24.03.2009

Ah, quelle famille!

murs_de_papier.jpg Que pensent réellement les enfants de leurs parents ? Un nourrisson aime-t-il vraiment qu'on bêtifie au-dessus de lui ? Que comprend un adolescent de la réaction de son père face au chômage ? Comment réagit un jeune garçon qui ne veut surtout pas qu'on lui dise qu'il est le portrait de son père ? Autant de situations explorées dans ce recueil de nouvelles...


Murs de papier (dont la couverture me plaît beaucoup, et trouve une explication dans la touchante nouvelle Bonjour Monsieur) est un recueil de dix nouvelles de l'auteur autrichien Hanno Millesi qui ont pour thème commun l'analyse de la cellule familiale (oui, je sais, cette phrase est purement informative, c'est un travers que j'ai parfois, vous me pardonnerez, chers happy few, je le sais). Et ce recueil est une excellente surprise! Chaque nouvelle raconte une expérience particulière, vécue par un enfant, dont l'âge varie entre quelques mois (Rhétorique, férocement drôle, dans laquelle un nourrisson se plaint que le babillage incessant des adultes lui barre l'accès au langage) et l'adolescence (Sentiment de culpabilité, qui flirte avec le fantastique et dans laquelle un jeune garçon se voit rejeté par ses parents sans en comprendre la raison ou Souvent, assis pendant des heures devant mon miroir, je réfléchis à mon apparence, qui est la nouvelle la plus terrible du recueil et celle que j'ai préférée, dans laquelle un adolescent préfère se mutiler plutôt que de présenter une quelconque ressemblance avec ses parents). La parole est aux enfants qui dissèquent avec férocité les comportements de leurs parents et qui présentent leur analyse, parfois déroutante, mais souvent ingénieuse des comportements des adultes. Cette narration prêtée aux enfants n'est bien évidemment qu'un prétexte pour dénoncer les travers des couples parentaux. Dérangeant et paradoxalement délicieux.


Hanno Millesi, Murs de papier (Wände aus Papier), Absalon, traduit de l'allemand (Autriche) par Valérie de Daran, 122 pages, 2009


Les avis de Cuné et de Lily

06.03.2009

Les histoires d'amour finissent mal... en général

romantiques.jpg Ils s'aiment, se quittent, se trompent, se mentent, se languissent... "Ils", ce sont des couples anonymes ou célèbres (Joyce et Nora, Isadora Duncan et Sergueï Essenine), personnages de courtes nouvelles qui dissèquent leurs histoires d'amour.


Si vous êtes réfractaires aux histoires d'amour enrobées de guimauve, si les comédies romantiques vous hérissent le poil, si les chandelles ne servent chez vous qu'à vous éclairer en cas de panne d'électricité, si quand vous entendez le terme de "romantique" vous fuyez à toutes jambes, ce recueil de 16 nouvelles est pour vous, chers happy few. En effet, Annette Mingels (qui a connu un grand succès en Allemagne avec ce Romantiques : Histoires de l'amour) dissèque avec une plume assez oppressante des situations banales et quotidiennes ou met en scène des histoires assez terribles. J'ai d'ailleurs préféré ces nouvelles-là, comme Le déchirement, atroce (et que je ne peux pas raconter sous peine d'en défraîchir l'histoire), Je ne sais pas nager (une histoire tragique de frère et de soeur) ou Romantiques, qui ouvre le recueil et qui montre toute la lâcheté et la veulerie de l'être humain. D'autres racontent des histoires en apparence ordinaires comme Cabrioles (un couple qui se quitte et se retrouve mais dont la relation est vouée à l'échec) ou La saison du flétan (une jeune femme tombe amoureuse du futur mari de sa meilleure amie) mais d'une manière assez pesante. D'autres enfin, m'ont paru étranges, comme Faux-Semblants (un couple aux relations mal définies drague séparément dans un bar pour des raisons inexpliquées) ou Mauvaise traque (une jeune femme fantasme sur son cousin avec qui elle vide la maison de leur grand-père mort). Le style ne m'a pas vraiment emballée, je l'ai trouvé souvent répétitif d'une nouvelle à l'autre comme si Annette Mingels peinait à trouver un ton propre à chaque narrateur, surtout dans les nouvelles racontées à la première personne. Bref, entre la lourdeur du style et les nouvelles elles-mêmes, je ne suis pas vraiment convaincue.


