27.06.2009
Seuls
Perdido Beach, Californie, un matin comme les autres. Soudain, au même instant, tous les adultes et les adolescents de plus de 15 ans disparaissent, volatilisés. Livrés à eux-mêmes, les enfants déboussolés puis effrayés (il faut s'occuper des bébés et des enfants en bas âge, gérer les problèmes matériels) tentent maladroitement de s'organiser quand apparaît, à la tête des enfants du pensionnat privé de la ville, Caine, un ado magnétique et cruel qui se nomme chef et organise un régime pas vraiment démocratique, aidé par des brutes sans complexes. Et Caine, comme d'autres adolescents, a développé des talents pour le moins étranges...
Gone est un très bon roman de SF jeunesse, chers happy few, qui réutilise de manière relativement neuve une intrigue de départ pour le moins éculée : que se passerait-il dans un monde sans adultes ? Si j'ai eu au départ l'impression de me retrouver dans un ersatz de Sa Majesté des mouches (roman que je n'ai pas du tout aimé), cela s'est très rapidement atténué tant Michael Grant a su intégrer à son récit des situations nouvelles. L'argument de SF aide beaucoup, les enfants se retrouvant prisonniers de la Zone, une sphère délimitée par un mur électrifié fabriqué dans une étrange matière et dont le centre se trouve être la centrale nucléaire qui approvisionne la ville en électricité. Dans cette Zone, certains jeunes gens se retrouvent munis de talents de super-héros (télékinésie, pouvoir de guérison par imposition des mains, maîtrise du feu, déplacements rapides, matérialisation et téléportation, entre autres), les animaux présentent d'inquiétantes mutations (les serpents ont des ailes, les coyotes parlent) et tous les ados qui atteignent 15 ans se volatilisent à leur tour. C'est dans ce climat pour le moins oppressant (et pas seulement pour les personnages), que vont s'affronter Sam, presque 15 ans, qui a jadis été le héros de la ville pour avoir sauvé les passagers d'un bus, et Caine, presque 15 ans également, qui veut trouver le moyen de ne pas disparaître quand arrivera son anniversaire et dominer la Zone. Il y a pas mal de violence dans ce roman, l'humanité étant finalement soumise aux mêmes désirs et aux mêmes obsessions quelle que soit l'âge de ses membres, et certaines scènes sont assez dures. Les personnages, assez archétypaux (le lâche, l'intello, le gars sympa, la brute...), évoluent quand même un peu mais la primauté est donnée à l'action menée tambour battant et qui apporte suffisamment de réponses au lecteur pour le faire patienter jusqu'au volume suivant. A lire!
Michael Grant, Gone, Pocket jeunesse, 586 pages, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie Lafon, avec une couverture que je trouve pour ma part assez moche, oui, je sais, ce n'est pas vraiment important.
L'avis de SBM, que je remercie pour le prêt!
17:55 Publié dans Jeunesse, Littérature anglo-saxonne, SF | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note | Tags : michael grant, gone, un coyote qui parle c'est flippant, mais moins qu'un gamin avec un flingue, oui aujourd'hui c'est philo's tags, on ne peut pas se poiler tous les jours non plus, non mais.
11.06.2009
Au vent mauvais
Angleterre, 1898. Le jeune Samuel Godwin, étudiant en art, a été engagé par le très riche Ernest Farrow pour servir de précepteur à ses deux filles, la douce Juliana et la sauvage Marianne, respectivement âgées de 17 et 16 ans. Immédiatement séduit par la personnalité des deux jeunes filles, par l'amabilité de leur gouvernante, Charlotte Agnew, et par le charisme de Mr Farrow, le jeune homme tombe littéralement amoureux de la maison, Fourwinds, somptueuse demeure qui a la particularité de présenter sur ses façades une sculpture représentant les Quatre Vents, d'où son nom. Mais la façade qui devrait mettre en scène le Vent d'Ouest est nue, Marianne a des crises de somnanbulisme qui ressemblent à des épisodes de folie passagère, Juliana semble cacher quelque chose et leur mère, Constance Farrow, est morte dans des circonstances étranges. Que s'est-il réellement passé dans cette charmante demeure ?
