13.11.2009
Secrets de famille... mais en breton
La narratrice, Marie-Yvonne, dernière enfant d'un couple déjà vieux, grandit dans la Bretagne des années 50, entre un père taiseux, une mère à moitié sourde et une soeur aînée folle. Toute sa vie, elle tente de repriser le fil de son histoire et de comprendre celle de sa famille, bâtie sur des non-dits qui sont autant de secrets.
N'y allons pas par quatre chemins, chers happy few, et disons-le tout net, La peine du menuisier de Marie Le Gall, n'était vraisemblablement pas une lecture pour moi et je l'aurais abandonné rapidement s'il n'avait pas fait partie de la sélection du Grand Prix Littéraire du Web, catégorie Premier roman. C'est un roman que j'ai trouvé ennuyeux et sans grâce, qui tente de retracer l'histoire de cette famille de paysans puis ouvriers bretons, à coups de réflexions et d'historiettes pour le moins décousues. Il y a de nombreuses longueurs et de multiples redites dans ce roman manifestement autobiographique (je ne m'étalerai pas là-dessus mais je suis un peu agacée par cette tendance qui veut que souvent les premiers romans soient ouvertement autobiographiques, franchement, people, get a therapist) qui tente de faire la part belle à la psychogénéalogie mais de manière tellement appuyée que ça en devient pénible (et la fin, ah la fin, m'a fait hésiter entre le rire et les soupirs). Rien ne m'a plu dans ce roman, ni l'atmosphère sordide de la Bretagne profonde et pauvre, ni l'histoire qui tient sur un timbre-poste, ni la relation entre cette fille et son père qui se passent à côté et encore moins le style, que j'ai trouvé très lourd. Une rencontre totalement ratée, donc, comme ça arrive parfois, chers happy few.
Marie Le Gall, La peine du menuisier, Phébus, 279 pages, 2009
Je suis la seule à avoir un avis négatif sur ce roman qui a déjà fait un bout de chemin sur la blogosphère. Bellesahi, Cathulu, Cuné, Leiloona, Lou, et Sylire ont toutes été bouleversées par ce roman (Stephie un peu moins). La preuve que je suis sans coeur, chers happy few.

Erzébeth, rassure-toi il n'y aura plus beaucoup de billets sur des nouveautés : à part La clé de l'abîme de Somoza et Histoire de mes assassins de Tejpal, je ne chroniquerai pas d'autres romans lus dans le cadre de ce prix. Pour ceux que ça intéresse, en vrac : je n'ai pas fini L'éclat du diamant, qui est un des pires romans qui me soit passé entre les mains dernièrement (il mériterait un billet rien que pour ses notes de bas de pages, qui m'ont fait hurler de rire, mais à ses dépens), Enclave est un roman page-turner sur un sujet assez intéressant mais hélas pas très bien écrit, Le grand exil est totalement sans intérêt (je me demande encore ce que ce roman est censé raconter, je dois être un peu dure de la comprenette, my bad), Conquistadors est extrêmement bien écrit et Les aubes écarlates m'a ennuyée au possible. Et comme je fais une overdose de nouveautés, j'arrête là (peut-être momentanément, who knows ?) le challenge du 1% littéraire 2009, que j'ai de toute façon déjà clôturé.
06:01 Publié dans Challenge du 1% littéraire 2009, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (43) | Envoyer cette note | Tags : marie le gall, la peine du menuisier, la bretagne déjà je ne suis pas uen fan, mais dans les 50's oh my, le poète a raison, la misère c'est moins pénible au soleil
12.11.2009
Des nuages et des ombres
Tatiana est Mexicaine. Après une année passée à Berlin grâce à une bourse d'études, elle a décidé de rester dans cette ville qu'elle aime et déteste de manière égale, vivant de petits boulots. On lui propose un jour un travail de scribe : transcrire sur papier les pensées que le Docteur Weiss, historien de renom sur le déclin, a enregistrées afin d'écrire un livre sur Berlin. En travaillant pour lui, elle rencontre Jonas, un météorologue qui a une passion pour les nuages...
