03.09.2009

La fureur du dragon

eon.jpgEon se prépare pour la cérémonie qui, comme chaque année, permettra à un jeune garçon de 12 ans d'accéder au rang d'apprenti d'Oeil du Dragon Ascendant. Cette année est celle du Dragon Rat et le candidat choisi au terme d'un rituel aura 12 ans (un cycle) pour apprendre à maîtriser la puissance du dragon sous les ordres de l'Oeil du dragon, Sire Ido. Mais Eon a un secret : ce n'est pas un garçon de 12 ans mais une fille infirme de 16 ans. Or les femmes ont interdiction de participer au rituel mais son maître, persuadé de ses nombreux talents (elle a un pouvoir extrêmement rare, celui de voir réellement les 11 dragons) l'a entraînée et présentée. Mais les choses ne vont pas se dérouler comme prévu... 

 

Eon le douzième dragon d'Alison Goodman est un roman dans lequel Gallimard a manifestement beaucoup investi puisqu'il est publié simultanément dans une édition jeunesse (Gallimard jeunesse, donc) et une édition adulte (La Table Ronde, dont la couverture, qui figure en tête de ce billet, est très belle). Et autant dire que ce roman de fantasy, premier volet d'un dyptique (le volume 2 est annoncé pour 2010) justifie la confiance que son éditeur-traducteur a placé en lui, tant je l'ai trouvé bon!

Le monde dans lequel se déroule ce roman d'aventures initiatique sur fond de révélations personnelles et de luttes de pouvoir est très riche, empruntant à la fois aux mythologies chinoises et japonaises qu'Alison Goodman s'est très intelligemment appropriées. On y suit donc Eona, qui se fait passer depuis des années pour un garçon afin de pouvoir être choisie par le Dragon Rat, ce qui apporterait à son maître richesse et puissance. C'est un personnage intéressant parce qu'elle est obligée de cacher à tous sa véritable nature qui l'embarrasse parfois tellement qu'elle voudrait s'en débarrasser de manière définitive, ce qui conduit à une réflexion assez fine sur les rapports masculin/féminin, réflexion accentuée par la présence de deux personnages au sexe flou : Ryko, Homme Ombre (eunuque dopé pour garder une musculature de soldat) et Dame Dela, qui est un Contraire (elle a une âme de femme et un corps d'homme). Dans une civilisation où les femmes sont tenues pour quantité négligeable (elles ne participent pas au gouvernement, les concubines de l'empereur sont cantonnées dans le harem et l'empereur est jugé irresponsable de vouloir les éduquer), Eona se rend compte assez vite qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Son pouvoir, dont elle ignore la source, la place alors au centre d'une bataille politique entre l'Empereur régnant et son frère, Sethon, qui veut usurper le trône. Alliances stratégiques, rebondissements en série, révélations... ce roman haut en couleur est passionnant de bout en bout. Vivement la suite, tiens.

 

Alison Goodman, Eon le douzième dragon (Eon, dragoneye reborn), Gallimard jeunesse et La Table Ronde, traduit de l'anglais par Philippe Giraudon, 519 pages, septembre 2009.

La double publication de ce roman en jeunesse et en "adulte" me permet de placer ce roman dans le Challenge du 1% littéraire officiel. (4/7)

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01.08.2009

Du rififi chez les dieux

seigneurs de l'olympe.jpgZeus est un peu inquiet : Lycaon, le roi impie, l'a menacé avant de mourir, les déesses caquetantes complotent derrière son dos, menées par la perfide Héra, Athéna, sa fille préférée, a couché avec Ganymède, les géants réclament plus de territoire, les satyres, centaures et autres faunes protestent contre la destruction des forêts par les humains, cette sale engeance, et un monstre, mi homme, mi bête et totalement affreux, Typhon, réclame le trône. C'est pas facile tous les jours d'être le roi des dieux...