De pierre et de cendre est un hommage affiché aux romans victoriens et gothiques, chers happy few, et qui à ce titre, en reprend ouvertement certains codes. Il débute comme La dame en blanc de Wilkie Collins : un jeune professeur de dessin arrive de nuit dans une grande propriété solitaire et il est confronté à une apparition, ici en l'occurence Marianne, qui tient un discours sans queue ni tête sur la disparition du Vent d'Ouest. S'enclenche ensuite une narration à deux voix (celle de Charlotte, la gouvernante, et celle de Samuel), parfois entrecoupée de lettres ou de récits menés par une tierce personne. Cette alternance des points de vue clairement matérialisée par les en-têtes de chapitres, permet d'instaurer un malaise qui de diffus au départ, devient de plus en plus pesant, l'écheveau du terrible secret de famille étant déroulé de manière quasiment parallèle par Charlotte (bien malgré elle) et par Samuel le bien nommé (Godwin=Good Wind) (et qui lui, mène volontairement l'enquête). Je ne peux rien dire de l'intrigue (car contrairement à une légende bien établie, je ne suis pas une spoileuse, non mais), mais elle est bien menée et l'atmosphère est particulièrement bien rendue, le cadre idyllique de ce coin de Sussex se révélant abriter beaucoup de souffrance ; on y retrouve des lieux communs propres aux romans gothiques, comme la demoiselle en détresse (qui n'est pas forcément celle qu'on croit), les figures masculines terrifiantes, le lac et son inquiétante profondeur, et les mystérieuses scènes de nuit, auxquelles s'ajoute une réflexion sur l'art, peinture et sculpture, qui parcourt le roman de manière très intéressante. A ce titre, j'ai commencé par pester contre la couverture du Livre de Poche, me disant qu'un tableau pré-raphaélite aurait été une bien meilleure idée, tant pour la période que pour les personnages (le tableau choisi date de 1909), avant de comprendre en cours d'intrigue le pourquoi de ce choix finalement pas si mauvais. Au final, si De pierre et de cendre n'est pas le roman du siècle, c'est un bon roman page turner, qui ravira les amateurs de littérature victorienne, de belles maisons et de secrets, et que vous pouvez emporter dans votre valise en toute confiance (ben oui, les vacances se profilent, non ?) (comment ça, pas pour tout le monde ?).
Linda Newbery, De pierre et de cendre (Set in stone), Le Livre de Poche, 380 pages, traduit de l'anglais par Joseph Antoine, 2006 pour la première parution, 2008 pour la traduction française et 2009 pour la présente édition (ce roman a d'abord été publié chez Phébus). Je trouve le titre anglais meilleur et plus parlant, by the way (ben oui, si je ne pinaillais pas, vous vous demanderiez ce qui m'arrive, chers happy few, ne niez pas, va, je sais tout).
Les billets des copines victoriennes : Cryssilda, Lilly (qui a été la première à me donner envie de lire ce roman et qui a manifestement contaminé tout le monde), Lou, Pimpi, Romanza.
09:11 Publié dans Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (24) | Envoyer cette note | Tags : linda newbery, de pierre et de cendre, voilà qui ferait un bon film, avec colin dans le rôle de gideon, et zac dans le rôle de samuel évidemment, je dis ça pour isil qui en est folle hé hé.
30.05.2009
Nothing but trouble
Lizzie Brown est institutrice en maternelle à Atlanta. Elle mène une vie réglée au millimètre avec son chien, Pirate, elle s'est éloignée de ses parents adoptifs et elle a peu d'amis. Le jour de ses 30 ans, elle voit débarquer sa grand-mère biologique, qu'elle ne connaissait pas : Gertie conduit une Harley, est habillée comme une bikeuse, et lui révèle qu'elle est en réalité une tueuse de démons. Persuadée que sa grand-mère est totalement folle, Lizzie se rend compte que son chien s'est mis à parler et voit alors surgir de la salle de bains, un... démon. Ce ne sera pas le dernier.