Je suis bien embarrassée pour vous parler de ce roman, chers happy few : il n'est pas mauvais mais il n'est pas bien bon non plus, ai-je trouvé, évoluant dans les eaux incertaines du "peut mieut faire". Il y a un côté appliqué dans l'écriture de Chloe Aridjis dont c'est ici le premier roman, et cette application peine du coup à tirer son histoire vers le haut (j'en profite pour dire un mot de la 4ème de couverture, écrite manifestement par quelqu'un qui n'a pas lu le roman, on y parle de "récits d'une grande poésie, même s'ils sont parfois très noirs", opinion que je ne partage absolument pas). L'errance circulaire de cette déracinée dans une ville étrangère aurait pu être intéressante et l'est d'ailleurs parfois, l'étrangeté qui peut exsuder de cette foide ville européenne à l'histoire troublée étant assez bien rendue par les yeux de Tatiana, qui s'est exilée pour de mauvaises raisons (elle fuit une famille envahissante), mais l'histoire n'est pas suffisamment dense pour emporter totalement l'adhésion et il y a trop de zones d'ombres dans l'intrigue pour satisfaire pleinement le lecteur. La personnalité de Tatiana, qui se laisse balloter par les événements, sans amis, sans amants et sans passions est pour beaucoup dans cette distance que j'ai ressentie : c'est un personnage fade et falot au contraire de Jonas, qui aurait mérité d'être le héros de sa propre histoire. Quant à Weiss, la troisième figure, il est trop caricatural pour être vraiment intéressant. J'ai bien aimé les passages sur le Berlin pré-1989 coupé par le mur, mais ils sont hélas bien trop brefs pour sauver tout le roman, qui, à l'instar de son héroïne, est brumeux et vague. Je ne suis vraiment pas emballée, c'est le moins que l'on puisse dire, chers happy few.
Chloe Aridjis, Le livre des nuages (Book of clouds), Mercure de France, 215 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Aoustin, 2009.
Lu dans le cadre du Prix des Chroniques de la rentrée littéraire, catégorie Premier roman.
Le billet de Leiloona.

06:00 Publié dans Challenge du 1% littéraire 2009, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : chloe aridjis, le livre des nuages, météorologue c'est sympa, coilà un roman qui ne donne pas du tout envie d'aller à berlin, mo je sais c'est terrible, mais j'irai quand même va
11.11.2009
Invisible
Un avocat, trente-cinq ans et une vie sans intérêt, malgré un job très bien payé dans un gros cabinet au Luxembourg, découvre un matin qu'il est devenu invisible. Passé le premier moment de stupeur, enfin délivré d'une image qu'il déteste, il décide de profiter de cette nouvelle situation pour se libérer du carcan de la société et donner libre cours à ses pulsions.
L'invisible de Pascal Janovjak est un roman totalement sans intérêt, chers happy few, voilà c'est dit, j'assume. Sur la base d'une histoire qui a un sérieux goût de déjà lu et de déjà vu, il ne nous sera rien épargné des poncifs inhérents au thème de l'invisibilité : notre héros si peu héros le devient parce qu'il se sent transparent dans un monde où nous nous côtoyons sans nous voir (avouez que c'est puissamment neuf comme idée, mmmh ?) et il franchit toutes les étapes que lui permet son nouveau statut : voyeurisme, vengeance, viol, avant de se laisser entraîner en Israël dans un passage franchement pénible puis de rentrer en France et d'entrevoir enfin son salut. Il n'y a pas une idée neuve dans ce roman qui paraît bien plus long qu'il ne l'est en réalité et qui n'est sauvé par rien et surtout pas par son style, d'une totale insignifiance. Aussitôt lu aussitôt oublié, chers happy few.
Pascal Janovjak, L'invisible, Buchet Chastel, 301 pages, 2009.
Les billets de Keisha et Leiloona.
Roman lu dans le cadre du Prix des Chroniques de la rentrée littéraire, catégorie Premier roman.

09.11.2009
"Je m'appelle Paul Valéry. Mettons."
Le narrateur, en sortant de la Bibliothèque Nationale où il fait des recherches, rencontre un homme qui ressemble un peu à Paul Valéry et qui lui dit, en substance, qu'André Breton a eu tort de prêter à ce dernier ces propos que nous connaissons tous sur le roman, le fameux "on ne peut plus commencer un roman par 'La marquise sortit à cinq heures'." Intrigué par cet homme qui ne peut pas être Valéry mais qui présente avec l'auteur de troublantes similitudes physiques et qui semble connaître son oeuvre de manière intime et personnelle, le narrateur se perd en sa compagnie dans une longue balade littéraire et culturelle sur la trace des "cinq heures", balade qui l'emmènera plus loin que prévu.
