ai choisi de vous parler de ce titre-ci, mais de manière totalement arbitraire, car en réalité chers happy few, il faut lire toutes les oeuvres de Dickens, voilà, c'est dit) raconte l'histoire de Pip, pauvre orphelin qui, par la grâce d'un mystérieux bienfaiteur, reçoit l'éducation req