Ah, chers happy few, voici un petit roman follement divertissant, mélange détonant entre les aventures rocambolesques de Stephanie Plum et celles plus musclées de Buffy. Avec beaucoup d'humour, Angie Fox met en scène une jeune femme psycho-rigide (elle tape sa liste de courses à l'ordinateur et ne fait rien qui ne soit prévu des mois à l'avance) dont la vie bien réglée vole en éclats du jour au lendemain. L'humour naît autant du décalage entre les pouvoirs que Lizzie est censée posséder et les situations auxquelles elle est confrontée (elle ne sait pas par quel bout on prend un démon, encore moins une arme) que de la galerie de personnages secondaires assez barjots. Gertie appartient en effet à un couvent de sorcières, les Red Skulls, qui ressemblent plus à des Hell's angels sous acide avec des goûts vestimentaires pour le moins discutables qu'à des magiciennes compétentes, sans compter qu'elles pratiquent une magie pour le moins... originale et odorante. L'honnêteté me pousse à ajouter qu'Angie Fox a créé un personnage assez fascinant, le grec Dimitri, auréolé d'une intense sexytude, toujours de noir vêtu (comme un certain Ranger me dit-on dans l'oreillette), so mysterious et so dangerous comme on aime, et qui n'est pas pour rien dans le plaisir que l'on prend à cette lecture (ben oui, j'avais dit que je serai honnête). Au niveau de l'intrigue, rien de bien révolutionnaire (Lizzie affrontera des loups-garous déchaînés et un démon de cinquième niveau, visitera les premiers et deuxièmes cercles de l'enfer et devra surtout affronter ses propres démons) mais c'est drôle, enlevé, un peu pimenté (c'est une lecture à galipettes pour ceux qui, par le plus grand des hasards en chercheraient, je dis ça, je dis rien), bref, c'est fun et franchement, ça fait du bien, chers happy few!
Angie Fox, The accidental demon slayer, Dorchester publishing, 292 pages. Pas de traduction française pour l'instant mais un deuxième volume paru en anglais.
Le billet de Chimère, par qui le so hot Dimitri est arrivé dans ma boîte aux lettres : tout le plaisir fut pour moi, merci!
00:03 Publié dans Fantastique, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (29) | Envoyer cette note | Tags : angie fox, the accidental demon slayer, magic is messy and smelly, les hommes en noir c'est sexy
18.05.2009
O fin amère!
Firmin est un rat. Il vit à Scolley Square, un quartier de Boston en passe d'être rasé, où il est né en 1960. Au soir de sa très courte vie, il raconte son histoire, celle d'un animal hors norme, car Firmin a des capacités humaines : il sait lire et il a passé sa vie dans une librairie, à dévorer les ouvrages...
Firmin, sous-titré Autobiographie d'un grignoteur de livres par la traduction (pourquoi avoir rajouté cette précision, encore un mystère épais comme le succès de Guillaume M.), est un roman qui avait titillé ma curiosité : pensez donc, l'histoire (littéralement) d'un rat de bibliothèque, pauvre être rejeté par ses frères et soeurs, mal nourri par sa pochtronne de mère et qui découvre très rapidement qu'il peut lire les livres au lieu de les manger, voilà qui s'annonçait des plus intriguants. Et alors ? vous demandez-vous, chers happy few curieux. Et alors, je ne suis pas convaincue, chers happy few, c'est le moins que l'on puisse dire.
Il y a des éléments assez sympathiques dans cette histoire, ne serait-ce que le postulat de départ ou la façon dont Firmin appréhende le monde qui l'entoure (il se cache dans les livres pour mieux accepter d'être rejeté par les siens qui le trouvent trop différent). Il fantasme sa vie, mélange ses lectures à ses souvenirs réels, s'imagine être un homme et vivre au milieu de ceux qu'il considère comme véritablement les siens, et c'est là que certaines choses m'ont déplu : tous les passages sur sa perversité, son penchant pour le vice, les films pornographiques et les jambes de Ginger Rogers sont malvenus et n'apportent rien au personnage (je n'ai jamais oublié qu'il s'agissait d'un rat et la scène finale avec Ginger, eew, chers happy few, il n'y a pas d'autre mot). Firmin est un geignard qui ne cesse de se plaindre, à tel point que, forte de certaines annonces initiales, j'attendais des rebondissements en pagaille, rebondissements dont on n'a jamais vu l'ombre de la moustache. Il n'y a presque pas d'histoire, tout tournant autour de la description assez redondante de ce quartier de Boston voué à la destruction, Firmin en fréquentant un tout petit périmètre. Et enfin, j'attendais beaucoup du rapport aux livres et à la littérature, or les quelques auteurs cités ne font pas du tout partie de mon panthéon personnel et je n'ai jamais ressenti aucune empathie pour ce rat-lecteur qui voue un culte à Joyce. Un roman qui ne mérite pas le ridicule bandeau dont Actes Sud l'a orné : "Si lire est ton plaisir et ton destin, ce livre a été écrit pour toi", clame pompeusement Baricco sur un hideux fond jaune fluo. On voit bien qu'Alessandro ne me connaît pas chers happy few.