L'homme de cinq heures de Gilles Heuré est un roman à côté duquel je serais assurément passée, chers happy few, s'il n'avait pas été sélectionné pour le Prix des Chroniques de la rentrée littéraire, catégorie Premier roman, ce qui aurait assurément été un tort tant j'ai été séduite par ce roman surprenant et érudit qui se paie le luxe de la légèreté la plus totale. L'homme qui dit s'appeler Paul Valéry invite ainsi notre narrateur (dont nous ne saurons pas grand-chose mais on l'imagine bien chercheur et enseignant en lettres) à flâner de manière libre mais non déstructurée dans ce qui l'obsède depuis des dizaines d'années : le traitement des cinq heures en littérature et en peinture. Sur un sujet à la fois pointu et inutile, qui sonne au départ comme une parodie de sujet de thèse (Monsieur V., ainsi que l'appelle le narrateur, est d'ailleurs la risée du monde universitaire), le lecteur est convié à un parcours passionnant : de Stendhal (dont il est beaucoup question, pour mon plus grand bonheur) à Orwell en passant par Hemingway, Zola, Verne, Hugo, Valéry évidemment, et bien d'autres, c'est tout un pan de la littérature vue par le tout petit bout de la lorgnette qui est ici mis au jour, et s'engage alors une réflexion décalée sur l'Art. Mais l'histoire (car il y en a bien une finalement, malgré les apparences) ne tourne pas qu'autour de la littérature, cette dernière s'étant révélée être le moyen pour notre Monsieur V. de tenter de domestiquer un passé douloureux. Hommage à la littérature, aux chercheurs et aux obsédés textuels, ce roman virtuose sans jamais être pédant, écrit par une plume vive et non dénuée d'humour m'a conquise, chers happy few.
Gilles Heuré, L'homme de cinq heures, Viviane Hamy, 286 pages, 2009
Le billet de Leiloona.
07.11.2009
Don't cry for me Argentina
(dans votre grande magnanimité, vous excuserez le titre de ce billet, chers happy few) (ou pas) (je tiens quand même à préciser pour ma défense que je viens de lire 12 romans imposés en moins de 15 jours, je trouve que si le seul dommage collatéral est un titre un peu pourri, je l'ai échappé belle, j'aurais pu faire pire comme lancer un swap pour happy few ou m'inscrire à trois challenges) (ah, non, ça c'est fait me dit-on dans l'oreillette, my bad)

Argentine, 1996, un dimanche de mars. La vieille Ernestina attend sa petite-fille de 18 ans, qu'elle n'a jamais vue : la jeune fille fait partie de ces centaines d'enfants volés à leurs parents arrêtés, torturés et exécutés pendant la dictature. Malvina a été élevée par un militaire et sa femme, Violetta, qui a fermé les yeux sur ce qui se passait autour d'elle. Ernestina et Violetta, au cours de cette journée, qui est aussi l'anniversaire de Malvina, déroulent le fil de leurs souvenirs.
La perrita (ou petite chienne, titre qui prend tout son sens à la lecture) est un bon et beau roman, chers happy few, qui dresse avec justesse et émotion les portraits de deux Argentines qui, vivant dans ce pays au même moment n'en voient pas du tout le même visage. Ernestina est une provinciale, qui a épousé un professeur de littérature lunaire et cultivé. Ils ont un fils, un seul, Juan, qui fait des études de médecine et épouse une jeune femme belle et brillante, enceinte de six mois au moment où ils sont arrêtés tous les deux. Pour Ernestina, qui pensait que l'armée n'arrêtait que les voyous qui le méritaient et qui ne prêtait pas attention aux alarmantes rumeurs de tortures et d'exécutions qui commençaient à courir, le monde s'écroule. Elle refuse de croire qu'elle ne reverra jamais son fils, puis quand elle finit par admettre l'impensable, elle cherche l'enfant, persuadée qu'il a survécu. De l'autre côté de la démarcation, Violetta est une femme lâche et égoïste qui vit dans l'ombre d'un père brillant qu'elle veut satisfaire à tout prix puis dans celle d'un mari rigide tout en refusant toujours de comprendre ce qui se déroule réellement en dehors de son bel appartement. Sans amis, sans centres d'intérêts, Violetta se focalise sur son désir d'enfant inassouvi, prête à tout pour être mère, même à refuser de voir ce qui crève les yeux. Le destin de ces deux femmes se trouve tragiquement lié par cette enfant volée à qui on a menti toute sa vie. Par le biais de la petite histoire, Isabelle Condou peint la violence d'un pays entré en dictature comme on croit se sauver, qui découvre à retardement les horreurs commises en toute légitimité par ceux qui ont pris le pouvoir, tout en laissant transparaître un amour fou pour ce pays. C'est juste et c'est touchant. Je recommande, chers happy few.
