25.04.2008
"J'ai rêvé que le ciel dévorait la terre"
Nord du Wisconsin, 1967. James, fils aîné d'une famille malheureuse sur laquelle le père fait peser sa violence, s'engage dans l'armée et part au Vietnam. Il laisse derrière lui un père ravi de voir son fils débarrasser le plancher, une mère maltraitée et déboussolée et un petit frère de 8 ans, Bill. Quelques mois plus tard, James est porté disparu...
Me voilà de retour, chers happy few, entre deux pots de peinture, pour vous parler de ce roman que j'ai trouvé magistral. C'est l'histoire âpre et douloureuse, à l'image de la terre aride sur laquelle vivent ces gens blessés, d'une famille qui vit dans la misère et la solitude à cause d'un père brutal, qui fait payer à sa femme et à ses enfants les conséquences d'une éducation terrible et de sa vie ratée. Incapable s'éprouver de l'amour pour ses enfants, il se réjouit du départ de James pour le Vietnam, pensant que cette expérience "lui apprendra la vie." Mais c'est la mort qui se trouve au bout du chemin de ce jeune garçon attachant, qui ressemble à Elvis, tireur d'élite, qui passait plus de temps chez les voisins que chez lui pour échapper à la violence paternelle et qui lit Mark Twain sous les bombes. Et c'est autour de la mort de l'aîné que vont se souder la mère et le deuxième fils, mort d'abord non-dite (il est porté disparu parce qu'on n'a pas retrouvé le corps mais tout le monde sait qu'il n'a pu survivre), qui plonge sa mère, la pathétique Claire, dans un abattement profond, dont ne la sortira que la nature, qui tient une place prépondérante dans la vie de ces personnages, qu'ils la rejettent ou qu'ils vivent en osmose avec elle. C'est un roman poignant sur le deuil et l'incapacité que les vivants ont à laisser partir les morts, sur la famille, qui survit et surmonte les épreuves malgré la béance laissée par le défunt, sur les secrets que chacun cache derrière sa porte et sur la guerre (les guerres même, puisqu'il n'est pas seulement question du Vietnam mais aussi de la Seconde Guerre Mondiale) et ce qu'elle fait aux hommes. C'est un roman où les douleurs se hurlent et se chuchotent et qui montre comment l'humanité va de l'avant, cahin-caha, parce que la survie est finalement inscrite dans ses gènes. La narration, à plusieurs voix et sur quatre décennies, permet d'entrer dans l'intimité des personnages et de révéler les failles qui existent en chacun d'eux et on ne peut qu'être profondément ému par ces destins brisés.
Un roman dense et bouleversant, chers happy few, que vous ne pouvez pas ne pas lire!
Mary Relindes Ellis, Wisconsin (The turtle warrior), Buchet-Chastel (traduit de l'américain par Isabelle Maillet)
Le très beau billet de Tamara que je remercie très vivement pour le prêt!
Le billet de Joelle (qui m'avait échappé, voilà qui est réparé)
Le site de l'auteur
PS : j'ai tellement aimé ce roman que je l'ai déjà offert!
PSbis : le titre de ce billet est emprunté à un poème de W.S Merwin, A l'abri des nouvelles au bord de la rivière, qui est en exergue du roman.
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16.04.2008
"Je suis hantée par les humains"
Allemagne, début 1939. Liesel a 10 ans et sa mère les conduit, son petit frère et elle, dans une famille d'accueil dans la banlieue de Munich. Le petit frère, Werner, décède pendant le trajet en train. Pendant son enterrment rapide dans une petite ville qui a le mérite de se trouver à côté de la voie de chemin de fer, sa soeur vole un livre, le premier d'une longue série. La Mort entreprend de nous raconter 4 ans de la vie de cette petite fille entêtée, courageuse et qui aime les mots...