Sam Savage, Firmin, Autobiographie d'un grignoteur de livres (Firmin), Actes sud, 199 pages, traduit de l'américain par Céline Leroy, illustré par Fernando Krahn (quelques planches disséminées dans le roman que j'ai pour ma part trouvées laides et inutiles mais ça n'engage que moi, chers happy few), 2009.
Le billet d'Ys, pas convaincue non plus. Merci Cuné pour le prêt!
15.05.2009
Le Roi Canute avait le coeur usé...
Ivanhoé s'ennuie : sa femme Rowena est une insupportable bigote et leur mariage est un échec. Il décide alors de repartir en croisade auprès de Richard Coeur de Lion, dans le secret espoir de retrouver celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer, la belle Rebecca...
Non, vous ne rêvez pas, chers happy few, cet ouvrage de Thackeray (l'auteur de La foire aux vanités, l'un de mes romans cultes) est bel et bien la suite d'Ivanhoé, l'un des romans les plus célèbres de Walter Scott. Partant du principe que, comme trop souvent, l'auteur a arrêté son oeuvre "de manière aussi peu satisfaisante que prématurée à la page 320 du troisième tome", Thackeray, très déçu que le chevalier Wilfrid n'ait pas épousé la belle Rebecca et se soit contenté de Rowena "aux cheveux filasses", a décidé de leur donner une deuxième chance, en rédigeant, en 1851, ce petit ouvrage qui est une réjouissante parodie des romans de chevalerie du XIXe siècle. En une centaine de pages bien troussées, Thackeray reprend tous les poncifs du genre : le chevalier mélancolique et héroïque (Ivanhoé tue des milliers d'ennemis à chaque bataille), la belle martyrisée (la pauvre Rebecca survit quatre années complètes en ne mangeant que du pain et de l'eau), la femme parfaite (Rowena est insupportable de radinerie, de dévôterie et de flegme britannique), le trouvère qui accompagne le héros (et qui ici chante toujours à mauvais escient) pour ne citer que ces figures emblématiques... Richard Coeur de Lion en prend pour son grade, roi pétri de mauvaise foi et ne songeant qu'à la bagatelle, et les Chrétiens en croisade sont présentés comme des barbares plus sanguinaires que les Maures contre qui ils se battent. Le narrateur intervient tout le temps, refuse de donner des détails, passe sur dix années en deux lignes et permet à des personnages morts d'aller boire une bière puisque leur rôle est terminé. C'est drôle, bourré d'ironie (la fin est délicieuse) et de références : un régal, chers happy few.
William Thackeray, Ivanhoé à la rescousse! (Rebecca & Rowena), Rivages, Série humoristique, 107 pages, traduit de l'anglais par Thierry Beauchamp, première traduction française en 2006, présente édition 2009.
PS : que ceux qui n'auraient pas lu Ivanhoé se rassurent : la préface propose un résumé qui permet de suivre parfaitement l'intrigue. Pour ceux qui n'auraient pas eu la chance de le lire au collège et qui voudraient réparer cette impardonnable lacune, il existe au moins une édition jeunesse complète en folio junior.
01.05.2009
Nouveau Monde

Todd Hewitt a presque 13 ans. Il vit dans la colonie de Prentissville, à Nouveau Monde, une planète que les humains ont colonisé une vingtaine d'années auparavant. Il est le dernier garçon dans cette petite communauté exclusivement composée d'hommes. Les femmes sont toutes mortes, victimes d'un virus répandu par les Spackles, aliens vivant dans ce monde : le Bruit. Ce virus, en plus d'avoir éliminé femmes et filles, a modifié les hommes : ils entendent toutes les pensées du monde qui les entoure, humains et animaux, vivant dans un monde plein de bruit, où l'intimité n'existe plus.
Un mois à peine avant son anniversaire, qui fera de lui un homme à part entière, Todd découvre dans le marais qui entoure le village... une fille de son âge. C'est le début d'une longue fuite pour les deux adolescents, et d'une longue traque.