 

Seigneurs de l'Olympe est un roman de fantasy tout à fait réussi, chers happy few, qui a pour particularité de raconter à sa manière la Gigantomachie, guerre que Zeus mena contre les géants pour s'assurer définitivement le trône. Javier Negrete reprend à son compte les sources connues (notamment Hésiode, Apollodore et dans une moindre mesure Homère) et des travaux de recherche modernes et livre une histoire passionnante qui combine avec bonheur des éléments mythologiques (et pas seulement empruntés à la mythologie grecque) et d'autres clairement fantasy (des dragons, des anneaux magiques...) voire même de science-fiction (Zeus est équipé d'un bras de cyborg, même si le mot n'est jamais énoncé et Héphaïstos a créé des femmes automates). Le grand intérêt de cette réécriture très personnelle, outre une intrigue solide et un final grandiose digne des plus grandes batailles de l'heroïc fantasy, est de faire vivre sous nos yeux des dieux qui ont finalement des traits bien humains (Apollon est mélancolique, Hermès courageux mais peureux, Aphrodite égoïste, Arès idiot comme ses sandales, Athéna très attachante dans sa volonté de plaire à tout prix à son père et sa détermination sans faille...) et de proposer sa propre explication de certains faits jamais expliqués (comme le fait qu'Aphrodite n'a jamais couché avec Zeus). Il modifie la mythologie de manière très judicieuse (je pense notamment au personnage d'Héraclès, parfaitement introduit et campé pour servir l'action), rend Zeus sympathique (une prouesse) et s'offre le luxe d'une pirouette finale très réjouissante, faisant finalement de Cronos le plus malin de tous. Un roman astucieux, bien documenté, bien construit, bien écrit : parfaitement jouissif donc.

 

Javier Negrete, Seigneurs de l'Olympe (Senores del Olimpo), L'atalante, coll. La dentelle du cygne, traduit de l'espagnol par Christophe Josse, 412 pages et une couverture de circonstance puisqu'il s'agit du tableau d'Ingres, Thétis implorant Jupiter.

A noter que ce roman a obtenu le prix Minotauro en 2006.

 

(PAL de vacances : - 6)

31.07.2009

Tullochgorum

les fées.jpgHeather et Morag sont deux fées écossaises mal embouchées : cinquante centimètres, des kilts grunge et des cheveux mal teints, elles ont fui l'Ecosse l'épée au côté, poursuivies par leurs pairs pour avoir volé un morceau de la bannière des McLeod et avoir voulu dépraver la jeunesse féérique par leur groupe de punk-heavy metal-post rock et leurs manières lamentables. Elles se retrouvent à New-York, fréquentent des humains malmenés par la vie, se prennent de bec avec les fées locales et sont perpétuellement bourrées. Tout ça ne serait rien si les enfants de Tala, le roi des fées anglaises, n'avaient pas fui en même temps un père qui a décidé de mettre le royaume des fées en coupe réglée et de le faire passer de force à l'ère de l'industrialisation. Tala est prêt à tout pour récupérer ses enfants, même à envahir l'Amérique...

 

Les petites fées de New-York avait tout pour me plaire : une histoire sérieusement déjantée, des personnages hauts en couleur malgré leur petite taille (oui, elle est facile, chers happy few, pardonnez-moi) et des répliques à deux balles, tout ce que j'aime habituellement, et pourtant cela n'a pas vraiment fonctionné. C'est un roman un peu longuet par moment (les disputes notamment entre Heather et Morag sont très répétitives et leur côté brisefer finit par devenir trop systématique) même si l'ensemble ne manque pas de qualités : les humains en marge de la société sont assez émouvants, que ce soit Kerry, atteinte par la maladie de Crohn, Dinnie l'asocial obèse et très mauvais violoniste ou Magenta, la clocharde qui se prend pour Xénophon et les fées sont plutôt sympathiques, surtout dans leur propension à se mêler de ce qui ne les regarde pas et à boire plus que de raison. J'ai cependant trouvé l'ensemble trop gentillet ; il manque du mordant au tout et l'humour n'est pas assez corrosif à mon goût. Sympathique mais sans plus, malgré la préface du grand Neil.

 

Martin Millar, Les petites fées de New-York (The good fairies of New-York), Intervalles, traduit de l'anglais par Marianne Groves, 301 pages, 2009 pour la traduction française, première parution au Royaume-Uni 1992.

