01.09.2008
Par delà le reflet de la lune

Yoko est une lycéenne de 16 ans sans histoires : elle est soumise à ses parents, ne sort jamais, n'a pas de véritables amies. Cependant, elle fait des cauchemars terribles depuis un mois. Un jour, un jeune homme aux cheveux longs et blonds comme les blés et étrangement habillé fait irruption dans sa classe et lui dit qu'elle est celle qu'il cherchait depuis longtemps et qu'elle doit le suivre. Décontenancée, Yoko résiste mais elle est alors attaquée par des animaux terrifiants, ceux de son rêve. Elle suit alors le jeune homme, qui l'entraîne dans un autre monde, auquel on accède en passant de l'autre côté du reflet de la lune...
C'est Virginie, chers happy few, qui l'air de rien, a innocemment parlé ici même des Douze royaumes, série d'heroïc fantasy qui fait un carton au Japon depuis 1992, date de la parution du premier volume et je n'ai bien évidemment pas pu résister (étonnant, n'est-ce pas ?). (Et je précise tout de suite que malgré les couvertures, il s'agit bien de romans et non pas de manga.) La mer de l'ombre (en deux volumes) constitue donc le premier volet de cette série en 11 volumes (7 ont été traduits en français), qui se déroule dans un monde d'heroïc fantasy qui emprunte beaucoup à la mythologie chinoise. Le monde imaginé par Fuyumi Ono est riche et cohérent. Chacun des 12 royaumes est gouverné par un roi immortel, qui a été choisi par un kirin, mi-animal, mi-humain, incarnation de la compassion, qui aide le roi à gouverner et qui a à ses ordres des shirei, des chimères animales terrifiantes. C'est dans ce monde si différent du sien, qui ressemble par certains côtés à la Chine ancienne, que Yoko se retrouve violemment projetée et dans lequel elle va tenter de survivre : en effet, elle se retrouve très vite seule et séparée de Keiki, le jeune homme blond qui l'a enlevée à son monde, et elle ne doit compter pour survivre que sur l'épée que lui a confiée Keiki. Perpétuellement attaquée par des yôma (des démons à l'apparence animale), trahie par les humains qu'elle rencontre, Yoko ne peut compter que sur elle-même et la jeune fille effacée et peu sûre d'elle qu'elle était au Japon se transforme peu à peu.
Si le deuxième épisode (en français, ces deux volumes n'en faisant qu'un dans la version japonaise initiale) est excellent, plein de rebondissements et de révélations, le premier souffre d'une construction statique : Yoko se contente de se battre contre les yôma et de se lamenter sur son sort sans avancer, ni physiquement (elle tourne en rond dans le royaume de Kô) ni psychologiquement (elle se plaint toujours autant) et il faut attendre la rencontre avec Rashukun au tout début du deuxième volume pour que l'action s'enclenche enfin véritablement. Le personnage de Yoko est me semble-t-il, assez représentatif d'un certain type de jeune japonaise : elle est terriblement soumise à ses parents, de la même manière que sa mère est complètement soumise à son mari, elle a du mal à se prendre en main et à agir, elle se contente de réagir, parfois à contretemps. Tout ça, joint à ses lamentations (du type "je suis nulle, je ne sers à rien, je n'ai aucun intérêt"), la rend finalement peu sympathique. Ce qui est dommage, c'est qu'alors que le tome 2 est réussi et diablement enlevé (malgré une fin trop rapide à mon goût), le volume suivant raconte apparemment l'histoire d'un autre personnage et plus de Yoko, dont j'aurais bien aimé suivre les aventures un peu plus longtemps.
Un roman intéressant donc même si le premier volume n'est pas vraiment réussi et qui me donne envie de lire quand même les deux volumes suivants, chers happy few!
Fuyumi Ono, Les 12 royaumes - La mer de l'Ombre (Juunikokuki - Tsuki no kage, kage no umi), Milan, 2 volumes (excellement traduit du japonais par Fumihiko Suzuki et Patrick Honnoré), illustré (très joliment) par Akihiro Yamada), 310 et 308 pages
Précisons que l'édition est très jolie et d'un format peu habituel (plus petit qu'un poche).
Sont disponibles aussi chez Milan Le rivage du labyrinthe (2 volumes), La majesté des mers (1 volume), Le Vent de l'infini (2 volumes)
Le billet de Virginie (Chrestomanci)
PS : à noter que cette série a été adaptée en version animée (39 épisodes et 6 OAV, disponibles en 4 coffrets DVD édités par Kaze).
