09.12.2009
A dos d'hippopotame

Tomoko a 12 ans quand sa mère, veuve depuis peu, l'envoie passer une année dans la famille très aisée de sa tante maternelle. L'adolescente tombe immédiatement sous le charme de ces personnes qu'elle n'avait jamais vues auparavant : son oncle, mi-japonais mi-allemand à la beauté stupéfiante, sa mère, Grand-Mère Rosa l'Allemande qui a quitté son pays natal pour épouser un Japonais, sa tante silencieuse qui traque les coquilles et consomme plus de whisky que d'eau, Mme Yoneda la vieille gouvernante énergique qui fait des conours qu'elle espère surtout ne pas gagner, M. Kobayashi le jardinier sur qui on peut compter et surtout Mina, sa cousine asthmatique un peu plus jeune. Devenue adulte, Tomoko raconte les événements marquants de cette année entre parenthèses dans sa vie...
Voici un roman enchanteur, chers happy few, bien différent des romans de Yoko Ogawa que j'avais lus jusqu'à présent. Ici point d'étrangeté ou de surnaturel, rien que la vie qui s'écoule tranquillement dans cette maison "de style occidental" dont le jardin a longtemps abrité un zoo dont la seule occupante est à présent un hippopotame nain, Pochiko. Tomoko s'adapte rapidement à sa nouvelle vie et trouve en Mina bien plus qu'une compagne de jeu, une soeur. Il faut dire que la personnalité attachante de la petite fille a tout pour séduire : enfant fragile que sa maladie chronique contraint au repos et au calme, elle compense son manque de mobilité physique par une imagination tout à fait personnelle, nourrie par ses nombreuses lectures. Collectionneuse de boîtes d'allumettes dans lesquelles elle écrit des histoires étranges et poétiques, Mina est une nature passionnée qui trouve dans la calme et serviable Tomoko un parfait alter ego. Autour des ces deux filles qui découvrent chacune à leur manière l'amour et le volley-ball gravitent des adultes aux relations complexes, qui cachent parfois sous la surface tranquille de leur comportement policé (on est au Japon, ne l'oublions pas, où on s'excuse pour un mensonge ou un mot maladroit avec une exquise politesse) de bien troubles secrets. Un roman délicat et pudique, qui donne envie d'attendre les étoiles filantes et de relire Kawabata et qui raconte de manière originale et poétique un moment comme hors du temps dans le passage de l'enfance à l'adolescence. Délicieux.
Yoko Ogawa, La marche de Mina (Mina no koshin), Actes Sud, traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 318 pages, 2006 pour la première parution, 2008 pour la traduction française.

21.09.2009
A l'école
Nicolas est un élève comme les autres, ou presque. Il va à l'école, aime bien sa maîtresse mais pas travailler, a des copains, se moque du directeur et ne comprend pas toujours bien les réactions des adultes...
Le petit Nicolas a acquis depuis longtemps un statut de classique de la littérature jeunesse, chers happy few, ce qui lui assure une place indétrônable dans le coeur des Français (même ceux qui ne l'ont pas lu savent de quoi il s'agit) et dans les programmes de l'Education Nationale. Pour ma part, je n'avais pas lu ces histoires depuis des années et je m'y suis donc plongée avec un oeil quasi neuf, de conserve avec ma fille, pour qui c'était une découverte. J'ai trouvé cette expérience de lecture simultanée très révélatrice et elle m'a fait toucher du doigt plusieurs choses : si ces histoires sont inamovibles des programmes scolaires c'est que leur forme est extrêmement intéressante, entre la brièveté de chaque histoire, le rythme enlevé de la narration et le point de vue du petit Nicolas, qui décrit les attitudes des adultes sans les décrypter, ce qui fait naître l'humour. Mais ce sont là aussi toutes les limites de l'ouvrage (ce qui m'est apparu encore plus clairement en voyant ma fille reposer régulièrement l'ouvrage pour y intercaler d'autres lectures) : chaque histoire rappelle brièvement qui sont les personnages et le schéma narratif est toujours exactement le même (une situation qui pousse les enfants à la bêtise, puis la réaction des autres, souvent les adultes, et la manifestation de l'incompréhension de Nicolas). Le tout ne forme pas une véritable histoire mais plutôt des saynètes et les personnages n'évoluent jamais, ce qui nuit à l'identification. C'est amusant c'est vrai, mais très daté et finalement un peu vain.
Sempé/Goscinny, Le petit Nicolas, Folio junior, 176 pages, 1964, 2002 pour la présente édition
Ce livre de la chaîne est le choix d'Ys. Il est déjà passé chez Stephie, Hathaway, Doriane, Bladelor, Karine, Le Bookomaton et Lune de pluie.