Voilà un roman, chers happy few, qui divise manifestement la blogosphère en deux camps : les défenseurs acharnés de ce roman et ceux qui n'ont pas vraiment aimé, voire qui ont carrément abandonné. Et moi-même, là-dedans ? vous demandez-vous, car vous ne manquez jamais de vous interroger à bon escient. Eh bien je n'irai pas par quatre chemins chers happy few, pour vous révéler que j'ai adoré ce roman, qui a tous les attributs pour devenir un classique de la littérature jeunesse. L'histoire est formidable et bouleversante (j'avoue tout, j'ai pleuré à la fin, ce qui ne m'arrive pas si souvent, chers happy few!), très bien construite : sa linéarité est parfois entamée par des projections dans le futur qui ôtent le suspense mais pas l'envie de savoir comment les choses se sont déroulées (car parfois le chemin pour parvenir au but importe plus que le but lui-même). Les personnages sont incroyablement attachants, on vibre au son de la voix de Hans, le père nourricier, on a peur pour Rudy (le voisin très sympathique) et Liesel, on sourit de la tendresse bourrue de Rosa, la femme de Hans, on tremble au bruit des bottes nazies et on éprouve une immense pitié pour ces Allemands pauvres et dignes, qui tâchent de survivre et de protéger les leurs chacun à leur manière. J'ai beaucoup aimé la narration, assurée par la Mort en personne, toute en finesse, pleine d'humour et de poésie. C'est très astucieux d'avoir choisi la Mort pour raconter l'histoire de Liesel, car cela permet un point de vue original sur les faits et une réflexion sur l'humanité, la guerre, le nazisme, la déportation des Juifs, la lâcheté, l'héroïsme, la vitalité de l'enfance, l'amitié, l'amour... , le tout sans s'appesantir, comme en passant, comme un de ces nuages que vénère Liesel, aux couleurs et aux formes inattendues, car la Mort est compatissante et légère, elle prend les âmes dans les bras, surtout celles des enfants. Et bien sûr, il faut dire un mot de la place des livres et des mots dans cette histoire, les mots qui déchirent et qui endoctrinent mais aussi ceux qui sauvent. A ce titre, les passages où Liesel, dans l'abri anti-aérien fait la lecture à ses voisins, sont très beaux, de même que les livres que dessine pour elle Max, le Juif caché dans le sous-sol (ah, l'histoire de l'homme-plume)!
C'est un excellent roman extrêmement riche et foisonnant, d'une incroyable densité, un roman sur la guerre et sur l'écriture, sur l'amour et sur la transmission, un roman qu'il faut absolument lire, chers happy few!
Markus Zusak, La voleuse de livres (The book thief), Pocket jeunesse (broché et poche) (traduit de l'anglais (Australie) par Marie-France Girod)
Celles qui ont adoré : Lilly, Emjy
Celle qui a bien aimé : Karine
Celles qui sont très mitigées : Amanda, Clarabel
Celle qui a abandonné: Gachucha
(n'hésitez pas à me donner vos liens dans les commentaires!)
PS : le titre de ce billet est une phrase empruntée à la narratrice, dont décidément j'adore le style, et qui est la dernière phrase du roman.
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15.04.2008
La fleur et le papillon
Grande-Bretagne, 2140. Dans un monde aux faibles ressources énergétiques, les hommes peuvent faire le choix de vivre éternellement : il leur suffit de signer la Déclaration et de prendre quotidiennement les pilules de Longévité. En échange, il leur est strictement interdit d'avoir des enfants. Certains enfreignent cette loi et ont des enfants clandestinement. Si ces derniers sont attrapés par les Rabatteurs, ils sont envoyés dans un Foyer de Surplus où on leur apprend à ne surtout pas penser et à obéir, afin de former des êtres Utiles à la société. Anna a 15 ans, c'est une Surplus. Elle vit depuis 12 ans au Foyer de Grange Hall et elle ne songe qu'à être la plus obéissante possible afin de devenir un Bon Elément. Tout change quand les Rabatteurs ramènent Peter, un jeune garçon de son âge : il dit la connaître et vouloir la ramener à ses parents...