Isabelle Condou, La perrita, Plon, 294 pages, 2009
Roman lu dans le cadre du Prix des Chroniques de la rentrée littéraire, catégorie Roman français.
Les billets élogieux d'Antigone, Cathulu, Cuné, Leiloona et Stephie.

06.11.2009
Des pleurs dans la nuit

Lors de l'anniversaire de Solange, sa soeur, Feu de Bois, presque clochard, qui vit aux crochets de tous, lui offre une broche magnifique. Mais la somptuosité du cadeau soulève de l'incompréhension de la part des convives, incompréhension qui se mue rapidement en colère et en mots irréparables. Feu de Bois, sous l'emprise de sentiments dans lesquels se mêlent la fureur, l'humiliation mais aussi des relents de ce qu'il a vécu durant la guerre d'Algérie, se rend alors coupable d'une agression. Son cousin, Rabut, se souvient alors de l'histoire de Feu de Bois et notamment de ce qui s'est passé en Algérie.
Des hommes est le deuxième roman que j'ai décidé de lire dans le cadre du Prix Goncourt des Lycéens (qui sera attribué lundi 9 novembre), chers happy few, et le moins que l'on puisse dire est que je sors de cette lecture totalement partagée. La première partie de ce roman (en gros les cent premières pages) m'a agacée au plus haut point : le style est volontairement haché, avec des effets de style pénibles au niveau des dialogues notamment (je cite un passage pour que tout le monde comprenne car c'est finalement assez difficile à décrire : "Attendez, si je confirme. Si je. Que je. Vous voulez que je. Moi, que je dise. Et que je confirme oui, ici, ce qui s'est passé ici." , le tout sans jamais de tirets ni de propositions incises. Bref. Je ne sais pas vous chers happy few mais tous ces auteurs contemporains qui croient réinventer le dialogue en en supprimant les caractéristiques formelles me hérissent au plus haut point, j'ai l'impression qu'ils croient encore que la forme prime à tout prix sur le fond, au secours.) Cette première partie, racontée à la première personne par Rabut, le cousin, m'a paru artificielle, creuse et répétitive, et je ne vous cache pas que j'ai failli abandonner là ma lecture. Comme je suis une lectrice consciencieuse je me suis entêtée et heureusement pour moi, la deuxième partie, qui raconte à la troisième personne la guerre telle que l'a vécue Feu de Bois s'est révélée bien meilleure : le style devient fluide et l'histoire décolle enfin, mettant en scène les horreurs de la guerre et l'impact qu'elle a eu sur ces jeunes gens de manière terrible. A la fois victimes d'une guerre qu'ils n'ont pas choisi de faire et bourreaux se livrant aux pires exactions sous prétexte que ce sont les ordres, ces jeunes soldats seront bien évidemment incapables, une fois revenus à la vie civile, d'oublier les atrocités commises de part et d'autre, ce qui pèsera de manière inexorable sur leur vie. C'est un roman qui s'interroge de manière personnelle sur la façon dont la guerre ne s'arrête jamais pour ceux qui l'ont faite mais qui a peiné à me convaincre en raison d'un style qui, quand il n'est pas complètement maîtrisé, entrave la lecture. Pas mal, sans plus.
