06.08.2011

"L'homme ne va jamais assez loin dans ses actes et ses rêves, c'est pourquoi il n'atteint pas le ciel."

"A vrai dire, j'ai éprouvé dans l'Ecosse des Highlands ce que je n'ai éprouvé nulle part au cours de mes nombreux voyages à travers l'Europe. Ces monts, dont les sommets presque toujous perdus dans la brume font croire qu'ils touchent le ciel, ces lacs de plomb fondu dont les eaux sont si profondes qu'elle semblent être les ouvertures de l'enfer, font subir tour à tour aux passions humaines des envolées et des descentes incroyables. L'Ecosse du Nord est, je crois, par excellence, le lieu du rêve, de la contemplation intérieure et de l'amour. Est-ce pour cette raison qu'elle est aussi le lieu du diable ? Vous souriez, mais je vous assure qu'en me penchant sur l'étang noir de Goldloch, j'ai vu, à plusieurs reprises, apparaître derrière moi l'envoyé des ténèbres. C'était peut-être l'effet du brouillard à travers lequel le soleil, lorsqu'il se montrait, avait un rire de fou, d'un arbre qui se dressait noir et menaçant sur une crête alors que ses frères étaient tous invisibles, du silence que traversait un oiseau au cri sinistre... Mais j'ai vu le diable là-bas, et il m'a séduit."

 

boîte.jpg

Norbert est un jeune français qui enseigne quelques années dans un lycée d'Edimbourgh où il se lie d'amitié avec un de ses élèves, John Mac Corjeag, un jeune homme passionné et doué d'un talent certain pour la peinture. Rentré en France, Norbert reste quelques années sans nouvelles puis il apprend que son ami a été interné pour un acte de folie sur sa jeune épouse. Norbert se rend en Angleterre mais ne peut parler à son ami qui a perdu la vue en même temps que la raison. Dix ans plus tard, déclaré guéri, John est rendu à la vie civile et Norbert le retrouve par hasard dans un club londonien. John lui raconte alors sa version des faits...

 

La boîte en os est un roman ultra-classique, et dans sa forme et dans son thème principal (l'amour fou) qui a connu un bien étrange destin. Rédigé en 1931 par Antoinette Peské, ancienne enfant prodige dont Apollinaire voulait faire publier les poèmes alors qu'elle n'avait que dix ans, La boîte en os fut refusé par tous les éditeurs avant d'être finalement publié en 1941 et encensé par la critique, puis il tomba dans l'oubli et ne fut jamais réédité jusqu'à l'heureuse initiative de Phébus en 1984. (Non, ce n'est pas un roman épuisé, il est même très facile à trouver, il n'y a pas de raison que je ne chronique que des bouquins introuvables non plus, tsss.)

"La boîte en os" est une métaphore pour désigner le crâne, et il s'agit du dernier obstacle entre John et Margaret, sa femme. John aime cette dernière de manière tellement furieuse, possessive et absolue qu'il refuse que son âme lui échappe et qu'il voudrait trouver un moyen de la posséder tout entière, ne trouvant dans l'acte sexuel qu'un pis-aller frustrant qui le conduit à une violence toujours plus grande. Cette folie amoureuse le conduira non seulement à une tentative de meurtre et à la la folie mais à bien plus encore (je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler la dernière partie du roman). Construit de manière classique autour d'un récit enchâssé, ce roman d'une incroyable densité et d'une grande violence est l'héritier d'une longue tradition romantique (c'est peut-être en partie pour cela qu'il n'a pas trouvé d'éditeur dans les années 30, c'est un roman très clairement d'inspiration gothique et donc "démodé" pour l'époque) : cadre sauvage au diapason de son personnage principal, tourmenté et ténébreux, utilisation du fantastique, folie amoureuse, secrets et révélations... rien ne manque, pas même la langue, très classique. Une excellente découverte.

Antoinette Peské, La boîte en os, Phébus libretto, 1984 (1941 pour la première parution), 204 pages

 

 

 

challenge.jpg

 

Challenge Nécrophile (Antoinette Peské est morte en 1985)

 

 

 

 

et

 

ewan kiltissime.jpg

 

 

Deuxième participation au Mois Kiltissime (comme quoi, tout arrive)

08.04.2009

Un jour, quand la neige fondra et que viendra le dégel

le général du roi.jpg

Cornouailles, septembre 1653. Honor Harris a quarante ans. Infirme depuis une terrible chute de cheval alors qu'elle avait dix-huit ans, elle sent sa fin venir et décide de rédiger son histoire et celle de son amour hors-normes pour Sir Richard Grenvile, soldat de génie et homme ombrageux à l'orgueil infini.