Il est vraiment surprenant parfois, chers happy few, de voir à quel point les lectures peuvent être thématiques. Ce roman de SF pour adulescents m'a en effet fait penser par certains aspects à Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro : même futur où les individus sont pris dans une machine qui les dépasse et les broie, sauf qu'ici, la rebellion s'installe et c'est tant mieux! Dans un style clair et agréable, Gemma Malley raconte une histoire qui n'est pas vraiment originale mais qui s'inspire des grandes inquiétudes de notre début de siècle (la diminution des ressources énergétiques naturelles, les disparités Nord-Sud, les changements climatiques) mêlées à de vieilles préoccupations de science-fiction que sont la volonté d'immortalité et tous les problèmes qui en découleraient (volonté renforcée par notre connaissance des manipulations génétiques et notre maîtrise de la chirurgie esthétique) et elle crée une histoire efficace, que l'on lit d'une traite. Au-delà du destin d'Anna et des questions qui y sont liées (va-t-elle entrevoir la vérité ? s'échappera-t-elle ? retrouvera-t-elle ses parents ?), se dessine une société assez terrifiante où la jeunesse, pratiquement disparue, fait peur, et où les vieux ont pris le pouvoir avec la ferme intention de le garder ad vitam aeternam, une société qui a inculqué à ses membres l'obéissance absolue aux lois établies par les Autorités et où l'absence de pensée et de réflexion est remplacée par des mots à majuscules. L'évolution des personnages est bien vue, qu'ils soient adolescents ou adultes (Mrs Pincent, l'Intendante de Grange Hall est un personnage très intéressant, que ce soit dans sa cruauté comme dans sa fin) et certains aspects sont sufisamment noirs pour que le récit reste crédible jusqu'au bout (je ne dirai pas lesquels, inutile de me tenter, les spoilers ne passeront pas par moi chers happy few!).
Un roman riche et intéressant, à réserver aux lecteurs à partir de 13 ans, chers happy few!
Gemma Malley, La Déclaration, l'histoire d'Anna (The declaration, Anna's story), naïveLAND (traduit de l'anglais par Nathalie Peronny)
Les billets de Clochette, Olga, Clarabel et Mélanie (qui regrette le changement de couverture entre l'édition anglaise et l'édition française et il est vrai que la couverture anglaise est plus évocatrice, même si l'éditeur français a fait un réel effort pour "coller" au roman)
Stéphanie publie son billet aujourd'hui aussi!
Une interview de l'auteur sur Bibliosurf
Une vidéo sur l'auteur, extraite du JT de TF1 où l'on apprend que ce roman est en fait le premier d'une trilogie. Gemma Malley est en train d'écrire le tome 2.
PS : pour comprendre le titre de mon billet, il faudra lire le roman, chers happy few (car parfois je suis taquine)!
PSbis : l'indication de l'âge de lecture que je donne n'engage que moi chers happy few, je pense effectivement qu'un bon lecteur de 4ème serait à même d'apprécier ce roman.
PSter : merci infiniment Stéphanie pour le prêt!
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09.04.2008
La mariée n'était pas en rose
La narratrice, une jeune femme de 36 ans, tient son journal. Elle est mariée depuis quelques années à Cole, restaurateur de tableaux anciens et elle semble se satisfaire d'une relation sécurisante mais sexuellement très insatisfaisante. Tout bascule le jour où, en voyage de noces à Marrakech, elle surprend son mari au téléphone avec sa meilleure amie. Elle est persuadée qu'il la trompe et cette révélation va la mener sur le chemin de sa propre réalisation...
