24.03.2008

La ligne d'ombre

1344510315.jpg Bluma Lennon, universitaire, meurt à Londres, écrasée par une voiture alors qu'elle traverse sans regarder parce qu'elle lit un recueil de poèmes d'Emily Dickinson. Le narrateur, un de ses collègues, Argentin établi à Londres depuis 20 ans, occupe son bureau. Il reçoit alors un livre en très mauvais état et couvert de ciment, La ligne d'ombre de Joseph Conrad, dédicacé par la défunte Bluma à un mystérieux Carlos. Intrigué, puis obsédé par ce livre, le narrateur décide de retrouver ce Carlos...


Voici un petit roman tout à fait intéressant, chers happy few, construit comme une nouvelle fantastique classique et qui s'interroge sur la place envahissante que les livres peuvent prendre dans la vie des bibliophiles passionnés. Carlos Brauer, que le narrateur ne rencontrera jamais, et dont l'histoire lui est racontée par un tiers, Delgado, a tellement aimé les livres que ces derniers l'ont rendu fou. Il a commencé par accumuler les ouvrages, y engloutissant toute sa fortune, jusqu'à posséder vingt mille volumes (!). Les livres ont envahi sa maison, rampant comme des plantes maléfiques jusque dans la salle de bains, les toilettes, l'escalier, sous le lit... Puis ils ont envahi son esprit : Brauer a tenté de mettre au point des classements thématiques scientifiques afin de les ranger, ce qui a achevé de le couper du monde, puis il a fini par quitter sa maison avec ses livres afin de se faire construire une maison en papier. Les livres sont devenus alors de manière très concrète un rempart contre le monde. Le roman de Conrad qui déclenche l'enquête du narrateur n'est d'ailleurs pas choisi au hasard, comme si le titre contenait en lui-même la fine et fragile frontière entre la raison et la folie. J'ai vraiment bien aimé ce roman, qui démontre, non pas que les livres sont dangereux, mais que la compulsivité, quel que soit le domaine dans lequel elle s'exerce, ne peut mener qu'à la catastrophe. On y trouve de belles réflexions sur la lecture, sur le rapport de palimpseste qu'entretiennent les oeuvres entre elles (un livre mène systématiquement à un autre livre, que ce soit par le thème, les emprunts ou la façon de traiter l'histoire, ce qui rend la quête du lecteur infinie) et sur la volonté de garder systématiquement un livre lu (le narrateur, de retour en Angleterre, fera d'ailleurs un tri dans sa bibliothèque, donnant les romans qu'il n'a pas aimés ou qu'il n'a pas l'intention de relire).


Un roman que je vous conseille donc, chers happy few!


Carlos Maria Dominguez, La maison en papier (La casa de papel), Seuil (traduit de l'espagnol (Argentine) par Geneviève Leibrich)


Les billets de Flo (qui l'a trouvé un peu court), Papillon (mitigée), Bladelor (intriguée par l'élément fantastique), Clarabel (emballée)


PS : merci à Bladelor de le faire voyager! Il part chez Caro[line]!