30.12.2007
Comme un torrent


Nous sommes dans le Norland, près du cercle polaire, au début du XIXème siècle. Dina, la fille du commissaire, a cinq ans quand elle ébouillante accidentellement sa mère parce qu'elle a joué avec le mécanisme de bascule de la lessiveuse. Traumatisée par les conséquences de son acte et l'horrible agonie de sa mère, considérée dès lors comme une espèce de démon, rejetée par son père qui fait comme si cette enfant n'existait plus, Dina perd pendant longtemps l'usage de la parole et devient un petit animal sauvage et indomptable. Pour se débarrasser d'elle, son père la vend à seize ans au premier homme qui veut bien l'épouser, Jacob Gronelv, un riche veuf sympathique, beaucoup plus âgé que Dina...
Je suis ravie que ma dernière note de lecture de l'année, chers happy few, porte sur un roman qui m'a été offert dans le cadre du swap Scandinavie par Mirontaine et que j'ai vraiment beaucoup aimé! L'histoire de Dina est à son image et à l'image de ce rude pays qui l'a vue naître : âpre, dense et douloureuse. L'enfant sauvage devient une femme qui a des comportements dérangeants pour le reste de la société, que ce soit son habitude de fumer le cigare et la pipe, sa façon de monter à cheval (à cru et en pantalon), le fait qu'elle choisisse ses amants à sa guise ou sa conduite des affaires une fois son mari mort (elle se révèle intraitable et habile dans le commerce)... C'est une femme éternellement blessée, qui communique avec les esprits des morts, surtout celui de sa mère, Hjertrud, qu'elle tente d'apaiser et de comprendre, personne ne lui ayant jamais dit qu'elle n'était pas responsable de la mort de sa mère. Elle a un comportement qui frôle parfois l'autisme, s'enfermant dans la musique, son seul véritable réconfort, et dans les chiffres, les seuls éléments de la réalité qui ne mentent pas : elle compte les arbres, les nuages, les fleurs... pour apaiser son âme tourmentée. Les personnages, tous très intéressants et très attachants, que ce soit les domestiques de la grande maison de Reinsnes (Oline, qui règne sur la cuisine, et qui était amoureuse de Jacob, Stine, la nourrice lapone qui a enfanté deux bâtards et que Dina protège bec et ongles...), les membres de la famille de Dina, comme sa belle-mère, Mère Karen, très belle figure maternelle et féminine, cultivée et tolérante ou les gens de passage (car on rencontre beaucoup de monde à Reinsnes, qui est sur le passage du caboteur), évoluent dans un décor à la fois beau et terrible. C'est un roman rythmé par le passage des saisons et la pêche au stockfish, dans lequel on ressent physiquement la morsure du gel et du froid et l'étrangeté des nuits boréales qui rendent parfois fous... Enfin, il faut dire un mot du style, assez particulier et qui m'a beaucoup touchée : la narration est poétique, remplie de très belles images, à l'inverse des dialogues, rédigés dans un langage familier, avec un vocabulaire assez pauvre et une étrange façon de s'adresser les uns aux autres : les personnages se parlent à la troisième personne...
Un très beau et bon roman, chers happy few, parfois tragique, que je vous recommande chaudement!
Herbjorg Wassmo, Le livre de Dina, 10/18, 3 tomes : Les limons vides, Les vivants aussi et Mon bien-aimé est à moi.
A noter que l'édition 10/18 reprend le découpage de l'édition Gaïa de poche. Gaïa a republié cette saga en un seul volume en grand format (mais la couverture est laide et les pages ne sont pas roses, contrairement à l'édition de poche).
Elles l'ont lu aussi : Sylvie (qui rappelle l'existence d'une adaptation cinématographique danoise datant de 2003, avec Depardieu dans le rôle de Jacob) et Hydromielle (qui l'a aussi reçu dans le cadre du swap).
PS : merci encore Mirontaine! Takk!
PSbis : il y a une suite à cette trilogie, Fils de la providence, en deux volumes, suivi de L'héritage de Karna, en trois volumes aussi, le tout disponible chez Gaïa et chez 10/18.
PSter : voici une carte de cet étrange pays, uniquement côtier :
L'histoire se déroule dans le nord, non loin de la Laponie. On comprend mieux en voyant la carte l'importance des bateaux (tout se fait par voie maritime, même le transport des cercueils) et de la pêche, unique source de revenus.
09:05 Publié dans Littérature norvégienne | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note