Voilà un roman déroutant chers happy few, tant dans sa forme que dans son propos. Présenté comme un journal intime par la mère de la narratrice (dont le prénom ne sera jamais dévoilé), il se compose de très courts chapitres, baptisés "Leçons" et qui portent chacune un titre emprunté à des ouvrages victoriens dont l'auteur donne les références dans la postface. Ces titres n'ont pas forcément de lien direct avec ce qui est raconté dans les leçons, il faut parfois chercher le lien dans l'image ou la métaphore, ce qui donne une impression un peu étrange ; on est dans un décalage, qui se trouve accentué par la narration, puisque la jeune femme se confie en écrivant à la deuxième personne du pluriel : "Vous faites ceci, vous dites cela..." Une fois que l'on s'est habitué à cette narration si particulière, on se retrouve embarqué dans un récit initiatique sexuel. A 36 ans, la narratrice n'a jamais eu d'orgasme et elle décide de remédier à cet état de fait et de réaliser tous ses fantasmes. On pourrait s'attendre avec un tel parti-pris à un récit érotique ou au moins olé-olé mais il n'en est absolument rien : ce n'est pas un récit érotique mais cru, qui dépeint la frustration féminine et la maladresse et l'indifférence masculines. La jeune femme décrit ses expériences, ses blocages et ses envies avec honnêteté et sans fausse pudeur (l'auteur a d'ailleurs publié ce roman une première fois de manière anonyme et elle explique dans la postface qu'elle ne voulait pas être jugée pour ses écrits, ce que je trouve un peu étonnant car il s'agit d'un roman et pas d'une autobiographie). Elle peint un portrait du mariage assez déprimant, dans la mesure où elle a pris la mesure des défauts et des lâchetés de son mari mais elle s'en contente par peur d'affronter l'inconnu, jusqu'à ce que l'amour maternel, souverain et absolu, lui donne le courage de passer à l'acte (même si ce passage à l'acte reste obscur, la fin étant ouverte, mais j'ai bien évidemment mon opinion là-dessus, vous me connaissez, chers happy few).
Au final, c'est un roman un peu étrange, intéressant, au ton décalé mais très juste, que je recommande à celles qui n'ont pas trop d'illusions sur le mariage!
Niki Gemmell, La mariée mise à nu (The bride stripped bare), Au diable vauvert (traduit de l'anglais (Australie) par Alfred Boudry)
A noter que la parution en Livre de Poche est prévue pour Mai 2008
Ils l'ont lu aussi : Eireann Yvon (qui prendrait bien des cours de rattrapage), Cuné (qui a apprécié l'honnêteté du propos)
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04.04.2008
La neige et l'acier
Kate Snow, jeune anglaise vivant aux Etats-Unis, est infirmière et elle entre au service de la famille Carruth pour s'occuper d'Elinor, la fille aînée qui souffre de crises de démence. Infirmière compétente et compatissante, Kate ne tarde pas à s'apercevoir que la famille Carruth cache un secret qui mine tous ses membres. Pourquoi M. Carruth vit-il à la campagne loin des siens ? Pourquoi Harry le fils cadet mène-t-il une vie volontairement dissolue ? Et, surtout, qui est le mystérieux Robert Steele, qui fait peser sur tous l'ombre de sa machiavélique silhouette ?
Ah, je sens chers happy few, qu'avec pareil résumé j'ai aiguisé votre curiosité, et j'en suis bien aise. Deuxième roman "pour adultes" de Louisa May Alcott que je lis, Secrets de famille est une incroyable histoire de secret, de manipulation et de trahison. Comme dans Derrière le masque, on trouve au centre de l'intrigue un personnage de femme de tête, intelligente et rusée et même si ici Kate Snow met son talent au service du "bien" afin de sauver de l'opprobre et du déshonneur la famille Carruth, il n'en demeure pas moins qu'elle use d'armes et d'artifices peu louables. Face à elle, l'incroyable Robert Steele, homme corrompu et séduisant dont l'honnêteté finira par refaire surface par amour pour Kate, est un personnage très attachant par la complexité des sentiments qui l'animent : désir de vengeance et de reconnaissance, dureté et compassion, haine et amour se mêlent en lui et nous offrent le portrait d'un homme dense et fascinant. L'intrigue est construite comme un thriller puisqu'on apprend rapidement de quoi il retourne et seule se pose alors la question de savoir comment Kate va débrouiller l'écheveau de l'intrigue et le lecteur est tenu en haleine tout du long. Le tout est servi par un style agréablement daté, très dix-neuvième, où les jeunes filles s'expriment dans une langue châtiée et les sentiments se dévoilent à grands renforts de paupières baissées et de mains qui se tordent. Je regrette un peu la fin assez chrétienne : les notions de pardon et de rédemption qui courent tout le long du roman y sont exacerbées et c'est un peu dommage, mais c'est vraiment le seul petit bémol!