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26.02.2008
Les cerisiers en fleur
Tsukiko, célibataire qui approche doucement de la quarantaine, fréquente un bar à saké dans lequel elle tombe un jour par hasard sur Matsumuto Harutsuna, un vieil homme qui a été son professeur de littérature japonaise au lycée. Au fil de leurs rencontres (toujours laissées au soin du hasard) et de leurs discussions, s'instaure peu à peu une amitié solide qui va se transformer en amour...
Ah que voilà un beau roman, chers happy few, tout en finesse et en retenue! Tsukiko, qui raconte l'histoire, s'attache à des détails qui ont l'air insignifiants mais qui participent à créer une atmosphère particulière et sensuelle, où les odeurs des truites grillées se mêlent au goût du saké chaud, où on imagine sans peine le bruit des flacons, le goût du sashimi frais, l'amertume des algues et la beauté des cerisiers en fleur. Ce roman empli d'odeurs et de couleurs, est une réflexion sur la solitude et sur la vie, sur la naissance des sentiments amoureux et, au final, sur la difficulté d'aimer quand on sait que les années sont comptées. C'est un roman plein de poésie, dans les moments suspendus et comme volés au temps (une visite au cimetière, un marché, la fête des cerisiers, les étoiles qui brillent, les théières de voyage, l'eau gazeuse Wilkinson) comme dans la citation et la création des haïkus, ces poèmes qui saisissent en peu de mots la beauté du monde, mais non dénué d'humour (la scène de la cueillette des champignons donne le sourire). Le portrait du "maître" comme Tsukiko l'appellera toujours se dessine en quelques phrases, quelques situations, homme droit, cultivé et intègre qui ne sort jamais sans sa serviette noire (c'est d'ailleurs le titre original de ce roman "La serviette du maître"), objet qui finit par le représenter et qui sera tout ce que Tsukiko gardera de lui, avec les souvenirs...
Un roman délicat et sensible comme les cerisiers en fleur, que vous devez lire, chers happy few!
Hiromi Kawakami, Les années douces, Picquier poche (traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu)
Roman lu pour la lettre K du Challenge ABC 2008 (6/26)
Les avis d'Allie (enthousiaste), Katell (emballée), Papillon (déçue par la fin), Yueyin (dont c'est l'un des romans préférés et que je remercie infiniment pour le prêt!) (si j'ai oublié quelqu'un, n'hésitez pas à vous manifester!)
PS : à noter que ce roman a reçu le prix Tanizaki au Japon en 2001. Deux autres romans de cette auteure sont traduits chez Picquier (en grand format) : Cette lumière qui vient de la mer et La Brocante Nakano.
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29.01.2008
Des nouvelles du Japon
Un prêtre strict et très croyant qui aime une Japonaise en secret et lui fait un enfant, un homme contraint d'enlever un chien, un autre qui boit pour oublier une action terrible qu'il a commise par le passé, telles sont les trois histoires que nous conte Shûzako Endo...
Je sais que comme certains d'entre vous sont malintentionnés, chers happy few, (ne niez pas, je vous ai vus) et ont participé au pari lancé par Stéphanie sur mon Challenge ABC 2008 (pari qui franchement me fend le coeur : comment pouvez-vous penser un seul instant chers happy few, que je ne tiendrai pas mes engagements, solennellement pris ici même de manière publique ? Heureusement qu'il me reste du chocolat canadien pour me consoler de ce terrible manque de confiance en moi...), bref, donc, disais-je avant que le chagrin n'égare mes doigts sur le clavier, je sais que vous vous dites que tiens, le Challenge ABC 2008 de Fashion n'a pas l'air d'avancer des masses, non ? Que fait-elle ? Dans quel état erre-t-elle ? Eh bien, même s'il se trouve qu'en ce moment je suis un peu dans un état proche de l'Ohio, comme disait notre bon ami Serge, j'ai quand même trouvé le temps de lire ces trois petites nouvelles de Shûsaku Endô, qui figuraient donc dans ma liste du fameux Challenge.
Les deux premières nouvelles, Les ombres et Le retour, sont clairement d'inspiration autobiographique et très marquées par la religion catholique. Comme l'auteur, les narrateurs des deux nouvelles ont des problèmes de santé, ils ont été élevés par une mère très croyante (mais divorcée...) et très stricte et ils sont extrêmement dévoués à son souvenir. La première nouvelle, Les ombres, s'interroge sur un homme, un prêtre étranger (peut-être espagnol, mais ce point n'est pas très clair), qui était un homme sévère, dénonçant sans pitié les faiblesses de ses semblables et qui a fini par se défroquer pour une femme. Le narrateur, qui a fait les frais, enfant, de l'intransigeance de ce prêtre, ne comprend pas comment ce dernier a pu mentir à la face du monde. C'est peu pour rendre cette nouvelle intéressante, surtout que le narrateur est assez larmoyant. Le retour est une nouvelle étonnamment décousue (elle ne fait pourtant que 17 pages...) où se mêle l'histoire de ce chien maltraité qui revient à son maître de son plein gré (histoire qui se suffisait en elle-même) et l'exhumation et la crémation des restes de la mère du narrateur... Franchement, je n'ai pas bien compris à quoi rimait cette nouvelle.