Le Général du Roi, chers happy few, met en scène une histoire d'amour qui a des accents de tragédie. Se déroulant durant la période troublée de la première révolution anglaise, elle raconte, du point de vue de Honor, les conflits qui ont eu lieu entre 1644 et 1646 et qui ont vu la chute des partisans de Charles Ier (qui finira décapité en 1649) et la victoire du Parlement. Roman de guerre donc, Le Général du Roi est original dans son traitement puisque Honor est doublement décalée par rapport à cette guerre : elle est une femme et elle est invalide, ce qui réduit considérablement son champ d'action physique. Mais c'est une femme hors du commun, à l'intelligence aiguisée, aussi orgueilleuse que son amant, Richard, qu'elle refuse de revoir après sa chute de cheval alors que leurs sentiments n'ont pas changé. Ils se retrouvent quinze ans plus tard, et faisant fi des racontars et de sa réputation, Honor le suit de camp en camp, refusant toujours de l'épouser afin de ne pas devenir pour lui un fardeau dont il pourrait se lasser. De son côté, Richard est un homme à la volonté farouche, qui ne se ménage pas et qui attend la même chose de la part de ses soldats à qui il impose une discipline de fer, et de ses enfants, qui, hélas pour eux, ne sont pas tous à la hauteur de ses exigences. Homme retors, parfois cruel, il est une formidable figure dont l'ombre plane sur tout le roman, roman qui, entamé comme une romance, sombre rapidement dans les ténèbres de la guerre et de la passion (car les couples, autour d'Honor, vivent aussi des histoires tourmentées et souvent déchirantes). Inspiré par une macabre découverte faite au XIXème siècle (un squelette dans un mur), habité par des personnages historiques dont l'histoire a été romancée et servi par la délicate plume de Daphné du Maurier, toute en suggestions et en ironie parfois féroce, Le Général du Roi est un excellent roman historique. Pas moins.


Daphné du Maurier, Le Général du Roi (The King's General), Phebus, Libretto, traduit de l'anglais par Henri Thiès, 357 pages, 2003 (traduction française de 1995, parution anglaise 1946)



Les billets de Lilly et de Bladelor

27.10.2008

Love of the sea

41D59QYPKAL__SL500_AA240_.jpg Plyn, Cornouailles, 1830. Janet, une jeune fille un peu sauvage qui aurait aimé être un garçon pour être marin, épouse, à l'âge de 19 ans, Thomas Coombe, artisan au chantier naval de la petite ville. Ils auront six enfants, mais c'est avec le troisième, Joseph, que Janet développe une relation totalement fusionnelle. A travers cet enfant bagarreur et indomptable dans lequel elle se reconnaît tant, elle vit son amour pour la mer : en effet, Joseph s'engage dès 18 ans dans la marine marchande et se retrouve capitaine à 29 ans...