La voix du couteau, chers happy few, premier volume de la trilogie Chaos en marche, est un roman de SF mâtinée de western, clairement destiné à un lectorat adulescent, que j'ai trouvé très emballant. Si le propos n'est pas vraiment original puisqu'on est en présence d'un roman initiatique assez typique (Todd franchit des épreuves, découvre qu'on lui a menti toute sa vie, est contraint de composer avec une nouvelle vision de la réalité, apprend que sa différence est une force, se transforme au contact de la jeune fille, Viola, et des rencontres, et devient finalement un homme, tout seul, sans initiation autre que sa propre vie et son propre cheminement intérieur), la forme, elle, rend le roman extrêmement page-turner. En effet, la narration est assurée par Todd, qui ne sait ni lire ni écrire : on est donc plongé dans les pensées de ce personnage qui ne maîtrise pas toujours le vocabulaire (il emploie parfois un mot pour un autre, ou change l'ordre des syllabes) et qui surtout, n'a qu'une vision très imprécise du monde qui l'entoure, puisqu'il a toujours vécu dans ce village replié sur lui-même. Le lecteur est donc contraint de deviner au travers des propos des autres personnages ce que Todd peine à comprendre. Jeune garçon têtu, il ne fait pas toujours vraiment les bons choix (surtout au début), tributaire de son histoire et de la manipulation dans laquelle il a vécu toute sa vie. Les rebondissements s'enchaînent avec rapidité et violence dans ce monde vide dans lequel les colons survivent tant bien que mal. L'argument de science-fiction permet comme toujours une réflexion sur l'autre (non pas tant ici les Spackles, rapidement éliminés du décor, que les femmes, premières victimes de cette colonisation en terre inconnue) et le libre-arbitre, réflexion qui s'ajoute ici à une mise en scène de la violence de groupe et de la folie individuelle. Dommage qu'il faille attendre la suite, attente rendue d'autant plus insoutenable que ce volume s'achève sur un double cliffhanger. Terrible.
Patrick Ness, La Voix du couteau (Chaos en marche, tome 1), The Knife of Never Letting Go - Chaos Walking Book One, Gallimard Jeunesse, traduit de l'anglais par Bruno Krebs, 441 pages, avril 2009 pour la traduction française, 2008 pour la première parution en Grande-Bretagne. Je trouve la couverture française très réussie (on ne le voit pas bien mais il y a du texte en relief en bas, texte qui reprend les pensées confuses qu'entend en permanence Todd).
A noter que ce roman a obtenu le Prix Guardian 2008 et le Booktrust Teenage Prize 2008.
L'avis de Sarah Chelly
28.04.2009
De l'amour
Dans le royaume barbare de Glome, dans l'Antiquité, la deuxième femme du Roi meurt en mettant au monde une fille d'une beauté sans pareille, qui est baptisée Istra, équivalent barbare de Psyché. L'enfant, élevée par sa soeur aînée, Orual, devient une jeune fille à la beauté surhumaine, admirée et révérée comme une divinité par le peuple de Glome. Mais, suite à une année de très mauvaises récoltes et d'épidémies, le prêtre d'Ungit (une version plus terrible, si c'est possible, d'Aphrodite) annonce au Roi qu'il doit la sacrifier pour le bonheur de tous et l'abandonner sur la Montagne à la merci de l'Ombre de la Bête.
Vous l'aurez compris, chers happy few, Un visage pour l'éternité est une réécriture par C. S Lewis (oui, celui-là même qui écrivit Narnia) du mythe de Psyché, allégorie de l'âme humaine, et que Bettelheim a rapproché du mythe de la Belle et la Bête. Tout l'intérêt de cette réécriture réside évidemment, non pas dans l'histoire car nous la connaissons tous (enfin, sauf ceux qui ont séché le club mythologie et qui s'en repentent à présent) (ne riez pas, chers happy few, car j'ai longtemps animé un club de ce genre, du temps que j'étais pleine d'enthousiasme et de fraîcheur), mais dans les modifications qu'il opère. Nous ne sommes pas en Grèce mais dans un royaume barbare et sans culture, où la religion est plus primitive, ce qui rend l'histoire plus violente et le personnage principal de cette histoire n'est pas Psyché mais sa soeur aînée, Orual, qui est aussi laide que Psyché est belle.