La troisième, Le dernier souper, est en revanche, beaucoup plus intéressante. Tsukada est alcoolique, il a une cirrhose avancée et les traitements tentés pour ralentir l'avancée de la maladie ne fonctionnent pas. Son médecin l'oriente alors vers un psychiatre, à qui il va révéler l'horrible vérité. Il ne faut pas en dire plus car la nouvelle est bâtie autour de la révélation de ce secret et elle est intéressante à tous points de vue : la narration, les personnages, la réflexion sur la psychanalyse et la façon dont le corps réagit à ce que nous sommes parfois contraints de faire... Une belle nouvelle qui rattrape les deux précédentes, donc!
Vous l'aurez compris, chers happy few, une nouvelle sur trois, ce n'est pas suffisant pour que je vous conseille d'acheter ce recueil, même si Shûzaku Endô est considéré comme un immense écrivain au Japon où il a reçu de très nombreux prix. Peut-être faudrait-il mieux lire un de ses romans ?
Shûzaku Endô, Le dernier souper, Folio 2€ (traduit du japonais par Minh Nguyen-Mordvinoff)
L'avis de Tamara, ennuyée par la première, déçue par la deuxième et ravie par la troisième.
Nouvelles lues pour la lettre E du Challenge ABC 2008 (3/26)
10:50 Publié dans Challenge ABC 2008, Littérature japonaise | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note
09.01.2008
Des bienfaits de la psychanalyse
Une jeune femme qui a quitté son petit ami et qui souffre de terribles problèmes de dos, fait la connaissance à la piscine d'une femme effacée et banale, qu'elle trouve très mystérieuse et inexorablement attirante. Quand elle la croise quelques jours plus tard dans un supermarché, elle la suit et finit par arriver dans une cité désaffectée, à moitié en ruines, dans laquelle se trouve une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter...
C'est le premier roman de Yoko Ogawa que je lis chers happy few, et je suis sous le charme de cette histoire qui se lit comme une métaphore. La petite pièce à raconter symbolise le cabinet du psychanalyste, un endroit où chacun se révèle à lui-même par la parole. Le fait d'introduire des éléments un peu fantastiques comme le fait que cette armoire soit démontable, gardée par une mère et son fils qui vont de ville en ville à l'écoute des besoins de leurs congénères et tenue en un lieu qui semble hors de la géographie connue de la ville et que la jeune femme n'arrive jamais à retrouver facilement rajoute à la force de l'image. La jeune femme qui est la narratrice de cette histoire a besoin de cette armoire à un moment de son histoire où elle se retrouve confrontée à la fois à l'ex-petit ami et à ses problèmes de dos, ô combien symboliques. Elle se rend tous les jours dans la petite pièce à raconter jusqu'à ce que cette dernière disparaisse parce que la thérapie est terminée, un fait très important de la vie de la jeune femme ayant été enfin révélé. J'ai beaucoup aimé la réflexion sur la valeur thérapeutique de la parole et le fait que les clients de la petite pièce hexagonale économisent leurs mots en dehors de cette pièce, comme si les mots s'usaient d'être trop prononcés. La seule chose qui m'a un tout petit peu déconcertée est que je m'attendais (peut-être à tort) en lisant un roman de Yoko Ogawa à quelque chose de beaucoup plus étrange et dérangeant...
Un bien bon petit roman, chers happy few, d'une auteure dont je vais explorer l'oeuvre plus avant!
Yoko Ogawa, La petite pièce hexagonale, Babel
Les billets de Lily (qui y a vu plus de fantastique que moi) et de Tamara (dont la fertile imagination espérait de sanglants sacrifices dans cette fameuse pièce).
Ce roman a été lu pour la lettre O du Challenge ABC 2008 (2/26)
PS : merci encore à Béatrix, qui m'a offert ce roman dans le cadre du swap Li-thé-rature!
22:55 Publié dans Challenge ABC 2008, Littérature japonaise | Lien permanent | Commentaires (41) | Envoyer cette note