Laurent Mauvignier, Des hommes, Les éditions de minuit, 281 pages, 2009

18:59 Publié dans Challenge du 1% littéraire 2009, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note | Tags : laurent mauvignier, des hommes, guerre d'algérie, province, usine renault
27.10.2009
Cher libraire
Comme tout LCA qui se respecte, chers happy few, j'ai connu des libraires de toutes sortes.
Des grands, des petits, des efflanqués, des ronds, des timides, des bavards, des étrangers qui ne parlaient pas ma langue (mais quelle idée aussi, de rentrer systématiquement dans une librairie même quand je ne parle pas un mot de la langue du pays ?), des qui n'avaient de libraire que le nom (car oui, cela existe, malheureusement, et pas seulement dans ces supermarchés de la culture où on veut nous faire prendre des vendeurs pour des libraires), mais surtout des passionnés, des lecteurs, des vrais, de ceux qui s'enthousiasment avec sincérité, loin des modes et des Prix. Je me souviens bien de mon libraire de province, qui dans cette petite ville accablée de soleil mettait trois bonnes semaines à voir arriver les livres qu'on lui commandait (j'ai bien cru que je n'arriverais jamais à lire Le Seigneur des anneaux, j'avais 15 ans et une nature de lectrice impatiente) et qui pestait après chaque émission de Pivot, regrettant que les auteurs télégéniques se vendent nettement mieux que les autres, même s'ils écrivaient des romans sans intérêt. Je me souviens de la plupart des librairies dans lesquelles j'ai fureté (car je ne peux pas m'empêcher de pousser la porte des librairies qui croisent mon chemin, c'est une maladie), des conseils avisés que j'ai reçus ici ou là, de ceux que je n'ai pas suivis (car le lecteur, comme le libraire, est entêté) et toujours, de cette odeur de papier, si familière et si rassurante, qui m'a accueillie dans ces dizaines (centaines ?) de librairies où je suis entrée et d'où je ne suis jamais ressortie les mains vides, car telle est notre malédiction et notre joie, chers happy few.
C'est cette relation si particulière qui unit le lecteur aux libraires en général que célèbre

Lettres à mon libraire.
Sous la direction de Jean Morzadec (qui anime Le choix des libraires), 44 auteurs se sont prêtés à l'exercice de style et ont écrit une lettre ou un texte célébrant leur(s) libraire(s).
On y retrouve compilés tous nos comportements de LCA : Christine Sourgins note ainsi que "comme le sang appelle le sang, les livres appellent les livres" (on ne saurait mieux métaphoriser nos PAL, chers happy few), Benoît Hopquin décrit parfaitement la façon dont le lecteur ne peut pas résister à l'appel de la librairie tout en sachant qu'une fois à l'intérieur il est cuit et Benoîte Groult résume en une seule phrase ce que nous expérimentons tous dans notre faible chair : "on peut acheter un livre dont on sait bien, au fond de soi, qu'on ne le lira pas de sitôt. Mais c'est un coup de foudre et il faut parfois céder à ses coups de foudre."
Certains textes sont plus réussis que d'autres, ce qui est un peu la règle de ce genre de recueil : la plume de Bernard Giraudeau est légère et pleine d'humour, Jean-Bernard Pouy célèbre l'esprit de résistance, Robert Pagani raconte ses nombreuses rencontres aux quatre coins du monde, notamment celle avec ce libraire new-yorkais qui refuse des ventes aux clients indignes et Delphine de Vigan rend hommage à une libraire foudroyée par la maladie dans un texte très personnel. On voit se dessiner les silhouettes de ces hommes et de ces femmes qui ont conduit des centaines de lecteurs sur les chemins de la littérature, ma préférence allant à cette libraire parisienne qui a dit un jour à Denis Grozdanovitch : "Vous savez, nous autres, nous sommes des extraterrestres, nous voyageons dans l'espace parmi les plus lointaines planètes de la galaxie Gutenberg!" On ne saurait mieux dire, chers happy few.
Un recueil sympathique, même si j'ai regretté la façon dont certains en profitent pour faire la promotion de leur dernier ouvrage : il me semble que l'amour de la lecture est un acte purement gratuit, qui mérite d'être célébré pour lui-même. Dommage.
Lettres à mon libraire, préfacées par François Busnel (préface que je n'ai d'ailleurs pas trouvé très intéressante), Rouergue/France Info/le choix des libraires, 120 pages
Merci Emmyne pour le cadeau!