En déplaçant le point de vue, Lewis modifie le mythe : ce n'est pas par jalousie qu'Orual contraint sa soeur à regarder le dieu endormi, précipitant ainsi son errance et ses souffrances, mais parce qu'elle ne peut pas vivre sans elle. Orual aime Psyché d'un amour sans partage et dévorant, qui est sa seule façon de concevoir l'amour, persuadée qu'elle est que sa laideur lui ferme à jamais le coeur des autres. Sous la plume d'Orual, qui raconte l'histoire pour mettre en accusation les dieux qui, pense-t-elle, lui ont tout volé, l'histoire devient amère et tourmentée, pleine de passion et de récriminations. J'ai particulièrement apprécié la façon dont nous voyons le mythe se construire et toute la réflexion sur la vérité de l'histoire qui s'opposerait à la déformation par la religion, de même que la mise en scène du dévoilement du sens par l'écriture (parce qu'elle écrit son histoire au seuil de sa vie, Orual se rend compte qu'elle s'est aveuglée et qu'elle a donné à l'histoire le sens qui l'arrangeait). Il y a quand même quelques longueurs, notamment sur la fin, ce qui est sans doute dû au fait que le mythe et sa réinterprétation deviennent trop transparents et donc trop appuyés (j'y ai vu quand même un peu trop de christianisme à mon goût). Au final, c'est un roman assez âpre et sombre, que Lewis mit 35 ans à écrire, fasciné qu'il était par le mythe de Psyché.
C. S Lewis, Un visage pour l'éternité - Un mythe réinterprété (Till we have faces : A Myth retold), Le livre de Poche, traduit de l'anglais par M. et D. Le Péchoux, 319 pages, première parution en 1956, traduction française de 1995, réédition 2007. (Et la couverture est moche, non ? En plus, elle n'a strictement aucun rapport avec l'histoire, moi je dis qu'on devrait vérifier ce que les illustrateurs mettent dans leur café.)
A noter que le titre initialement choisi par Lewis était Bareface, que je trouve plus évocateur car il mettait le voile et son absence au centre de l'histoire, Orual décidant rapidement de ne jamais montrer son visage aux autres. De plus, elle pousse Psyché à la faute parce qu'elle est incapable de voir le palais du dieu, qui lui demeure voilé, ce qui ne figure pas dans l'histoire de départ où les soeurs voient parfaitement le palais et en conçoivent une grande jalousie.
La première version de cette histoire figure dans L'âne d'or ou les Métamorphoses d'Apulée. La Fontaine s'est lui aussi livré à une réécriture que je vous recommande, en forme de divertissement galant, dans Les amours de Psyché (disponible chez Le Livre de Poche).
15.04.2009
Come and walkabout
Marlo Morgan, psychothérapeute (enfin, c'est ce que j'ai compris) américaine, mène en Australie un projet qui la conduira à rencontrer des Aborigènes et à partager avec eux, trois mois durant, une longue marche dans le désert intérieur australien, longue marche à l'issue de laquelle ils lui révéleront le "message" qu'elle doit porter au monde occidental.
Message des hommes vrais au monde mutant (quel titre épouvantable) est un ouvrage que je n'aurais jamais ouvert de mon plein gré, chers happy few, je l'avoue bien volontiers. Il est publié chez J'ai lu dans leur inénarrable collection "Aventure secrète" qui regroupe des catégories aussi fascinantes que Pouvoirs de l'esprit/Visualisation (de quoi ? mystère), Réincarnation/Vie invisible ou Paranormal/Divination/Prophéties, bref, que des choses qui au mieux ne m'intéressent absolument pas et au pire me hérissent un peu. Ce livre fait partie de la catégorie "Récits initiatiques", ce qui fait doucement rire quand on voit la polémique suscitée par ce soi-disant témoignage, polémique qui dure quand même depuis 1990 et a connu encore des rebondissements en 2008. Pour résumer les choses très rapidement (car après tout, ce n'est guère intéressant), Marlo Morgan, après s'être répandue partout sur la révélation qu'a représenté sa rencontre avec une tribu d'Aborigènes inidentifiable, a fini par avouer que tout ce qui était raconté et présenté comme authentique dans cet ouvrage n'était que pure fiction. A la limite, ça ne me dérange pas vraiment, même s'il y a malhonnêteté intellectuelle à la base, car je ne pense pas que la réalité soit forcément plus puissante que la fiction, ce qui bien évidemment n'engage que moi, chers happy few, mais ça force quand même le lecteur averti à mettre en perspective ce qu'il lit.