Les avis élogieux d'Amanda (merci pour le prêt!), Chiffonnette, Chimère et le Cafard Cosmique.

 

(PAL de vacances : - 5)

28.04.2009

De l'amour

un visage...jpg

Dans le royaume barbare de Glome, dans l'Antiquité, la deuxième femme du Roi meurt en mettant au monde une fille d'une beauté sans pareille, qui est baptisée Istra, équivalent barbare de Psyché. L'enfant, élevée par sa soeur aînée, Orual, devient une jeune fille à la beauté surhumaine, admirée et révérée comme une divinité par le peuple de Glome. Mais, suite à une année de très mauvaises récoltes et d'épidémies, le prêtre d'Ungit (une version plus terrible, si c'est possible, d'Aphrodite) annonce au Roi qu'il doit la sacrifier pour le bonheur de tous et l'abandonner sur la Montagne à la merci de l'Ombre de la Bête.


Vous l'aurez compris, chers happy few, Un visage pour l'éternité est une réécriture par C. S Lewis (oui, celui-là même qui écrivit Narnia) du mythe de Psyché, allégorie de l'âme humaine, et que Bettelheim a rapproché du mythe de la Belle et la Bête. Tout l'intérêt de cette réécriture réside évidemment, non pas dans l'histoire car nous la connaissons tous (enfin, sauf ceux qui ont séché le club mythologie et qui s'en repentent à présent) (ne riez pas, chers happy few, car j'ai longtemps animé un club de ce genre, du temps que j'étais pleine d'enthousiasme et de fraîcheur), mais dans les modifications qu'il opère. Nous ne sommes pas en Grèce mais dans un royaume barbare et sans culture, où la religion est plus primitive, ce qui rend l'histoire plus violente et le personnage principal de cette histoire n'est pas Psyché mais sa soeur aînée, Orual, qui est aussi laide que Psyché est belle.

En déplaçant le point de vue, Lewis modifie le mythe : ce n'est pas par jalousie qu'Orual contraint sa soeur à regarder le dieu endormi, précipitant ainsi son errance et ses souffrances, mais parce qu'elle ne peut pas vivre sans elle. Orual aime Psyché d'un amour sans partage et dévorant, qui est sa seule façon de concevoir l'amour, persuadée qu'elle est que sa laideur lui ferme à jamais le coeur des autres. Sous la plume d'Orual, qui raconte l'histoire pour mettre en accusation les dieux qui, pense-t-elle, lui ont tout volé, l'histoire devient amère et tourmentée, pleine de passion et de récriminations. J'ai particulièrement apprécié la façon dont nous voyons le mythe se construire et toute la réflexion sur la vérité de l'histoire qui s'opposerait à la déformation par la religion, de même que la mise en scène du dévoilement du sens par l'écriture (parce qu'elle écrit son histoire au seuil de sa vie, Orual se rend compte qu'elle s'est aveuglée et qu'elle a donné à l'histoire le sens qui l'arrangeait). Il y a quand même quelques longueurs, notamment sur la fin, ce qui est sans doute dû au fait que le mythe et sa réinterprétation deviennent trop transparents et donc trop appuyés (j'y ai vu quand même un peu trop de christianisme à mon goût). Au final, c'est un roman assez âpre et sombre, que Lewis mit 35 ans à écrire, fasciné qu'il était par le mythe de Psyché.


C. S Lewis, Un visage pour l'éternité - Un mythe réinterprété (Till we have faces : A Myth retold), Le livre de Poche, traduit de l'anglais par M. et D. Le Péchoux, 319 pages, première parution en 1956, traduction française de 1995, réédition 2007. (Et la couverture est moche, non ? En plus, elle n'a strictement aucun rapport avec l'histoire, moi je dis qu'on devrait vérifier ce que les illustrateurs mettent dans leur café.)
A noter que le titre initialement choisi par Lewis était Bareface, que je trouve plus évocateur car il mettait le voile et son absence au centre de l'histoire, Orual décidant rapidement de ne jamais montrer son visage aux autres. De plus, elle pousse Psyché à la faute parce qu'elle est incapable de voir le palais du dieu, qui lui demeure voilé, ce qui ne figure pas dans l'histoire de départ où les soeurs voient parfaitement le palais et en conçoivent une grande jalousie.