Le billet de Cathulu.

18:40 Publié dans Littérature française | Lien permanent | Commentaires (33) | Envoyer cette note | Tags : lettres à mon libraire, j'aimerais avoir une librairie, où je ne vendrais que ce que j'aime, ben oui j'ai le droit d'être sectaire, non ?, levraoueg si tu me lis, il rentre dans le 1% littéraire celui-ci ?
19.10.2009
Résistant

En 1942, alors que la Pologne est dévastée par les nazis et les Soviétiques, Jan Karski est envoyé en mission auprès du gouvernement en exil à Londres. Il doit l'alerter sur le sort des Juifs et prévenir le monde entier des massacres perpétrés dans les camps. Jan Karski s'acquitte de sa tâche et inlassablement raconte ce qu'il a vu dans le ghetto de Varsovie. En pure perte, nul ne l'écoute. Trente-cinq ans plus tard, il témoigne dans Shoah, le film de Lanzmann.
Me voilà bien ennuyée pour vous parler de cet ouvrage, chers happy few, qui a, si je ne m'abuse, eu bonne presse partout. Si Jan Karski est sous-titré roman, il n'en est un que dans sa dernière partie, où Haenel se met enfin à la place de cet homme et en fait un personnage qui s'interroge inlassablement sur les raisons qui ont poussé les Alliés à ne pas agir alors qu'ils savaient que les Juifs étaient exterminés. Il a rencontré Roosevelt, a témoigné infatiguablement et nul n'a pris le relais : les médias ont atténué ses révélations, les gouvernements l'ont poliment écouté et lui ont tout aussi poliment tourné le dos, pour des raisons politico-économiques qui font froid dans le dos mais n'en sont pas pour autant des révélations fracassantes. Et de fait, le problème de cet ouvrage n'est pas son fond : la vie de Karski, résistant, aventurier qui survécut à presque tout, mérite bien évidemment d'être racontée. Mais la forme choisie par Haenel se révèle vite limitée : la première partie est purement descriptive (il raconte l'intervention de Karski dans Shoah, retraçant même les intonations et les plans de caméra, exercice que je trouve franchement un peu vain) et la deuxième est paraphrastique (Haenel résume le témoignage de Karski paru en 1944 sous le titre Story of a secret state). Et je ne peux que m'interroger sur cet étrange choix formel, qui est bien évidemment source de nombreuses répétitions et qui fait à mon avis de Jan Karski une espèce d'essai déguisé (le Prix Médicis ne s'y est pas trompé, qui l'avait sélectionné dans cette catégorie contrairement au Goncourt) qui manque de force. Je pense que Karski aurait mérité qu'on prenne la peine de lui consacrer un véritable roman (c'est d'ailleurs la dernière partie la plus réussie quand Haenel ose enfin se plonger dans la fiction, comme s'il avait été réticent dans les deux premières parties à se défaire du cadre de la réalité) ou au contraire un véritable essai d'historien et pas cet ouvrage hybride que je trouve inabouti et qui n'a étrangement suscité en moi aucune émotion particulière.
Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, L'Infini, 187 pages, 2009
Lu dans le cadre du Prix Goncourt des Lycéens.
Les billets de Chiffonnette et Leiloona.

18:01 Publié dans Challenge du 1% littéraire 2009, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (19) | Envoyer cette note | Tags : haenel, jan karski, shoah, pologne, holocauste
04.10.2009
"L'amour n'est pas de l'antimatière"
Thomas Drimm a 13 ans moins le quart. Il vit dans une banlieue minable des Etats-Uniques, un état totalitaire sous ses faux airs de république, où le président Narkos III n'est qu'un fantoche sous perfusion. Dans cette société où le Hasard a été érigée en ligne de vie, où les obèses sont internés et les dépressifs "retraités" en pièces détachées, Thomas, préobèse et fils d'un alcoolique, est déjà un raté. Un dimanche, il tue, par inadvertance et d'un coup de cerf-volant, Léonard Pictone, un scientifique de renom qui avait une mission et qui, pour la mener à bien, s'incarne après sa mort, dans... l'ours en peluche de Thomas. Le jeune garçon va se retrouver héros bien malgré lui d'une trépidante aventure.