Disons-le tout net, ce roman (on va l'appeler comme ça faute de mieux), ne m'a absolument pas convaincue. Sur un plan purement littéraire d'abord, il est très mal écrit (ou mal traduit, allez savoir), bourré de répétitions, de contradictions et de retours en arrière maladroits (elle raconte plusieurs fois la même chose, presque mot pour mot) et la construction elle-même, en chapitres assez courts, est bancale, ni vraiment thématique, ni tout à fait chronologique. Ensuite, sur le plan du fameux message donc, on a droit à une suite ininterrompue de clichés : les Aborigènes sont proches de la terre et pas nous, bouh que nous sommes vilains, nous avons tout détruit (non ? quelle nouveauté!), nous ne sommes plus en contact avec notre moi profond et nous avons de fausses valeurs et de fausses croyances, le tout enrobé dans une espèce de fatras new-age très pénible, sur le Un, le Grand Tout, et bla bla bla. Alors, franchement, je n'ai pas besoin de lire des pages sur la façon dont Marlo Morgan s'est soi-disant reconnectée au Grand Tout en souffrant (que de descriptions de sa plante des pieds! et de ses coups de soleil! et de ses cheveux!) pour savoir que oui, il faut trier ses poubelles et tenter de consommer correctement, merci. Je ne supporte pas ce genre d'ouvrage donneur de leçon et faussement spirituel et je trouve dommage d'avoir éprouvé le besoin de mêler à cette mascarade le peuple Aborigène qui n'en demandait pas tant (il n'y a qu'à voir la violence de leurs réactions et leurs multiples protestations suite à la publication de cet ouvrage pour s'en persuader).
Marlo Morgan, Message des hommes vrais au monde mutant (Mutant message down under), J'ai lu, coll. Aventure Secrète, traduit de l'anglais par Caroline Rivolier, 241 looongues pages
Il s'agit du maillon n°5 de la désormais fameuse Chaîne des Livres. C'est le choix de Karine. Il est passé chez Stephie qui parle de "spiritualité à deux francs six sous", Bladelor (mais je ne trouve pas le billet), Doriane (mitigée) et Hathaway (emballée). Il sera demain dans les mains de Yueyin.
PS: le titre de mon billet est un emprunt à un film d'anthologie, avec des vrais morceaux de Hugh à l'intérieur. Sorry.
21:00 Publié dans Chaîne des livres, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (52) | Envoyer cette note | Tags : marlo morgan, message des hommes vrais au monde mutant, australie, désert intérieur, les mouches remplacent efficacement une esthéticienne, par contre pour le coiffeur y a des progrès à faire
08.04.2009
Un jour, quand la neige fondra et que viendra le dégel
Cornouailles, septembre 1653. Honor Harris a quarante ans. Infirme depuis une terrible chute de cheval alors qu'elle avait dix-huit ans, elle sent sa fin venir et décide de rédiger son histoire et celle de son amour hors-normes pour Sir Richard Grenvile, soldat de génie et homme ombrageux à l'orgueil infini.