La première version de cette histoire figure dans L'âne d'or ou les Métamorphoses d'Apulée. La Fontaine s'est lui aussi livré à une réécriture que je vous recommande, en forme de divertissement galant, dans Les amours de Psyché (disponible chez Le Livre de Poche).

23.03.2009

Atchoum!

à vos souhaits.jpg Nous sommes à Newdon, un Londres victorien décalé, où les elfes, les nains, les gobelins, les gnomes, les zombies et les humains vivent en (relative) bonne harmonie, sous l'égide de la monstrueuse reine Astoria (400 livres au bas mot). Mais voilà qu'un soir, le Diable en personne, que les Trois Mères (la Magie, la Nature et la Mort) avaient enfermé sous le stade bien des milliers d'années auparavant, se libère et investit le corps de la Reine. Son but : neutraliser les Trois Mères et ouvrir les portes de l'Enfer. Mais quand on confie les basses tâches à un baron vampire qui a déjà fort à faire avec ses zombies qui militent pour le droit de vote, et que la bonne marche du plan diabolique dépend de John Moon, le pire entraîneur de Quartek (une espèce de Donjons et Dragons grandeur nature mit football américain) que Newdon ait jamais connu, d'Oriel Vaughan, le seul Elfe totalement dénué de pouvoirs magiques et de Gloïn McCough, un nain sans aucun talent mais avec une belle salopette verte... c'est plutôt mal barré.


J'aimais déjà beaucoup la plume de Fabrice Colin, chers happy few, et la lecture de A vos souhaits vient de le hisser d'un coup d'un seul dans mon panthéon personnel au même rang que Terry Pratchett (avec qui il partage un goût très sûr de l'humour totalement déjanté, limite non-sensique) et Glen Cook (son confrère en humour noir). A vos souhaits est un roman délirant, qui mélange les codes du roman de fantasy, de l'uchronie et du roman victorien avec beaucoup d'humour. Les personnages sont tous plus incompétents les uns que les autres et ils ont un don certain pour se retrouver dans des situations abracadabrantes, la palme revenant évidemment à John Moon, qui s'établit psy pour gagner sa vie (ce qui donne lieu à des scènes fort drôles avec sa mère), se retrouve avec un dragon qui parle dans lequel la Mort est prisonnière, veille sur la tête décapitée de sa gouvernante, rencontre des conjurés qui portent des masques des personnages de Beatrix Potter et apprend à ses dépens que la vie est une scène. Si l'histoire est assez classique, elle est habilement troussée, parcourue de références littéraires multiples que le lecteur se réjouit de déchiffrer et le style est très enlevé. Excellent.


Fabrice Colin, A vos souhaits, J'ai lu, 382 pages, 2004 (première parution, Bragelonne, 2000)


Les billets de Martlet, actusf

11.03.2009

Wanna play a Game ?

songe d'une nuit d'octobre.jpg Dans un village anglais à une époque indéterminée mais qui ne semble pas récente, Jack, McCabb et Morris, Jill, Owen, Rastov, le Comte, le Bon Docteur et leurs animaux domestiques (chien, chat, serpent, rat, chauve-souris...) se préparent fébrilement pour le Jeu du 31 octobre à coups d'emplettes macabres, de profanations de sépultures et d'incantations magiques. Mais la mort d'un puis de deux joueurs, fait entrer la police dans la ronde, sans compter l'arrivée de Larry, le... loup-garou.