Didier van Cauwelaert, prix Goncourt pour Un aller simple, s'essaie pour la première fois, avec la série consacrée à Thomas Drimm, à la littérature jeunesse, sous une forme particulière puisque ce roman a été publié en feuilleton sur téléphone portable, renouant ainsi de manière moderne avec une vieille pratique. Et ce premier volume, intitulé La fin du monde tombe un jeudi, est une véritable réussite, à la fois thriller bâti comme un compte à rebours et roman initiatique. Le monde bâti par Cauwelaert est intéressant à plus d'un titre, la SF permettant encore une fois une réflexion sur les dérives de notre société : scission riches/pauvres, caractère totalement aléatoire de la réussite (pas au mérite mais au jeu), jeu national (le man-ball) décérébré et violent, obligation de regarder les infos télévisées et manipulation politique, enseignement à dix vitesses (les bons profs aux élèves riches), censure, OGM à tous les repas, mise à l'écart de ceux qui ne rentrent pas dans le moule, etc. S'ajoute à cela une intrigue totalement SF très cohérente, avec menace imminente d'apocalypse qui tient le lecteur en haleine du début à la fin. Le personnage de Thomas est crédible et bien campé, en ado contraint de grandir bien vite, confronté à un monde d'adultes qui se manipulent à qui mieux mieux pour des intérêts qui le dépassent. Le style est vif et alerte, il y a pas mal d'humour, en bref, je recommande très chaudement. Et j'attends la suite!
Didier van Cauwelaert, Thomas Drimm, t.1, La fin du monde tombe un jeudi, Albin Michel, 393 pages, 2009.
Les billets de Celsmoon, Leiloona, Stephie, Yueyin, toutes conquises.
02.10.2009
"Il y a souvent une nette tendance à la nostalgie chez les Nathalie"
Nathalie et François s'aiment depuis sept ans. Sept ans d'un bonheur conjugal sans effort et sans nuage, tant ces deux-là semblent s'être accordés le plus naturellement du monde dès le premier regard. Oui, mais voilà, un dimanche, alors que Nathalie est en train de lire un roman russe, François, parti courir, est renversé par une voiture. Veuve, Nathalie s'enferme dans le travail et refuse d'envisager de refaire sa vie. Jusqu'au jour où, pour une sombre histoire de moquette et de talons aiguilles, elle embrasse, presque par inadvertance, un de ses jeunes subalternes, Markus...
La délicatesse est sans conteste le plus abouti des romans de David Foenkinos (chouchoutisé depuis longtemps par sa vestale attitrée) que j'ai lus, chers happy few. Sur un sujet grave et plus profond qu'il n'en a l'air, Foenkinos bâtit une intrigue aérienne pleine de trouvailles. Si son sens de la formule en agace plus d'un, je l'aime pour ma part de plus en plus, parce que je trouve qu'il sait se faire oublier, se diluer dans une narration toute en finesse, servie par une construction ludique qui m'a beaucoup plu. En effet, entre les chapitres se sont glissées de toutes petites notules qui dressent des listes (les trois romans préférés de Nathalie, des résultats de football...), des recettes de cuisine, des informations pratiques (distance entre Paris et Moscou, date de sortie d'Un homme qui me plaît de Claude Lelouch...), des extraits de films, de pièces de théâtre ou de chansons, des notices de médicament, autant d'intermèdes en rapport complet avec l'histoire, qui l'allègent et la densifient à la fois (si, si, c'est possible, la preuve). Il y a beaucoup de fantaisie dans ce roman où on démantèle un trafic de mozzarella, où on lit Cioran dans le RER et des auteurs russes moins connus que Tourgueniev et où, grâce à un Suédois entêté et charmant, une jeune femme réapprend à vivre. Délicieux et léger comme un feuilleté surmonté d'un peu de crème.
David Foenkinos, La délicatesse, Gallimard, 2009, 201 pages inventives avec quelques notes en bas et 117 chapitres, comme dans un jeu d'enfant.
Le billet de Caro[line] (merci pour le prêt).

19:07 Publié dans Challenge du 1% littéraire 2009, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : david foenkinos, la délicatesse, suisse et russie, larousse et robert, pez, allergies au poisson