Le Général du Roi, chers happy few, met en scène une histoire d'amour qui a des accents de tragédie. Se déroulant durant la période troublée de la première révolution anglaise, elle raconte, du point de vue de Honor, les conflits qui ont eu lieu entre 1644 et 1646 et qui ont vu la chute des partisans de Charles Ier (qui finira décapité en 1649) et la victoire du Parlement. Roman de guerre donc, Le Général du Roi est original dans son traitement puisque Honor est doublement décalée par rapport à cette guerre : elle est une femme et elle est invalide, ce qui réduit considérablement son champ d'action physique. Mais c'est une femme hors du commun, à l'intelligence aiguisée, aussi orgueilleuse que son amant, Richard, qu'elle refuse de revoir après sa chute de cheval alors que leurs sentiments n'ont pas changé. Ils se retrouvent quinze ans plus tard, et faisant fi des racontars et de sa réputation, Honor le suit de camp en camp, refusant toujours de l'épouser afin de ne pas devenir pour lui un fardeau dont il pourrait se lasser. De son côté, Richard est un homme à la volonté farouche, qui ne se ménage pas et qui attend la même chose de la part de ses soldats à qui il impose une discipline de fer, et de ses enfants, qui, hélas pour eux, ne sont pas tous à la hauteur de ses exigences. Homme retors, parfois cruel, il est une formidable figure dont l'ombre plane sur tout le roman, roman qui, entamé comme une romance, sombre rapidement dans les ténèbres de la guerre et de la passion (car les couples, autour d'Honor, vivent aussi des histoires tourmentées et souvent déchirantes). Inspiré par une macabre découverte faite au XIXème siècle (un squelette dans un mur), habité par des personnages historiques dont l'histoire a été romancée et servi par la délicate plume de Daphné du Maurier, toute en suggestions et en ironie parfois féroce, Le Général du Roi est un excellent roman historique. Pas moins.
Daphné du Maurier, Le Général du Roi (The King's General), Phebus, Libretto, traduit de l'anglais par Henri Thiès, 357 pages, 2003 (traduction française de 1995, parution anglaise 1946)
Les billets de Lilly et de Bladelor
27.03.2009
Il y a quelqu'un dans ce monde qui t'aime
Novalee Nation a 17 ans et elle est enceinte de 7 mois quand son petit ami, Willy Jack, avec qui elle est en route pour la Californie, l'abandonne sur le parking d'un Wal-Mart dans une petite ville de l'Oklahoma. La jeune fille s'installe dans le supermarché et y vit cachée jusqu'au jour où elle finit par donner le jour à une petite fille, Americus. Elles sont alors recueillies par soeur Mari, une excentrique au grand coeur qui vit dans une caravane.
La petite voix du coeur (dont décidément je n'aime ni le titre français, que je trouve gnangnan ni la couverture, qui est carrément moche) est un beau roman qui met en scène des personnages très attachants que la vie a malmenés. Pour vous dire toute la vérité, chers happy few, j'ai eu un peu peur en lisant les premières pages d'être en présence d'un roman très, comment dire "américain" avec bons sentiments et solidarité qui triomphent de tout mais finalement il n'en est rien. Novalee est une jeune fille que la vie n'a pas épargnée : elle n'a jamais connu son père et sa mère l'a abandonnée à l'âge de 7 ans pour suivre un énième boyfriend. Ballotée de foyers en familles d'accueil, Novalee, gentille et un peu niaise, laisse tomber le lycée et s'entiche de Willy Jack, une petite frappe sans envergure. Et c'est à Sequoyah, cette petite ville souvent balayée par les tempêtes où elle se retrouve seule, qu'elle trouvera des amis sûrs et qu'elle finira par rencontrer l'amour. La galerie de personnages qui l'entoure est émouvante, êtres humains avec qui le sort n'a pas été tendre non plus (soeur Mari a perdu toute sa famille, les Blancoton leur petite fille, Lexie est un aimant à psychopathes, Forney doit gérer une soeur alcoolique et maniaco-dépressive...), mais tous sont animés par une espèce d'optimisme tranquille, qui les rend généreux avec leur prochain. Un roman à lire donc, même s'il souffre d'une traduction parfois approximative pour ne pas dire maladroite qui lui ôte à mon avis un peu de sa force.
Billie Letts, La petite voix du coeur (Where the heart is), Pocket, traduit de l'américain par Thierry Arson, 2000 (première parution 1995, première traduction 1996)
Il s'agit d'un livre de la Chaîne des Livres (3/25) : il est le choix de Doriane, il est passé chez Hathaway et Stephie, il s'envole à présent vers Yueyin.
Elle ne fait pas partie de la Chaîne et elle l'a lu aussi : Joëlle

A noter que ce roman, véritable best-seller aux Etats-Unis (il fait partie de la liste d'Oprah) a été adapté en 2000 avec Natalie Portman dans le rôle de Novalee. C'est malin, maintenant j'ai envie de le voir.
06:30 Publié dans Chaîne des livres, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : billie letts, la petite voix du coeur, le wal-mart c'est pas le pied, on parle de livres dans ce roman, il y en a un qui s'appelle "histoire romantique des mots", ça fait envie non ?