23.02.2009

Tombé je suis à terre, transi et à jamais

hiver arctique.jpg Il fait un froid polaire à Reykjavik cet hiver-là. Un petit garçon d'origine asiatique, âgé de 10 ans, Elias, est retrouvé poignardé en bas de son immeuble. Crime raciste ? Vengeance ? Histoire de famille ? Erlendur, Sigurdur Oli et Elinborg mènent l'enquête, à leur manière et à leur rythme...


Cinquième volet des enquêtes du tourmenté commissaire islandais Erlendur, cet Hiver arctique tient toutes les promesses des opus précédents. L'intrigue met en scène des membres de la communauté asiatique en Islande et Indridason en profite pour soulever la question de l'immigration et la façon dont elle est perçue par les Islandais, peuple peu nombreux et replié sur lui-même par la force de la géographie. Si les questions soulevées sont les mêmes que dans les autres pays, il est intéressant de noter que ce peuple où chacun s'appelle par son prénom (les noms de famille n'existent pas en Islande, on est "fils" ou "fille de") vit cette évolution avec peut-être plus de difficultés que d'autres. Erlendur découvre donc le racisme ordinaire dans des endroits d'où il devrait être banni comme dans la salle des professeurs de l'école d'Elias et il sera amené par l'enquête à faire une plongée assez atroce dans la psychologie adolescente. Comme toujours dans les enquêtes d'Erlendur, les préoccupations des uns et des autres étoffent l'intrigue et permettent aux personnages de se dévoiler petit à petit : Eva Lind semble se rapprocher de son père, cette fois-ci autour de la mort de Bergur, le frère d'Erlendur, disparu dans une tempête de neige quand il avait 8 ans, mais elle se heurte au silence obstiné de son père ; Sigurdur Oli et Berghtora semblent parvenus à un point de non-retour ; Erlendur change légèrement d'attitude vis-à-vis de ses coéquipiers et le climat, rude et inhospitalier, est bien évidemment un personnage à part entière, comme dans les enquêtes précédentes, tant il modèle la vie des Islandais (cette histoire de disparitions, qui revient ici encore avec la disparition d'une femme, est un leitmotiv lié au climat affreux qui règne sous ces latitudes). Un bon cru donc. Arnaldur Indridason est définitivement devenu un auteur dont on attend les publications avec impatience.


Arnaldur Indridason, Hiver arctique (Vetrarborgin), Métailié noir, traduit de l'islandais par Eric Boury, 335 pages, 2009


Cathulu (que je remercie pour le prêt), et Cuné ont beaucoup aimé aussi.

PS : le titre de ce billet est emprunté à un poème de Jonas Hallgrimsson, poète islandais du XIXème siècle qu'Erlendur cite plusieurs fois dans le roman.
PSbis : aujourd'hui sur La page littérature, une bande dessinée. Soyons éclectiques ou ne soyons pas.

09.03.2008

L'assassinat du Père Noël

40045864.jpg Reykjavik, quelques jours avant Noël. Erlendur et son équipe sont appelés dans un grand hôtel de luxe : le portier, qui incarnait le Père Noël pour l'arbre de Noël des enfants des employés de l'hôtel, a été retrouvé assassiné, poignardé en plein coeur. L'enquête révèle bien vite de surprenantes choses sur le passé de la victime...


Troisième volume des enquêtes d'Erlendur, La voix est sans conteste le meilleur volet (je précise que je n'ai pas encore lu L'homme du lac, qui vient de sortir en broché). J'avais pourtant trouvé La femme en vert excellent mais je dois dire que celui-ci se situe encore un cran au-dessus, tant au niveau de l'intrigue que des personnages. On retrouve avec plaisir Erlendur et son équipe, égaux à eux-mêmes, et on en apprend un peu plus sur eux : on approfondit l'événement traumatisant du passé d'Erlendur, qui avait été révélé à la fin du deuxième volume, et on comprend pourquoi et comment cet événement a profondément orienté la vie de cet homme, on en sait plus sur la vie de famille d'Elinborg et sur l'absence de désir de paternité de Sigurdur Oli. C'est surtout le personnage d'Erlendur qui prend de l'épaisseur, à travers des détails qui finalement n'en sont pas, comme ses conversations avec sa fille ou sa décision de mener l'enquête sur place, en s'installant à l'hôtel. L'intrigue est dense et très bien ficelée, pleine de fausses pistes et de révélations sur les moeurs équivoques de cet hôtel de luxe plein d'étrangers et d'hommes d'affaires. La personnalité de la victime, qui se dessine tout au long du roman, enfant malheureux réceptacle des rêves de gloire de son père puis homme secret, qui dissimule plus que son passé, nous le rend attachant et permet au passage de s'interroger sur les enfants vedettes et sur la projection que chaque parent met en ses enfants. C'est au final un roman sur la paternité, sous toutes ses formes, celle qu'on n'assume pas comme celle qu'on investit trop et que l'on pervertit. La forme elle-même du roman est intéressante, certains passages en italique, reprenant des événements passés, s'insérant dans le fil d'une narration linéaire fort bien menée!