Ne vous faites pas de mal, chers happy few sensibles et ne lisez pas ce billet, qui va en faire pleurer plus d'un : en effet, ce Songe d'une nuit d'octobre de Roger Zelazny (connu pour son cycle d'Ambre) est excellent mais épuisé et totalement introuvable ; je vais donc dans mon grand sadisme faire l'éloge d'un roman que vous ne pourrez pas lire, c'est affreux (Cruella is my middle name, au moins). Et comme je sais que vous vous demandez, happy few curieux (ne niez pas, vos vices sont les miens) comment j'ai eu l'idée de lire ce roman et comment je me le suis procuré, je répondrai en deux mots (ou quatre, soyons fous) : Challenge blog-o-trésors et Yueyin. J'ai pioché ce titre dans la liste du premier et la deuxième l'a très gentiment exhumé de son immense bibliothèque pour moi (bon, elle m'a demandé de retirer tout ce que j'avais bien pu dire sur un certain MMF, mais j'ai résisté car je suis comme ça, on ne m'achète pas, sauf avec du chocolat).


Bref. Le songe d'une nuit d'octobre est une oeuvre hybride, à mi-chemin entre le fantastique (pour les loups-garous, les vampires, les sorcières et les cimetières la nuit) et la fantasy (pour la magie noire, les portails entre les mondes et l'affrontement des puissances des ténèbres). Ce mélange est déjà intéressant en soi et la réutilisation de personnages célèbres (vous pouvez deviner certains noms en relisant attentivement la liste que j'ai donnée dans le résumé) rend le roman passionnant par la vision très personnelle qu'en donne Zelazny. De plus, la narration est prise en charge par Snuff, le chien de garde de Jack, doué de parole entre minuit et une heure et doté de pouvoirs surhumains, et l'histoire est donc racontée du point de vue des animaux de garde et de compagnie des êtres humains (ou pas d'ailleurs), ce qui est plutôt original, donne un ton particulier au récit et renforce le suspense, les informations étant distillées au fur et à mesure avec beaucoup de parcimonie (il ne faut d'ailleurs pas lire la quatrième de couverture qui donne notamment une information qui ne sera dévoilée qu'aux deux-tiers du roman). Les rebondissements s'enchaînent, les personnages sont bien campés (mention spéciale au Grand Détective et à Jack) et le lecteur s'amuse à déchiffrer les indices les concernant disséminés ça et là, on saluera le passage qui rend hommage à Lovecraft et le tout n'est pas exempt d'une certaine poésie mélancolique. J'ai adoré.


Roger Zelazny, Le songe d'une nuit d'octobre (A night in the lonesome october), J'ai lu SF fantasy, traduit de l'américain par Ange Desmarais, 253 pages, 1995


PS : merci encore Yueyin!
PSbis : il est apparemment épuisé aussi en anglais mais trouvable en occasion.

Lu dans le cadre du Challenge Blog-o-trésors (2/4)

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11.12.2008

Meurtres au manoir

51J%2Bk7h-5QL__SL500_AA240_.jpg Garrett, détective privé, reprend du service en acceptant une enquête pour le compte de son ancien sergent, Lenoir. Il s'agit de trouver qui en veut à la vie du vieux général Stantnor : un ancien ennemi ? un bénéficiaire de son très large testament ? un fantôme ? Garrett se rend sur place, dans l'immense et lugubre demeure de la famille : entre la cuisinière troll, la fille de famille belle et froide et les anciens commandos, il n'est pas au bout de ses surprises...