Annette Mingels, Romantiques : Histoires de l'amour (Romantiker. Geschichten von der Liebe), Quidam éditeur, traduit de l'allemand par Martine Rémon, 2009


PS : je suis prête à faire voyager ce recueil. Si vous êtes intéressés, manifestez-vous dans les commentaires.

21.11.2008

Dans le vieux parc solitaire et glacé

51kw2haF1vL__SL500_AA240_.jpg Louis est un jeune homme pauvre et brillant. Il entre au service du Conseiller G., directeur d'une usine de produits chimiques et... tombe amoureux de sa femme. Cet amour est partagé mais jamais consommé, car Louis est envoyé par le Conseiller (qui ne sait rien de cette idylle) en Amérique du Sud, où il espère faire fortune. Il promet à la jeune femme de revenir bientôt, mais hélas la première guerre mondiale éclate. Ce n'est que neuf ans plus tard qu'il remettra enfin le pied sur le continent européen mais si la jeune femme est veuve, en revanche Louis s'est marié...


Ce Voyage dans le passé est une nouvelle de Zweig qui a connu un sort étonnant, chers happy few. On n'a longtemps eu de ce texte qu'un fragment publié dans un recueil collectif de 1929. Ce n'est qu'en 1976 qu'on retrouva à Londres un tapuscrit de la main de Zweig, de 41 pages achevées qui composaient cette nouvelle, avec un titre raturé, repris faute de mieux pour la publication. Et il aura fallu attendre 2008 pour que cette nouvelle soit enfin traduite en français, dans un très agréable demi-format sous jaquette chez Grasset qui propose après la traduction le texte original, ce qui est je trouve une excellente initiative (même si je ne parle pas un mot d'allemand, mais là n'est pas la question).

Alors autant dire tout de suite, chers happy few, pour éloigner tout de suite les problèmes de subjectivité, que Stefan Zweig est certainement l'un de mes auteurs préférés et ce n'est pas pour rien que l'une de ses nouvelles figure dans le Fashion Klassik's Challenge. C'est un auteur qui possède le talent rare de faire naître l'émotion par l'analyse psychologique rigoureuse des personnages avec un style éblouissant. Vous voilà prévenus, Stefan, je l'aime. C'est donc tout naturellement que j'ai aimé cette nouvelle, qui décrit de manière très fine une histoire d'amour somme toute banale. La cristallisation et la révélation du sentiment amoureux chez Louis, qui est le personnage principal de cette histoire d'amour raté, et son évolution, sont brillamment rendues. La façon dont le sentiment amoureux se nourrit de concret (les lettres que Louis reçoit) pour s'évanouir peu à peu quand la communication est coupée à cause de la guerre et les raisons pour lesquelles Louis finit par se marier, puis reprendre contact avec la veuve du Conseiller sont incroyables de justesse. C'est pour moi un roman qui démontre que l'amour ne peut être reporté car il demande à s'épanouir à un moment donné et ne se satisfait pas des retards et des délais. Louis tentera bien de souffler sur les braises, pour s'apercevoir que leur amour est devenu une ombre qu'ils s'évertuent à saisir, chacun à leur manière (elle dans le recul, lui dans le désir). C'est très beau.


Stefan Zweig, Le voyage dans le passé (Die Reise in die Vergangenheit), Grasset (traduction de Baptiste Touverey, qui signe aussi un avant-propos), 102 pages de texte français, 173 pages en tout.