J'aime beaucoup les romans de Daphné Du Maurier, chers happy few, écrivain qu'on a un peu vite relégué en France au rang des auteurs mineurs, et que Bladelor a mis à l'honneur il y a peu en lui consacrant une semaine spéciale. C'est ainsi, grâce à Bladelor, que L'Amour dans l'âme est arrivé entre mes mains et j'ai passé un excellent moment en compagnie de la famille Coombe. Ce premier roman de Daphné Du Maurier, publié pour la première fois en 1931 (elle n'avait que 22 ans) est en effet une véritable fresque familiale , puisque nous suivons la famille Coombe sur quatre générations : l'histoire commence avec Janet, qui entretient avec la mer un lien désespéré et sans issue, puisque son statut de femme la condamne à rester indéfiniment à terre et à être en butte à l'incompréhension des autres, notamment de son mari, se poursuit avec Joseph, le fils marin qui n'aimera jamais vraiment aucune femme, puisqu'il cherche à travers ses multiples conquêtes cette mère qui l'a tant aimé et qu'il a vénérée de tout son être, puis Christopher, le fils aîné de Joseph, qui entretient avec son père une relation conflictuelle qui vient de la haine qu'il voue à la mer et enfin Jennifer, la fille de Christopher, vivant portrait de son arrière grand-mère, physiquement et moralement. Ces quatre générations se succèdent, au rythme des saisons et des tempêtes, attirées ou rejetées par ce village qui se développe et se modernise, et surtout par la mer, personnage principal du roman, qui rend au centuple l'amour qu'on lui porte, enveloppant dans ses bras tempétueux ceux qui cherchent l'aventure ou le repos. Il y a un véritable amour pour cette terre un peu sauvage, ces falaises battues par les vents et ces hommes et femmes simples qui vivent paisiblement en communion avec la nature. Les passages qui ont pour décor Plyn (une partie du récit se déroule à Londres) ont d'ailleurs été comparés au moment de la publication aux écrits d'Emily Brontë (dont une phrase sert d'ailleurs d'exergue au roman). Comme dans toute fresque, celle-ci n'est pas exempte de rebondissements et de coups durs, et une figure de "méchant" la traverse de part en part, incarnée par Philip, le frère de Joseph, espèce de Caïn qui cherche à jamais l'amour de cette mère qui lui préféra toujours son frère et qui va jusqu'à faire payer cette préférence aux descendants de Joseph. C'est un roman plein d'amour, qui décrit fort bien l'enracinement à la terre et la permanence des humains dans la nature. Un très bon roman, donc.


Daphné Du Maurier, L'Amour dans l'âme (The loving spirit), Phébus (traduit de l'anglais par François et Alix d'Unienville), 387 pages, édition manifestement épuisée

L'avis de Bladelor, que je remercie d'en avoir fait un livre voyageur!

A noter que ce roman avait été traduit sous le titre La chaîne d'amour, chez Albin Michel en 1950.

24.09.2008

Island Magic

21439-0.jpg Guernesey, 1888. La famille du Frocq vit dans une ferme battue par les vents au sommet de la falaise. Rachel et André, les parents, se débattent dans les difficultés financières et André veut persuader sa femme de quitter la ferme pour aller vivre auprès de son père, l'autoritaire et antipathique docteur du Frocq. Le retour inopiné du fils prodigue, Jean, le frère aîné d'André, va changer la vie de la famille...


Parce que ma mère a gardé un souvenir ébloui du Pays du dauphin vert (republié chez Phébus) et parce que certaines blogueuses amatrices de littérature anglaise ont sorti Elizabeth Goudge de l'oubli dans lequel elle était (bien injustement) tombée, j'avais très envie moi aussi, chers happy few, de lire un roman d'elle. C'est chose faite grâce à la gentillesse de Lilly, qui me l'a envoyé, paf, comme ça, cadeau, et grâce à la bienveillance des Théières qui ont voté massivement pour le thème que j'avais proposé pour notre dernière réunion : un titre avec un phénomène météo à l'intérieur.

...

(Comment ça je triche ? Pas du tout. S'il se trouve que ce thème est aussi un des thèmes imposés du Défi Le nom de la rose, ce n'est que pur hasard fortuit. Je n'y suis pour rien. Il n'était pas du tout dans mon intention de tenter mollement de ranimer ce pauvre challenge comateux. Vous avez vraiment l'esprit mal tourné, chers happy few.)

Hum.


L'arche dans la tempête est un très beau roman comme je les aime, chers happy few. Dans une nature particulière et sauvage, empreinte de croyances et de superstitions qui survivent à la religion chrétienne, et où les habitants de Saint Pierre prient les divinités de l'eau et croient aux sargousets et aux sirènes, Elizabeth Goudge fait vivre, avec une plume délicieuse (et même pas surannée) une famille très attachante, sur laquelle règne Rachel, figure maternelle sublime, main de fer dans un gant de velours, viscéralement attachée à la terre sur laquelle elle a semé le bonheur. Mariée depuis seize ans à André, homme doux et peu pratique, qui cache les poèmes qu'il écrit avec passion dans les livres de comptes qu'il tient mal, elle regarde grandir ses cinq enfants, Michelle, Péronelle, Jacqueline, Colin et Colette, qu'elle aime énormément même si elles ne les comprend pas toujours. S'ajoutent à ces sept personnages le grand-père dur qui cache son (tout petit) coeur sous les sarcasmes et l'incompréhension des membres de sa famille et le fils prodigue, formidable figure d'aventurier solitaire, qui découvre la liberté dans l'attachement familial. Roman sur la famille et sur les individus qui la composent (chacun a une place importante et une vie, riche, qui lui est propre), L'arche dans la tempête (titre, pour une fois bien traduit, qui désigne la ferme, havre de paix et phare au milieu de la tourmente des éléments et de la vie) est un roman poétique et émouvant, qu'on ne referme qu'à regret. Elizabeth Goudge est à rééditer d'urgence.