Glen Cook, que je connaissais pour son excellente série de dark fantasy, La compagnie noire, (publiée chez L'Atalante et chez J'ai lu en poche) est aussi l'auteur de cette série qui mêle roman policier et fantasy et dont Chagrins de ferraille est le quatrième volume (et l'avant-dernier traduit). Je n'ai pas lu les trois précédents et j'ai commencé directement par celui-ci, sur les conseils du libraire du stand de L'Atalante au Salon du Livre Jeunesse, qui m'a promis un "Agatha Christie chez les trolls", ce en quoi il avait parfaitement raison. La structure de l'intrigue rappelle fortement Dix petits nègres : dans un lieu isolé (une grande demeure pleine d'escaliers et de courants d'air), entouré par de dangereux marais et à des lieues de toute autre habitation, une série de crimes est perpétrée au nez et à la barbe de notre détective, un peu largué dans cette histoire à tiroirs car c'est finalement trois énigmes en une qu'il aura à résoudre. Il croise un fantôme, une sorcière, un peintre de génie, des draugs (espèces de morts-vivants) dans un joyeux capharnaüm qui m'a beaucoup amusée. Les personnages secondaires sont hauts en couleur (mention spéciale à Morlet Dotes, le végétarien un peu voyou et moitié elfe noir qui file un coup de main à notre Garrett débordé et au géant nécromancien qui vient exorciser tout ça) et le personnage de Garrett, mélange de Marlowe pour les coups qu'il reçoit à longueur d'intrigue, de Spade pour l'espèce de nonchalance séduisante dont il ne se départit jamais et d'Indiana Jones pour l'effet qu'il fait aux femmes (aspect que l'illustrateur de la couverture a d'ailleurs privilégié) est très attachant. L'intrigue en elle-même est un peu légère pour l'amatrice de polar que je suis : j'avais deviné les tenants et les aboutissants bien avant le pauvre Garrett, mais en même temps, je n'ai pris aucun coup sur la tête pendant ma lecture, ça aide. Une série très sympathique, au style enlevé et souvent drôle (mais on n'en attendait pas moins de ce cher Glen)!


Glen Cook, Chagrins de ferraille (Old tin sorrows), L'Atalante, traduit de l'anglais par Jean-François Le Ruyet, 285 pages


L'avis de Morwenna
Une page consacrée aux 5 tomes de cette série sur Elbakin.net

04.12.2008

Leave no path untaken

517swaKl-hL__SL500_AA240_.jpg Par une nuit d'octobre, un assassin élimine froidement trois des membres d'une famille de quatre. Alors qu'il se rend dans la chambre du bébé sous les combles pour achever le travail, il se rend compte que le petit dernier, un garçon de 18 mois, a disparu. Il suit sa trace jusqu'au cimetière en haut de la colline, cimetière d'où il est chassé par une silhouette haute et sombre. Les esprits des défunts qui vivent paisiblement dans ce vieux cimetière où plus personne n'est enterré depuis un siècle décident de prendre en charge l'enfant. Mr et Mrs Owens se portent volontaires pour être les parents de celui qu'on baptise alors Nobody 'Bod' Owens. L'enfant grandit, apprend à connaître le monde qui l'entoure mais la menace de l'assassin plane toujours...


Vous ne rêvez pas, chers happy few attentifs, j'ai enfin réussi à me procurer le dernier roman de Neil Gaiman, vainement poursuivi lors de sa sortie américaine (n'allez pas chez Brentano's, ils ne connaissent même pas l'existence de Neil, j'ai failli en tourner de l'oeil de désespoir), et enfin acheté chez Smith (eux, vous pouvez y aller en confiance, ils ne m'ont jamais déçue et en plus maintenant ils vendent des turkish delight et du fudge, paradise on earth, really), dans la très belle édition anglaise : j'adore la couverture de Chris Riddell, qui signe aussi 8 illustrations intérieures de toute beauté.

The graveyard book est un roman formidable, chers happy few, un hommage au Livre de la Jungle de Kipling (que Gaiman remercie d'ailleurs en fin d'ouvrage) sombre comme une nuit sans lune au-dessus d'un cimetière. Enlevé bien malgré lui à son monde (même s'il s'est sauvé tout seul), Bod est élevé par les esprits bienveillants et démodés de ce cimetière gigantesque où certains mausolées sont classés monuments historiques. Solitaire et décalé, il y développe des talents peu naturels : il peut disparaître à volonté, manipuler les esprits des autres en provoquant en eux divers degrés de peur ou encore modifier à sa guise les rêves des humains. Il est sous la protection de Silas, son gardien, un vampire passé du côté du bien, et Gaiman réutilise comme à son habitude de manière très personnelle les éléments du folklore occidental : il est ici question de loups-garous (enfin, d'une variante), de fantômes, de sorcières et de goules. Les habitants du cimetière, toujours présentés avec leurs dates de naissance et de mort et leur épitaphe, jouent chacun un rôle dans l'éducation de Bod : il se fait des amis et a des professeurs en tous genres (dont certains, comme le médecin victorien, lui dispensent des savoirs un peu... discutables). Véritable roman d'apprentissage (Bod vit des aventures diverses, apprend l'amour et l'amitié et à se débrouiller tout seul), c'est surtout un roman sur la perte et le deuil car Bod est finalement condamné à voir partir ceux qui l'entourent : sa famille d'origine, certains mentors, l'amie qu'il s'est faite puis enfin les fantômes bienveillants de la colline. Bod grandit, quitte l'enfance et sort enfin du cimetière, riche de ce qu'il a vécu et de ce qui l'attend. C'est émouvant et drôle, profond et léger, beau, tout simplement.