Les billets d'Emeraude (merci pour le prêt!) et Stéphanie


PS : le titre de mon billet est emprunté à Verlaine (avec son consentement, of course). Il s'agit du très beau "Colloque sentimental", dont deux vers (faux) sont évoqués par Louis à la fin de la nouvelle et qui rendent parfaitement l'esprit de ce Voyage dans le passé. Je vous livre le poème, car je vous sais avides de kulture, chers happy few (même le vendredi matin, ne niez pas!) :

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leur lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

Te souvient-il de notre extase ancienne?
Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?

Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve?
Non.

Ah! Les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches :
C'est possible.

Qu'il était bleu, le ciel, et grand l'espoir!
L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

PSbis beaucoup plus prosaïque mais il paraît que l'on ne peut pas vivre que de poésie : demain, chers happy few, à partir de 7 heures, il y aura un jeu en ligne, jeu fondé non sur la rapidité des réponses mais sur leur justesse, vous pourrez donc jouer en vous connectant en soirée et même dimanche, c'est incroyable. Ne le ratez surtout pas car il y aura des cadeaux!

07.03.2008

Je est un autre

748909615.jpg Nous sommes en Silésie, aux frontières de la Pologne, au XVIIIème siècle. Christian von Tornefeld, jeune noble suédois, a déserté l'armée suite à un soufflet qu'il a donné à un de ses supérieurs qui avait insulté Charles XII, le roi de Suède. Lors de sa cavale, il rencontre un voleur, homme sans nom, qui lui, fuit la justice, incarnée par le terrible capitaine des dragons, Maléfice. Par amour pour la cousine de Tornefeld, Maria-Agneta, le voleur usurpe l'identité de Christian après envoyé celui-ci aux travaux forcés, dans les forges de l'évêque...


Voilà un roman qui m'attendait depuis longtemps dans ma PAL, chers happy few, et la réorganisation de cette dernière, qui est passé d'un stade horizontal chambranlant à un stade vertical stable et ordonné, m'a permis de remettre la main dessus. Et je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir attendu si longtemps pour le lire! Leo Perutz, né en 1882 à Prague, écrivain autrichien de langue allemande, était tombé dans l'oubli d'où il a été sorti par Borges (excusez du peu) et c'est bien parce qu'il le valait bien. C'est un écrivain absolument remarquable, qui donne ici la pleine mesure de son génie narratif et stylistique. L'histoire en elle-même est fascinante et de facture classique : sur le thème du double, Perutz brosse une histoire de fatalité et de destin. Les deux héros, à cause de la machination du voleur, intervertissent leurs vies (ou du moins ce qu'elles auraient pu être car nul ne dit que Christian aurait fait pour Maria-Agneta ce que le voleur a fait par amour pour elle) mais ils se retrouvent finalement rattrapés de manière douloureuse par le destin. C'est un fabuleux roman d'aventures, plein de péripéties et de rebondissements mais c'est aussi et avant tout une histoire d'amour, celui du voleur pour Maria-Agneta, à la base de la folle substitution qu'il opère et surtout de cet homme sans nom pour sa fille, Maria-Christine, pour qui il bravera la mort et abandonnera tout. C'est aussi un roman légèrement et subtilement fantastique, dans l'apparition du fantôme du meunier comme dans les forges de l'évêque, fourneaux de l'enfer qui ne semblent se dresser que pour hanter la conscience du voleur. Le tout narré par une plume brillante, vive et alerte, dans une construction impeccable, qui tient en haleine le lecteur d'un bout à l'autre d'une intrigue brillamment menée.


Faut-il le dire ? Disons-le : un chef-d'oeuvre, chers happy few!


Leo Perutz, Le cavalier suédois, Phébus libretto (traduit de l'allemand par Martin Keyser)


L'avis de Kalistina et des rats de bibliothèque


PS : comme je ne veux pas être condamnée à une vie de souffrance sans rosto misto et sans cassoulet, je remercie chaleureusement ma mère de m'avoir prêté ce livre!