Un roman pour frissonner d'inquiétude, chers happy few!
Louisa May Alcott, Secrets de famille (A nurse's story), Editions Joelle Losfeld, collection Arcanes (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Véronique David-Marescot)
Le billet de Clarabel et l'ordonnance de Lou (qui a succombé au charme de Steele elle aussi, quel homme!) (et le titre de mon billet est similaire au sien, les grands esprits se rencontrent)
PS : il apparaît que Louisa May Alcott a écrit un nombre incroyables de romans de ce type sous le pseudonyme de A.M Barnard. Ils sont tous disponibles en anglais dans des ouvrages qui les regroupent, comme Behind a mask : the unkown thrillers of Louisa May Alcott (Harper) ou Louisa May Alcott unmasked : collected thrillers (Northeastern). Certains ont des titres qui me font frémir comme A long fatal love chase... Je crois que les bonnes résolutions PALesques vont être mises à mal... (mais j'ai résisté à Indridason, ça mérite une récompense, non ?)
Pour avoir un aperçu de sa très fournie bibliogaphie, c'est ici.
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31.03.2008
Qui a tué Sir Godber ?
Porterhouse est un des nombreux collèges de Cambridge (comprenez par "collège", université), le plus traditionnaliste et le moins compétent : aucun étudiant de valeur n'est jamais sorti diplômé de Porterhouse, ce qui a sans doute un rapport avec le fait qu'il est dirigé par une joyeuse bande d'allumés. Ces derniers vont trouver cependant plus allumés qu'eux en les personnes de Lady Mary, veuve du précédent Maître, qui débloque six millions de livres afin de créer une chaire occupée par un professeur qui devra découvrir qui a (prétendument) assassiné son mari, Lord Godber. La situation se complique avec l'entrée en scène d'un mafieux américain, Edgar Hartang, qui veut racheter le collège surendetté pour se refaire une virginité. Les ennuis ne font que commencer...
Comme toujours chez Sharpe, chers happy few, on rit beaucoup en lisant cette burlesque intrigue à tiroirs bourrée de quiproquos, de malentendus et de situations cocasses qui mettent en scène des personnages qui se révèlent au cours de l'histoire, aucun n'étant au final ce qu'il semble être réellement. Les dirigeants de Porterhouse, le Doyen (roublard), le Lecteur (dont l'intelligence affûtée et le goût de la manipulation et du secret n'avaient jamais donné leur pleine mesure), le Chef Tuteur (alcoolique et coléreux) et le Maître (paralysé à la suite d'une attaque et bizarrement arrivé à ce stade honorofique), se retrouvent dérangés dans leur petite vie tranquille par l'irruption de Purefoy Osbert, mandaté pour trouver l'assassin de Sir Godber et spécialiste de la mort par pendaison en Grande-Bretagne et de Karl Kudzuvine, bras droit de Hartang, américain stupide et vulgaire avec qui il est impossible d'avoir la moindre conversation parce qu'il prend tout au pied de la lettre. Deux mondes s'affrontent alors, l'Angleterre traditionnelle, figée dans des traditions passéistes qui n'ont plus de sens, et l'Amérique, moderne et dépravée et surtout riche à milliards, certes bien mal acquis, mais nobody's perfect, non ? Il y a beaucoup d'ironie et un peu de cynisme dans cette histoire où finalement tout le monde finira par profiter des milliards de Hartang sans s'encombrer de sa personne. Et, comme toujours, les personnages secondaires sont savoureux, avec en tête le Chapelain, à moitié sourd et qui aime les petites vendeuses, le général Cathcart Mortauxvaches, antipathique meneur de troupes qui connaîtra un sort tout à fait réjouissant (du moins pour le lecteur) ou Jeremy Pimpole, qui ne boit que des "gueules-de-chien" (13 onces de gin, 7 onces de bière).
Un roman farfelu et désopilant, chers happy few, que je vous recommande, évidemment!
Tom Sharpe, Panique à Porterhouse (Grantchester Grind), 10/18 (traduit de l'anglais par Christiane et David Ellis)
Roman lu pour le Challenge Celebrate the author du mois de mars (3/12)
Billets d'avril : William Shakespeare et sa Mégère apprivoisée
PS : il s'agit d'un livre Lotobook : merci encore Crumble!