Neil Gaiman, The graveyard book, Bloomsbury, illustré par Chris Riddell (à noter que la version américaine est illustrée par Dave McKean), 289 pages

Les billets de Karine, tout aussi conquise et de Mélanie (in english), enthousiasmée par sa découverte de Gaiman (quand je dis que c'est un auteur fantabuleux, chers happy few...)


PS : si on devait juger de la qualité d'un roman au nombre de stations de métro ratées (ce qui est, je trouve, un critère assez objectif), ce roman remporte la palme haut la main : j'ai raté 5 stations de métro à cause de lui. Non, vous ne rêvez pas, chers happy few, j'ai bien écrit 5 (du coup j'ai loupé mon changement, heureusement que pour une fois je n'étais pas pressée) : voilà qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps.

03.12.2008

A bas la dictature

41H8GQ7X2XL__SL500_AA240_.jpg Dans un pays jamais nommé mais qui emprunte beaucoup à la fois à l'Angleterre et aux pays de l'est, à une époque indéterminée, deux jeunes filles, Hélène Dormann et Milena Bach, sont pensionnaires dans un internat extrêmement sévère, réservées aux enfants orphelins de ceux qui, 15 ans plus tôt, osèrent résister à la mise en place d'un état fasciste, la Phalange. Alors qu'elles se rendent chez la consoleuse d'Hélène, par une froide nuit de novembre, elles croisent deux jeunes garçons, Milos Ferenczy et Bartolomeo Casal, internes au pensionnat de garçons. Suite à cette rencontre, Milena s'enfuit du pensionnat. Les vies de ces quatre jeunes gens vont être bouleversées à jamais.


Le combat d'hiver est un roman qui emprunte à plusieurs genres, chers happy few, pour constituer une oeuvre assez unique en son genre. Il s'ouvre comme un roman de pensionnat dont les éléments traditionnels (absence de mixité, professeurs antipathiques et revêches, privations) sont habilement mêlés à des éléments uchroniques comme notamment les consoleuses, ces femmes chez qui, trois fois par an, les pensionnaires peuvent aller puiser trois heures de réconfort. Il s'oriente ensuite rapidement vers le roman d'apprentissage (avec ses codes : la découverte de l'amour, l'amitié, les épreuves, les souffrances physiques et psychologiques...) pour raconter finalement l'histoire d'une résistance contre le pouvoir en place. Tous ces aspects se mêlent avec bonheur, Mourlevat proposant un roman riche et intéressant qui soulève des points importants : comment résister à la dictature ? comment mener des hommes à leur perte en sachant que c'est pour le bien commun ? Les éléments de fantasy comme les hommes-chiens ou les hommes-chevaux, ou encore la réactualisation des combats de gladiateurs (qui donne d'ailleurs son titre à l'ouvrage), fort bien amenés, permettent au roman de devenir une fable dénuée d'ancrage contemporain et la rendent d'autant plus forte. Ce roman a donc de nombreuses qualités, qui rendent d'autant plus manifeste un aspect éclaté dans la narration (on suit les différents protagonistes) qui, au lieu d'entretenir le suspense, dilue un peu l'intérêt et surtout l'émotion. Je crois que ce Combat d'hiver aurait gagné à être raconté sans multiplier autant les points de vue, ce qui nuit parfois complètement au rythme du récit (notamment quand Milos et Hélène croient suivre les traces de Bart et Milena, qu'ils ont en réalité croisés, pour permettre un rebondissement de l'histoire amené de manière artificielle). Il y a aussi quelques facilités narratives, notamment l'apparition de certains personnages et je n'ai pas trouvé la fin (je n'en dirai pas plus pour ne pas spoiler) totalement convaincante. Cela reste quand même un bon roman, à faire lire aux ados pour enclencher une éventuelle réflexion sur le totalitarisme.