Un très bon opus, chers happy few!


Arnaldur Indridason, La voix, Points policier


Les avis de Delphine, Clarabel, Tamara, Cathulu, Goelen

PS : pour ceux qui se poseraient la question, il est préférable de lire les romans dans l'ordre : La cité des jarres, La femme en vert puis La voix, tous trois parus chez Points.
PSbis : je sais bien que c'est mal, mais je crois que je vais acheter L'homme du lac sans attendre la (trop) lointaine sortie poche. En même temps, chacun sait que je n'ai rien à lire...

EDIT : un film a été adapté de La cité des jarres par un réalisateur et une équipe islandais. Il est sorti en Islande et aux Etats-Unis mais aucune date n'est annoncée pour la sortie française. Si vous en savez plus, n'hésitez pas à vous manifester!

03.07.2007

Erlendur is back

Chers happy few, malgré des vacances débutantes je suis un petit peu over débordée et malheureusement pas que par des choses futiles, mais comme je pense à vous je vous poste une petite critique.

 

La femme en vert est le deuxième volume des enquêtes de l'inspecteur Erlendur, dont je vous ai déjà parlé ici. C'est le printemps en Islande et un enfant trouve un squelette dans les fondations d'une maison en construction. Comme nous sommes en Islande et pas aux Etats-Unis, pas de Temperance Brennan pour se rendre sur les lieux, pas même de légiste (il est en vacances en Espagne) et Erlendur est contraint de laisser la direction de l'exhumation à un archéologue  et à son équipe. L'exhumation, réalisée dans les règles de l'art par cet anti-Indiana Jones, est très longue. Durant les quelques jours qu'il faudra pour dégager le corps de sa gangue de terre, Erlendur et ses coéquipiers, Elinborg et Sigurdur Oli mènent une enquête qui, compte tenu des premières indications sur la date de la mise en terre, les conduit à se pencher sur des événements vieux de cinquante ans...

 

J'ai trouvé ce second volet carrément excellent. L'intrigue n'est pas bouleversante de nouveauté (cette histoire de squelette qui refait surface m'a fait penser à Saison sèche de mon ami Peter Robinson) mais ce qui la rend haletante, c'est la construction du roman. La narration alterne en effet l'enquête d'Erlendur, l'histoire des personnages mêlés au drame durant la guerre et celle d'Eva Lind, la fille d'Erlendur, dans le coma. Cette construction très efficace permet au suspense de se déployer, surtout si on rajoute à cela une deuxième histoire qui sert de fausse piste, mais qui a un intérêt dans l'enquête (ce n'est pas très clair mais je m'en voudrais de dévoiler des pans de l'intrigue). Il faut ajouter à cela une excellente caractérisation psychologique des personnages : l'histoire qui se déroule dans le passé m'a bouleversée.

Cerise sur le gâteau, on en apprend plus sur les personnages principaux : Elinborg et sa vie de famille recomposée, Sigurdur Oli et son incapacité à gérer sa relation sentimentale, l'ex-femme d'Erlendur fait une très antipathique apparition et on découvre l'origine du trauma d'Erlendur... On y entrevoit aussi un petit bout de l'Histoire islandaise pendant la guerre et on y subit les très longues journées (en avril le soleil se couche à 21 heures, comment passe-t-on l'été dans ce pays ?)...

 

J'ai trouvé cet opus tellement bon que je ne sais pas si je vais avoir la patience d'attendre la sortie poche du troisième volet! Heureusement que dans sa grande mansuétude, le dieu des lecteurs a mis entre mes mains le dernier Evanovich et m'a promis le dernier Thursday Next pour le 5 juillet et le dernier Harry Potter pour le 21! Ce mois de juillet s'annonce... (qui a dit "pluvieux" ?)  shaggadélic !! It rocks baby!

 

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Arnaldur Indridason, La femme en vert, Points policier

 

Ce roman a obtenu de nombreux prix, mais comme mon exemplaire a commencé à circuler, je ne saurais vous dire lesquels, vous m'en voyez marrie...