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27.03.2008
Pauvres créatures
Angleterre, années 90. Kathy, 31 ans, se rémémore son enfance heureuse à Hailsham auprès de Ruth et de Tommy...
Voilà un roman chers happy few, dont il va m'être difficile de parler car je m'en voudrais de déflorer l'intrigue (d'où le résumé carrément squelettique que je vous propose) même si, en tout état de cause, il n'y a pas vraiment de suspense et j'ajouterais même que les lecteurs habitués à l'anticipation auront toutes les clés en mains dès la première page. Cela étant, je ne dirais rien sur l'histoire à proprement parler... J'avais gardé un souvenir très vague des Vestiges du Jour du même Ishiguro et je dois dire que je ne m'attendais pas en ouvrant Auprès de moi toujours à ce qui m'est tombé dessus : j'ai été plongée dans un état d'angoisse physique et si j'ai lu ce roman d'une traite j'ai dû parfois l'abandonner quelques heures tant j'ai trouvé l'univers créé par Ishiguro violemment oppressant. L'apparente platitude de la narration, qui peut sembler carrément distanciée mais qui s'explique par la personnalité de la narratrice, Kathy, sert un récit bouleversant, rendu d'autant plus éprouvant par la facilité avec laquelle le monde accepte ce qu'il s'y passe. Bien construit, par une espèce de "tuilage" qui permet aux événements de se mettre en place petit à petit, c'est un roman qui pose d'importantes questions sur les dérives de la science et l'éthique d'une façon finalement assez terrifiante, parce que l'uchronie est si légère qu'on n'a pas vraiment l'impression de lire un roman d'anticipation, encore moins de science-fiction, mais un roman, tout simplement. Espérons que l'histoire qui y est racontée de si émouvante et cruelle manière restera fiction pour toujours.
Je ne peux que chaudement le recommander, chers happy few!
Kazuo Ishiguro, Auprès de moi toujours (Never let me go), Folio (traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch)
Les avis émus, parfois sonnés et bouleversés d'Anne, Clochette, Cuné, Lily, Karine, Lilly, Loutarwen, Emeraude, Rose, Kathel, Tamara (si j'ai oublié quelqu'un, n'hésitez pas à vous manifester)
Le billet du Cafard cosmique (attention ce billet contient des spoilers)
PS : merci beaucoup Emeraude pour le prêt!
PSbis : le titre de ce billet est un extrait d'une phrase du roman et je me rends compte que Cuné l'avait déjà utilisé : qu'elle me pardonne!
PSter : j'aime beaucoup le titre français, que je trouve pour une fois bien adapté du titre original (oui, je sais, c'est anecdotique mais il fallait que cela fut dit)
06:30 Publié dans Littérature anglo-saxonne, SF | Lien permanent | Commentaires (45) | Envoyer cette note
20.03.2008
Passeur d'histoires
Pour une raison qui m'échappe, chers happy few, je n'avais jamais lu aucun roman de Michael Morpurgo. C'est d'autant plus étonnant que j'ai toujours lu pas mal de romans jeunesse, par goût et par obligation professionnelle, et que je suis sans cesse à la recherche de nouveaux auteurs. Malgré tout, Morpurgo m'avait échappé, allez savoir pourquoi... C'est Bellesahi qui m'a définitivement convaincue que c'était un auteur que je devais lire absolument et je la remercie vivement!
Dans un petit village d'un pays jamais nommé mais qui est manifestement un pays de l'Est, Tomas, écrivain, raconte comment sa vie a été bouleversée quand il avait 8 ans, par la rencontre de la Dame à la Licorne, une femme qui lisait des histoires à la bibliothèque du village.
Le narrateur vient d'avoir son bac (enfin l'équivalent anglais). Il va passer quelques mois, comme il en a l'habitude depuis sa tendre enfance, dans la ferme de son grand-père dans le Devon. C'est alors que ce dernier lui avoue un secret qui lui pèse depuis longtemps : il est analphabète et il voudrait que son petit-fils lui apprenne à lire et à écrire.