Jean-Claude Mourlevat, Le combat d'hiver, Gallimard Jeunesse, 331 pages


Les billets de Laurence (qui l'a trouvé plaisant mais pas révolutionnaire) et Laure (très enthousiaste)
Une chronique sur Ricochet


PS : du même auteur, je recommande vivement La rivière à l'envers (dès 9 ans) et L'enfant Océan (dès 11 ans).
PSbis : merci Flo pour le prêt!

01.12.2008

Au commencement

Lors de la semaine de folaïe qui vient de s'achever, chers happy few, j'ai consommé trois cartouches d'encre rouge, 125 litres de café et je me suis fait des cheveux blancs (une histoire de notes à saisir et de clé USB, croyez-moi, vous ne voulez pas en savoir davantage) mais en contrepartie, quasiment tous les Sexy Colis sont arrivés à bon port, occasionnant des fous rires aux quatre coins de l'hexagone (oui, je sais que c'est mathématiquement impossible, mais je dis ce que je veux, non mais) et j'ai retrouvé, de manière totalement inespérée, voire quasi-miraculeuse le chargeur de ma batterie d'APN. Vous pouvez m'ovationner, chers happy few, parce que je le vaux bien.


Entre deux copies et trois cafés, je n'ai pas lu grand chose, comme vous pouvez l'imaginer, mais je n'ai lu que du bon, à commencer par

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Retour au pays de Robin Hobb.


Dame Valjine Rochecarre quitte Jamaillia, ses bals et sa vie opulente pour les Rivages Maudits, avec son mari et ses trois enfants. Ce qu'elle ne sait pas, c'est que le Gouverneur les a exilés car son mari a comploté contre le pouvoir en place. Ils sont censés, avec d'autres exilés, fonder une colonie dans le Désert des Pluies, des textes récemment traduits par des prêtres de Sâ ayant indiqué l'emplacement d'une ancienne cité dans cette partie désolée de la province...


Ceux qui sont familiers de l'oeuvre de Robin Hobb, chers happy few, auront déjà compris que ce Retour au pays est en réalité la prequel des Aventuriers de la Mer, excellente série, qui est intercalée entre les deux parties de L'Assassin Royal (certainement l'une de mes sagas de fantasy préférées). Cette prequel explique donc comment les Rivages Maudits ont été colonisés par ceux qui apparaissent dans Les Aventuriers de la Mer comme les riches marchands du Désert des Pluies. On retrouve donc dans ce court récit, raconté à la première personne par Dame Rochecarre, des éléments familiers qui placent le lecteur dans un environnement un peu connu : l'acidité du fleuve, l'étrangeté de la nature, les rêves qui rendent fous ceux qui ne sont pas de taille, la cité enfouie, les dragons, l'Art... Cependant, nul besoin d'avoir lu Les Aventuriers de la Mer pour suivre parfaitement le déroulement de l'intrigue, tant ce qui importe ici est le cheminement personnel de Dame Rochecarre qui, de femme frivole et soumise à la loi de son mari devient une femme indépendante aux ressources insoupçonnées et au talent d'adaptation précieux. Récit sur les débuts d'une colonisation difficile dans un pays étrange et dangereux, Retour au pays est aussi et surtout le parcours initiatique d'une femme hors du commun, qui réinvestit dans ce pays maudit son âme d'artiste pour sauver les siens (du moins, ceux qui sont consentants et qui ont compris que la cupidité ne sauverait personne) et qui, au bout du chemin, est devenue une autre : elle-même. Indispensable.


Robin Hobb, Retour au pays (Homecoming), Librio (traduit de l'américain par Véronique David-Maresco), 125 pages

L'avis d'Hydromielle par qui j'ai su que ce récit existait et celui de Lisa

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