12.07.2009
Dans la noirceur somptueuse, hors du temps, silencieuse
Il est des livres, chers happy few, qui peinent à rencontrer leurs lecteurs et qui se retrouvent, plus souvent qu'à leur tour, mal aimés, voire carrément abandonnés les pauvres. Le plaisir de la captive, proposé par Bookomaton dans le cadre de la Chaîne des livres d'Ys, est manifestement de ceux-là, pauvre de lui, puisqu'il a été successivement abandonné par Bladelor, Doriane et Stephie, et a donné du fil à retordre à Hathaway. Autant dire qu'il a attendu longtemps en haut de la pile, refroidie que j'étais, car parfois je suis influençable, chers happy few, c'est là mon moindre défaut (avec une forte addiction chocolatée, mais je m'égare).

Une chose est certaine, je ne m'attendais pas à ce que j'ai trouvé derrière la couverture plutôt réussie (c'est un détail d'un tableau d'Angel Della Valle) de cet ouvrage : Le plaisir de la captive contient cinq récits hybrides, qui tiennent de la nouvelle pour l'aspect fictionnel et d'autre chose, assez indéfinissable, pour la forme. Leopoldo Brizuela récrit à sa manière l'histoire des derniers Indiens d'Argentine, depuis la pampa jusqu'à la Terre de Feu, en romançant les divers témoignages dont il s'est inspiré (la liste en est donnée en fin d'ouvrage), afin dit-il "d'explorer le comportement des Espagnols et des créoles devant l'altérité" et de signaler l'absence des peuples indigènes dans la vie culturelle et politique argentine. Concrètement, cela donne cinq récits assez disparates, qui n'ont en commun que leur thème général. L'Histoire, qui ouvre le recueil, m'a parue inutilement compliquée par le style de l'auteur (ou une mauvaise traduction ?), entre envolées lyriques et lourdeurs syntaxiques, et je ne lui ai pas trouvé grand intérêt. Le plaisir de la captive, qui donne son titre au recueil, est une belle nouvelle, fiévreuse comme Rosario, la captive en question, qui déroule dans un paysage de fin du monde une histoire de désir vieille comme le monde, entre une adolescente et un vieil indien. Petit Pied de Terre est la biographie imaginaire du fils de ces deux amants, Ceferino Namuncura (qui est un personnage réel), dont la forme, en fragments éclatés qui portent des titres d'articles de dictionnaire, m'a rapidement lassée, car elle oblige le lecteur, par d'incessants changements de points de vue et d'époque, à une inutile gymnastique qui ne rend pas la vie de ce garçon plus riche ni plus trépidante. Révélation s'inspire d'une photographie pour dérouler une infime partie de la vie des Araucans, de manière un peu décousue, alors que Lune rouge, sous-titrée Notes sur la fonction de gardien du feu dans les tribus piroguières de la Terre de feu, m'a enthousiasmée, par son mélange très réussi d'ethnographie, d'histoire, de mythologie et de psychologie. Au final, Le plaisir de la captive est un ouvrage assurément intéressant, qui souffre à mon sens d'un style parfois un peu grandiloquent (et je ne sais pas si c'est ainsi dans le texte original mais l'abus du verbe fluer, conjugué à toutes les sauces, a fini par m'agacer prodigieusement) et d'un évident manque d'unité formelle.
Leopoldo Brizuela, Le plaisir de la captive (Los que llegamos mas lejos), Corti, traduit de l'espagnol par Bernard Tissier, 260 pages, 2006 pour la traduction, 2002 pour la parution en Argentine. Je préfère le titre original, qui renvoie à une phrase prononcée dans Lune rouge.
Le beau billet du Bookomaton, et l'avis de Karine, enthousiaste.

13:21 Publié dans Chaîne des livres, Littérature argentine | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : leopoldo brizuela, le plaisir de la captive, à qui on arrachait la plante pour éviter les évasions, peuples cruels comme dirait la mère de bridget jones, sinon comme je me sens légère d'avoir lu un livre de la chaîne, je peux me lancer dans ma lecture galipettes estivale, it's gonna rock'n roll
24.03.2008
La ligne d'ombre
Bluma Lennon, universitaire, meurt à Londres, écrasée par une voiture alors qu'elle traverse sans regarder parce qu'elle lit un recueil de poèmes d'Emily Dickinson. Le narrateur, un de ses collègues, Argentin établi à Londres depuis 20 ans, occupe son bureau. Il reçoit alors un livre en très mauvais état et couvert de ciment, La ligne d'ombre de Joseph Conrad, dédicacé par la défunte Bluma à un mystérieux Carlos. Intrigué, puis obsédé par ce livre, le narrateur décide de retrouver ce Carlos...
Voici un petit roman tout à fait intéressant, chers happy few, construit comme une nouvelle fantastique classique et qui s'interroge sur la place envahissante que les livres peuvent prendre dans la vie des bibliophiles passionnés. Carlos Brauer, que le narrateur ne rencontrera jamais, et dont l'histoire lui est racontée par un tiers, Delgado, a tellement aimé les livres que ces derniers l'ont rendu fou. Il a commencé par accumuler les ouvrages, y engloutissant toute sa fortune, jusqu'à posséder vingt mille volumes (!). Les livres ont envahi sa maison, rampant comme des plantes maléfiques jusque dans la salle de bains, les toilettes, l'escalier, sous le lit... Puis ils ont envahi son esprit : Brauer a tenté de mettre au point des classements thématiques scientifiques afin de les ranger, ce qui a achevé de le couper du monde, puis il a fini par quitter sa maison avec ses livres afin de se faire construire une maison en papier. Les livres sont devenus alors de manière très concrète un rempart contre le monde. Le roman de Conrad qui déclenche l'enquête du narrateur n'est d'ailleurs pas choisi au hasard, comme si le titre contenait en lui-même la fine et fragile frontière entre la raison et la folie. J'ai vraiment bien aimé ce roman, qui démontre, non pas que les livres sont dangereux, mais que la compulsivité, quel que soit le domaine dans lequel elle s'exerce, ne peut mener qu'à la catastrophe. On y trouve de belles réflexions sur la lecture, sur le rapport de palimpseste qu'entretiennent les oeuvres entre elles (un livre mène systématiquement à un autre livre, que ce soit par le thème, les emprunts ou la façon de traiter l'histoire, ce qui rend la quête du lecteur infinie) et sur la volonté de garder systématiquement un livre lu (le narrateur, de retour en Angleterre, fera d'ailleurs un tri dans sa bibliothèque, donnant les romans qu'il n'a pas aimés ou qu'il n'a pas l'intention de relire).
Un roman que je vous conseille donc, chers happy few!
Carlos Maria Dominguez, La maison en papier (La casa de papel), Seuil (traduit de l'espagnol (Argentine) par Geneviève Leibrich)
Les billets de Flo (qui l'a trouvé un peu court), Papillon (mitigée), Bladelor (intriguée par l'élément fantastique), Clarabel (emballée)
PS : merci à Bladelor de le faire voyager! Il part chez Caro[line]!
06:30 Publié dans Littérature argentine | Lien permanent | Commentaires (23) | Envoyer cette note