Voilà deux très belles histoires, chers happy few (et fort joliment illustrées), qui ont en commun de s'interroger sur la transmission. Dans L'histoire de la licorne, il s'agit de la transmission de la culture et de la mémoire collective livresque, que les enfants, aidés par cette femme dont le père a sauvé La petite fille aux allumettes d'un autodafé nazi, mettent en oeuvre en ces temps de guerre. Après avoir sauvé les livres de la bibliothèque bombardée, les enfants les gardent précieusement chez eux en attendant que la bibliothèque soit reconstruite, illustrant l'idée du partage et de la conservation de la culture collective. J'ai beaucoup aimé l'idée que les enfants se mettent à aimer les histoires parce que la dame qui leur fait la lecture semble ne s'adresser qu'à eux et semble raconter des histoires qu'elle a vécues, je trouve que c'est une façon tout à fait appropriée de rendre tangible l'idée que la fiction romanesque parle à chacun de nous d'une manière unique et personnelle. J'aime aussi beaucoup l'histoire des deux dernières licornes de l'humanité, que Noé a échoué à sauver et qui sont devenues... des narvals, licornes des mers.
Le secret de Grand-Père est une histoire d'amour très émouvante entre un grand-père et son petit-fils, ce dernier permettant au premier de pouvoir enfin lire des romans policiers et écrire les histoires de son enfance, dont celle de Joey, le cheval de guerre (ce roman est en fait la suite du tout premier roman de Michael Morpurgo, Cheval de guerre) et du tracteur Fordson. Le grand-père transmet à son petit-fils la mémoire familiale et ce dernier lui donne les clés d'un monde vaste et magique : la littérature. Très beau.
Une très belle découverte, chers happy few, autant vous dire que je n'en ai pas fini avec cet auteur!
Michael Morpurgo, L'histoire de la licorne (I believe in Unicorns), Folio cadet (traduit de l'anglais par Diane Ménard, illustré par Gary Blythe) et Le secret de Grand-Père (Farm boy), Folio cadet (traduit de l'anglais par Diane Ménard et illustré par Michael Foreman)
Les avis de Cathulu, Flo, Bellesahi, Mélanie et Gawou sur L'histoire de la licorne
Le billet de Bellesahi sur Le secret de Grand-Père
Une très intéressante interview de Morpurgo dans Times online (dans la langue de Shakespeare), To read or not to read, où il explique son parcours de lecteur et sa vision de l'enseignant (qu'il est) comme passeur d'histoires.
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10.03.2008
"Toi et moi, Arjuna, avons vécu de nombreuses vies."
Jeff Winston, 43 ans, meurt d'une crise cardiaque, laissant derrière lui une vie médiocre et un mariage raté. Ô stupeur, il se réveille dans sa chambre d'étudiant, âgé de 18 ans. Sa vie recommence comme avant sauf qu'il a gardé le souvenir de sa précédente existence. Il va alors tenter de modifier le cours de sa nouvelle vie...
Voilà un roman, chers happy few, que j'avais très envie de lire suite à la critique de Karine, et qui m'a été envoyé par Solenn dans le cadre du Lotobook, comme quoi, le hasard fait fort bien les choses. L'idée de départ me plaisait beaucoup : qui n'a jamais rêvé de tout recommencer en sachant quelles sont les erreurs à ne pas commettre ? Et je dois dire qu'au final je suis un peu déçue par le roman, d'autant plus que je n'ai pas lu ce à quoi je m'attendais (j'ai appris une fois le roman refermé qu'il avait décroché le World Fantasy Award en 1988 et je crois que je l'aurais abordé différemment si j'avais su qu'il s'agissait d'un roman de fantasy, ce que l'édition française ne dit absolument pas). Je m'attendais à un roman de rédemption, je crois, d'autant qu'il se révèle vite que Jeff Winston vit plusieurs fois ce même tronçon de vie, ce qui le pousse dans chaque vie dans une voie différente. Il commence par chercher la fortune, puis l'amour, puis plus rien, puis une réponse à ces éternels retours, et si c'est assez juste et bien mené j'ai été quand même un peu ennuyée par quelques longueurs (il est difficile de revivre plusieurs fois la même existence sans se répéter) et un peu dérangée par l'espèce de fatras mystico-new age qui est introduit dans le roman avec l'apparition de Pamela Philips (heureusement on ne nous impose pas trop longtemps ce charabia sur les extra-terrestres, c'est le genre de discours que je trouve assez insupportable, je l'avoue) et par l'absence de réponse à ces épreuves imposées à Jeff. En effet, si on considère que ce dernier finit par trouver une clé, il s'avère finalement qu'il lui est impossible de rectifier quoi que ce soit, ce qui rend l'épilogue un peu incompréhensible. Dans le même genre, je ne saurais trop vous recommander de voir le très beau film d'Harold Ramis, Un jour sans fin (Groundhog day) avec un Bill Murray sublimissime, qui explore me semble-t-il beaucoup mieux et de manière drôlatique les questions posées par les éternels retours.