Les critiques de Laure, Valdebaz, Tamara et  Chimère.

31.05.2007

Godàn daginn Erlendur!

Chers happy few, je rentre tout juste d'un petit voyage de quelques heures en Islande et comme vous pouvez le constater au titre de ce billet, je parle à présent islandais couramment, ce qui pourra enrichir considérablement mon C.V et me permettre d'assurer des cours d'islandais, au nom de la sacro-sainte bivalence, sorte de Graal de l'Education Nationale sur lequel je ne m'étendrai pas car il ne faut pas s'égarer dans les plaines désertiques et enneigées au risque de ne pas en revenir...

 

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 J'ai découvert l'Islande par le biais des sagas, celles de Grettir, de Saint Olàf et des autres, qui relatent les hauts faits des chefs Vikings au début du Moyen-Age. Et s'il faut tout vous dire, ce goût pour les sagas m'est venu de mes études (encore une bizarrerie) et d'une légende familiale : mon grand-père maternel prétend être le descendant d'un célèbre Viking... J'avais donc très envie de découvrir l'oeuvre d'Arnaldur Indridason, auteur de polars islandais, et c'est chose faite grâce à Caroline et au swap!

La cité des jarres est le premier roman traduit mettant en scène Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police criminelle à Reykjavik. Il est appelé au début du roman sur les lieux d'un crime qui semble à première vue typiquement islandais, c'est-à-dire "bête et méchant" (c'est Erlendur lui-même qui dit cela) : un septuagénaire est découvert chez lui, assassiné, assommé avec un cendrier. Le hic, c'est que l'assassin a laissé un message sybillin sur le corps de la victime. A la différence de ses collègues, Sigurdur Oli et Elinborg, Erlendur croit donc que le meurtre est plus complexe que ce qu'il n'y paraît et son enquête préliminaire va lui donner raison : le défunt a un passé peu glorieux et l'assassin pourrait bien surgir de ce passé...

 

Ce que j'aime dans la littérature policière, c'est la façon qu'elle a d'analyser et de décrire le monde qui nous entoure : un bon polar vaut tous les guides de voyage (à l'exception peut-être de la liste d'hôtels). Avec le roman d'Arnaldur (car les Islandais s'appellent tous par leur prénom) c'est toute une société qui se dessine sous nos yeux. Dans un pays de pluie, de glace, de brouillard et de nuit où les disparitions ne sont jamais élucidées, le peuple forme une espèce de grande famille où la filiation est importante : les noms de famille sont construits "à l'ancienne"  (le nom du père suivi de -son pour les garçons et de -dottir pour les filles) et toute l'intrigue tourne autour de la filiation, de ses secrets et de ses héritages, génétiques ou psychologiques. Arnaldur en profite pour s'interroger sur le bien-fondé de l'entreprise DeCode Genetics (qui apparaît sous un autre nom dans le roman), une société privée qui a obtenu auprès de l'Etat islandais le droit d'utiliser les données génétiques des Islandais à des fins de recherche...

Les personnages sont intéressants, Erlendur en tête. C'est un flic à la fois typique (têtu, souvent mal embouché, divorcé, solitaire, peu en prise avec les contingences matérielles) et atypique, dans la mesure où c'est un homme bavard, qui analyse ses sentiments et les extériorise, notamment avec sa fille, Eva Lind, paumée et junkie. C'est d'ailleurs toute la différence avec son homologue suédois, Kurt Wallander, le héros de Henning Mankell, à qui on ne peut s'empêcher de le comparer, sudistes que nous sommes, et qui est un homme extrêmement taciturne et renfermé. Erlendur est très humain, il fait même parfois preuve d'empathie avec les gens qu'il croise au cours de l'enquête, qu'ils soient témoins, victimes ou suspects... 

L'intrigue est bien ficelée et ce qui est étonnant c'est la façon délibérée avec laquelle Arnaldur refuse de se complaire dans la violence. A plusieurs reprises, il épargne au lecteur une description pénible, se contentant d'une pirouette, du style : " Elle leur raconta tout, de manière claire et sans rien omettre." Ce qui se cache derrière ce "tout", le lecteur ne peut que l'imaginer, et c'est la première fois que je lis un polar dans lequel les scènes de violence sont à ce point volontairement occultées.

Vous l'aurez compris chers happy few, c'est une bonne pioche, et je vais récidiver avec la deuxième enquête d'Erlendur (en tout cas la deuxième traduite), La femme en vert! Takk Caroline!

 

Arnaldur Indridason, La cité des jarres, Points policier, 2000