03.04.2009

Vivre toute sa vie comme un vibrant poème

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Huitième enquête du gentleman russe et au flegme pourtant si british Eraste Pétrovich Fandorine, La maîtresse de la mort et L'amant de la mort se présentent comme une intéressante expérience littéraire, chers happy few. En effet, ce sont des "romans-miroirs" qui peuvent se lire dans n'importe quel ordre : se déroulant à Moscou au même moment (août-septembre 1900), ils relatent chacun une des deux enquêtes que Fandorine a résolues en parallèle, chacune racontée par un narrateur différent, ce qui fait de Fandorine l'élément récurrent des deux enquêtes mais aussi finalement un personnage secondaire.

La maîtresse de la mort présente une intrigue relativement originale puisque Fandorine, de retour incognito à Moscou (où il se fait appeler Mr Nameless sans que personne ne sourcille), enquête sur une série de suicides sans précédent qui touchent la capitale russe. Point commun entre les suicides : les défunts ont laissé un poème d'adieu, qui célèbre la Mort comme une amante. Fandorine ne tarde pas à comprendre qu'ils appartenaient tous à un cercle très fermé : celui des Amants de la Mort. Au nombre de 12 (nombre immuable, un nouveau membre n'étant accepté que lorsqu'une place "se libère") ces exaltés suicidaires attendent, sous l'égide du magnétique Prospéro, que la Mort se manifeste par un Signe qui les invite à mettre fin à leurs jours. Cette enquête est racontée par Colombine, jeune provinciale montée à la capitale pour y vivre des aventures hors du commun, personnage à la fois romanesque et romantique (au sens littéraire), qui tient un journal de bord assez drôlatique, dans lequel elle analyse ses sentiments de manière grandiloquente en se mettant en scène comme une actrice de sa propre vie. Ce personnage entier et sans mesure (elle se promène avec un serpent vivant baptisé Lucifer autour du cou) semble contaminer toute l'intrigue, qui est assez théâtrale : medium, signes, mises en scène des morts, serial-killer... Très réussi et plein d'humour même si on y voit trop peu Fandorine à mon goût (que voulez-vous, j'aime ce personnage d'amour, je n'y peux rien, chers happy few).

L'amant de la mort, lui, met en scène un cercle des Amants de la Mort d'une autre sorte : il s'agit des amants bien réels d'une femme sublime qui porte malheur aux hommes qui l'aiment et qui s'est rapidement vu attribuer un sobriquet qui atteste de sa nature de jettatura, puisqu'elle n'est plus connue que sous le nom de la Mort. L'histoire, narrée par Senka, un jeune homme orphelin qui s'est fait voyou par nécessité, se déroule dans le pittoresque quartier de la Khitrovka, espèce de Cour des Miracles moscovite dans laquelle ne s'applique que la loi de la gueuserie et où règne le Prince, l'un des amants de la Mort. Senka, débrouillard et moral (autant qu'on peut l'être quand on est dans la rue et réduit au vol pour survivre), trouve un trésor : des barres d'argent massif vieilles de plusieurs siècles. Hélas pour lui, ce trésor semble exciter bien des convoitises et les cadavres se multiplient sur son chemin. Il croise alors la route de Fandorine, qui résoudra l'énigme, non sans y laisser quelques plumes, comme à son habitude. Ecrit dans un style savoureux (Senka parle un argot des plus réjouissants et tente ensuite de se cultiver), L'amant de la mort est bourré de rebondissements (il y a un évident côté feuilletonesque dans cet opus) et donne à Massa, le serviteur japonais d'Eraste un rôle de premier plan et l'on apprend notamment comment il s'y prend pour séduire toutes les femmes qu'il croise. Fandorine est plus présent que dans La maîtresse de la mort, et il est toujours ce gentleman intelligent, séduisant et mystérieux, aux tempes blanchissantes et au léger bégaiement dont les femmes sont folles. Excellent.


Boris Akounine, La maîtresse de la mort, 346 pages et L'amant de la mort (Lioubovnik Smierti), 441 pages, tous deux traduits du russe par Paul Lequesne, 10/18, Grands détectives


Pour ceux qui auraient envie de découvrir les enquêtes (excellentes) de Fandorine, je ne saurais trop conseiller de les lire dans l'ordre puisque les énigmes se déroulent entre 1876 et 1900 (ils ont tous été publiés chez 10/18) : Azazel, Le gambit turc, Léviathan, La mort d'Achille, Missions spéciales, Le conseiller d'état, Le couronnement.
Boris Akounine a écrit une autre série, dont l'héroïne est une religieuse, Soeur Pélagie. Deux titres sont disponibles chez 10/18 : Pélagie et le bouledogue blanc et Pélagie et le moine noir. Sympathique.
Il a aussi écrit une enquête dont le héros est Nicolas Fandorine, le petit-fils d'Eraste : Altyn-Tolobas (toujours chez 10/18). J'ai beaucoup aimé. Je pense qu'on peut définitivement dire qu'entre Boris et moi c'est une véritable histoire d'amour, chers happy few.

12.01.2008

Vodka!

a96ca52fcadf6ce0262384d3c371e9c6.jpg Kostia, un jeune homme Russe, est rentré de Groznyi défiguré : son camarade chargé de le sortir du tank en feu le croyait mort et a trop tardé à l'évacuer. Kostia tente de vivre entre les chantiers (il fait des travaux d'intérieur) et la vodka, qu'il achète par caisses entières. Un jour, un de ses anciens compagnons de guerre, Sérioja, celui qui ne l'a pas sauvé à temps, disparaît. Pacha et Guéna, deux autres rescapés, lui demandent de les aider à le retrouver...


Voilà un roman chers happy few, que je lis sur les conseils de Chiffonnette et pour lequel j'ai eu un véritable coup de coeur! C'est un roman très dense, que l'on prend comme un coup de poing et qui malgré sa petite épaisseur, aborde de manière très profonde de nombreux thèmes : la paternité, l'amitié, la guerre, le regard des autres, la construction de soi... Le tout rédigé comme un monologue intérieur : nous sommes dans la tête de Kostia et nous suivons le cheminement de sa pensée, ce qui, loin d'être déroutant, permet à l'histoire de se dévoiler petit à petit, une pensée en amenant une autre, une anecdote en permettant une autre. Kostia est un personnage très attachant, étrangement sans ressentiment (il n'en veut à personne de ce qui lui est arrivé en Tchétchénie), qui boit jusqu'à plus soif pour oublier son visage défiguré qui fait peur aux enfants (l'épisode avec sa voisine est poignant), son enfance gâchée par un père infidèle et son présent sans avenir. Cet homme qui paraît bourru au premier abord possède un talent d'artiste : il dessine à la perfection. Ce don qu'il a enfoui au plus profond de lui ressurgit durant ce faux road-movie où nos trois compères vont de ville en ville à la recherche de Sérioja, et va lui permettre de réapprivoiser le monde qui l'entoure, car dessiner c'est voir. A ce titre, j'ai trouvé la fin du roman vraiment bouleversante... Ajoutons que cette histoire très forte est servie par un style à son image : rude et percutant.


Une très très belle découverte, chers happy few, qui me donne furieusement envie de lire les autres romans de Guelassimov (quand on sait qu'en plus un de ses ouvrages s'intitule Fox Mulder a une tête de cochon, on ne peut qu'être intrigué)!


Andreï Guelassimov, La soif, Babel


L'avis de Chiffonnette, très enthousiaste et d'Emeraude, qui l'est moins.


PS : merci infiniment Emeraude de m'avoir prêté ce roman!