Elizabeth Goudge, L'arche dans la tempête (Island magic), Le livre de poche (édition de 1972, épuisée) (traduit de l'anglais par Madeleine T. Guéritte, qui signe aussi une jolie préface), 437 pages. A noter que la réédition chez Phébus de 1997 est manifestement épuisée elle aussi.


Les billets enthousiastes d'Emjy et de Morwenna

PS : merci encore Lilly!
PSbis : livre qui compte donc dans le Challenge Le nom de la rose (2/6). Plus que trois mois pour lire 4 romans qui sont tous dans ma PAL. Un challenge à ma portée ? Rien n'est moins sûr.

06.09.2007

Accepterez-vous cette valse ?

500d2276bd9d94e78b3ee2a2f487deec.jpg Olivia Curtis a dix-sept ans et elle fait son entrée dans le monde au cours d'un bal donné par Lady Spencer. Cadette d'une famille désargentée de la campagne anglaise, elle rêve de rencontrer un jeune homme dont elle tomberait amoureuse...


Alors, chers happy few, autant dire tout de suite à ceux qui croiraient en voyant la couverture (extrêmement kitsch et qu'en réalité on ne trouve plus, cette vieille édition du livre de poche étant épuisée depuis longtemps, mais parfois notre ami à un sein est un taquin) et le résumé, qu'il s'agit d'un roman à l'eau de rose pour jeunes filles, que ce n'est vraiment, mais vraiment pas le cas. Il s'agit en réalité d'un roman assez doux-amer sur la façon dont la vie réduit les aspirations romanesques des jeunes filles. Publié en 1948, ce roman est assez moderne dans la mesure où Olivia est une jeune fille qui a surtout envie de se libérer de la tutelle de ses parents et de vivre sa vie, espérant que l'amour lui apportera la liberté. C'est un personnage extrêmement attachant parce qu'elle est loin des clichés de la jeune débutante : elle est naïve et spontanée, elle éprouve facilement de l'empathie, elle est presque une femme par la maturité de certains de ses propos et encore une adolescente par son côté très peu assuré (sa robe en est un fil rouge très révélateur) et sa perception des hommes. Rosamond Lehmann est une excellente psychologue qui décrypte à merveille le coeur des jeunes filles (malgré son âge le roman n'a pas pris une ride).

La forme du récit est extrêmement intéressante. La première partie raconte une seule journée : l'anniversaire d'Olivia, qui passe la journée à rêver à ce que pourrait être sa vie, à préparer le bal et à discuter avec sa soeur, la très belle Kate. La deuxième partie se déroule en une seule soirée : le bal, qui ne tourne pas comme Olivia l'espérait. Son carnet de bal se remplit peu, Lady Spencer la contraint à tenir compagnie à un poète maudit, son amour d'enfance oublie la danse qu'il lui avait promise, un vieil homme libidineux la serre de près... Mais Olivia finit par en tirer le meilleur, découvrant en chaque partenaire de danse un aspect de l'âme masculine.

Chers happy few, je vous conseille fortement ce roman étonnant, à l'atmosphère si particulière!


Rosamond Lehmann, L'invitation à la valse, 10/18

L'avis de Lilly, qui m'avait donné envie de lire ce roman, merci à toi!

PS : Ce roman a une suite, Intempéries.
PS bis : Rosamond Lehmann est un auteur qui a été manifestement oublié, ce qui est bien dommage. Pour en savoir plus sur sa vie et son oeuvre, c'est ici.

EDIT : en lisant les commentaires du dernier billet de David Foenkinos (car parfois je fais des choses assez incongrues), j'ai eu envie de créer une nouvelle rubrique : "Les écrivains oubliés". Ce billet inaugure donc cette catégorie.