Malgré ces réticences, Replay est un roman qui se lit d'une traite et sans déplaisir, chers happy few!
Ken Grimwood, Replay, Points (traduit de l'américain par Françoise et Guy Casaril)
Les billets enflammés et enthousiastes d'Allie, Clochette, Karine et celui plus tempéré de Kalistina (déçue comme moi par la fin)
PS : merci encore Solenn!
PSbis : le titre du billet est un extrait d'un poème indien cité plusieurs fois dans le roman.
22:10 Publié dans Littérature anglo-saxonne, Lotobook | Lien permanent | Commentaires (30) | Envoyer cette note
06.03.2008
Naufragée
Ollie a 27 ans quand elle perd son mari, Sam, dans un accident de bateau. Désemparée, la jeune femme tente de faire son deuil en se remémorant les épisodes de leur amour, rencontre, mariage, vie commune...
Laurie Colwin est un auteur très célèbre aux Etats-Unis, chers happy few, et qui est en train de le devenir en France, où ses romans sont tardivement traduits (elle est morte prématurément en 1992 à l'âge de 48 ans, et elle est l'auteur de 5 romans, de recueils de nouvelles et de livres de cuisine). Je l'ai découverte pour ma part il y a quelque temps avec une nouvelle "tirée à part" par les éditions Autrement, La vie en lunettes roses, qui raconte la vie d'une femme perpétuellement sous l'influence de la marijuana, ce qui est prétexte à s'interroger sur la réalité de la vie qu'elle mène. Dans ce roman, Accidents (dont je n'aime pas trop le titre français), il se passe un peu la même chose dans la mesure où la disparition brutale (mais prévisible) de Sam va pousser Ollie à réévaluer leur relation à l'aune de son absence. Elle va comprendre pourquoi elle est tombée amoureuse de cet homme imprudent et vide et ce qu'il représentait pour elle. C'est à une véritable psychanalyse que le lecteur est convié, et la façon dont Ollie analyse ses sentiments et fait son deuil est proprement passionnante et incroyablement juste. Outre une façon admirable de mener l'histoire (tout s'enchaîne de manière extrêmement fluide dans un roman qui est très maîtrisé), il y a un véritable talent de la caractérisation chez Laurie Colwin, qui excelle à faire naître en deux lignes un portrait assez impitoyable de ses personnages (comme Meridia et Leonard, les parents de Sam, Meridia dont il est dit qu"elle avait deux remèdes pour tout guérir : une douche chaude en cas de maladie, une douche froide pour les problèmes affectifs") ou au contraire terriblement attendrissant (Charlie, le pédiatre et l'amant de passage en est le meilleur exemple). Cette histoire d'amour et de deuil se révèle être au final un roman initiatique au terme duquel Ollie se sera trouvée.
Un roman que je conseille donc vivement, chers happy few!
Laurie Colwin, Accidents (Shine on, bright and dangerous object), Le Livre de Poche (traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Berton)
Roman lu pour le Challenge TBR n°1 de février-mars (5/12)
06:30 Publié dans Challenge TBR, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (41) | Envoyer cette note