23.07.2009
Un amour
Le narrateur, un Madrilène proche de la quarantaine, raconte les deux années qu'il a passées à Oxford comme professeur de méthodologie et de traduction espagnoles. Désoeuvré (il donne très peu d'heures de cours), désorienté (Oxford est un univers très spécial), il entame une liaison avec une de ses collègues, Clare, mariée, et il se lance dans la recherche des oeuvres de Gawsworth, un écrivain oublié...
Ce septième maillon de la Chaîne est arrivé chez moi de sa précédente lectrice orné d'un post-it vert qui proclamait "Bon courage!", mais comme je suis une aventurière (c'est pas moi qui le dis mais le test H. que tout le monde a fait ces derniers jours), je suis passée outre cet avertissement. Et ? vous demandez-vous, en toute simplicité et en français, car vous parlez couramment les deux langues, chers happy few talentueux. Et le bilan est mitigé, chers happy few (oui, je lève tout de suite l'insoutenable suspense, ne me remerciez pas, vous le valez bien). L'aspect le plus réussi de ce roman est sans conteste sa description des moeurs oxoniennes : les high tables, ces repas entre dons de différents colleges sont drôlatiques, tant le cérémonial extrêmement guindé qui est censé les présider (on doit parler exclusivement à ses voisins de droite et de gauche et minuter les conversations) est perverti par l'alcool qui coule à flot (le président de la tablée fait changer les plats en tapant du maillet mais comme il est ivre mort il tape sans discontinuer ce qui perturbe les serveurs et empêche les convives de toucher aux plats), de même que la description d'un cours de version espagnole (le narrateur invente des étymologies fantaisistes pour éviter de ne pas répondre aux questions embarrassantes des élèves). Certains personnages, qui font partie de ce petit monde sont eux aussi parfaitement campés et plutôt émouvants dans leurs travers, comme Will, le gardien dans la guérite qui chaque jour revit une journée de son passé, Cromer-Blake, le professeur frappé par la maladie ou Toby Rylands, la sommité littéraire qui en fait n'a pas écrit une ligne depuis sa retraite même s'il fait croire le contraire à tout le monde. Mais ce qui aurait pu être un roman ironique sur l'université oxonienne est desservi par un style d'une grande lourdeur qui use et abuse des parenthèses répétitives (l'information contenue dans la parenthèse est exactement la même que celle qui nous a été donnée quelques lignes plus haut), lui-même englué dans une narration faussement éclatée qui est censée suivre le fil des souvenirs du narrateur, mais qui le conduit à des répétitions. On a l'impression de lire une espèce d'éducation sentimentale disparate, dans le ton et dans la forme, qui met en scène un jeune homme un peu perdu qui garderait de ces deux années un souvenir des plus flous et qui n'arriverait pas à expliquer en quoi ces deux années l'ont transformé (ou non). C'est dommage parce que certains passages sont très réussis et l'histoire de Gawsworth, l'écrivain oublié et de la mère de Clare, aurait valu à elle seule un roman.
Javier Marias, Le roman d'Oxford (Todas las almas), Folio, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Geninet et Alain Keruzoré, 330 pages, 2006 pour cette traduction, 1989 pour la première parution et pour la première traduction.
Ce roman est le choix de Lune de Pluie. Bookomaton, Karine, Doriane, Stephie et Bladelor l'ont abandonné. L'avis d'Hathaway

(7/25)
(Voilà qui fera taire les mauvaises langues, non mais.)
12.07.2009
Dans la noirceur somptueuse, hors du temps, silencieuse
Il est des livres, chers happy few, qui peinent à rencontrer leurs lecteurs et qui se retrouvent, plus souvent qu'à leur tour, mal aimés, voire carrément abandonnés les pauvres. Le plaisir de la captive, proposé par Bookomaton dans le cadre de la Chaîne des livres d'Ys, est manifestement de ceux-là, pauvre de lui, puisqu'il a été successivement abandonné par Bladelor, Doriane et Stephie, et a donné du fil à retordre à Hathaway. Autant dire qu'il a attendu longtemps en haut de la pile, refroidie que j'étais, car parfois je suis influençable, chers happy few, c'est là mon moindre défaut (avec une forte addiction chocolatée, mais je m'égare).

Une chose est certaine, je ne m'attendais pas à ce que j'ai trouvé derrière la couverture plutôt réussie (c'est un détail d'un tableau d'Angel Della Valle) de cet ouvrage : Le plaisir de la captive contient cinq récits hybrides, qui tiennent de la nouvelle pour l'aspect fictionnel et d'autre chose, assez indéfinissable, pour la forme. Leopoldo Brizuela récrit à sa manière l'histoire des derniers Indiens d'Argentine, depuis la pampa jusqu'à la Terre de Feu, en romançant les divers témoignages dont il s'est inspiré (la liste en est donnée en fin d'ouvrage), afin dit-il "d'explorer le comportement des Espagnols et des créoles devant l'altérité" et de signaler l'absence des peuples indigènes dans la vie culturelle et politique argentine. Concrètement, cela donne cinq récits assez disparates, qui n'ont en commun que leur thème général. L'Histoire, qui ouvre le recueil, m'a parue inutilement compliquée par le style de l'auteur (ou une mauvaise traduction ?), entre envolées lyriques et lourdeurs syntaxiques, et je ne lui ai pas trouvé grand intérêt. Le plaisir de la captive, qui donne son titre au recueil, est une belle nouvelle, fiévreuse comme Rosario, la captive en question, qui déroule dans un paysage de fin du monde une histoire de désir vieille comme le monde, entre une adolescente et un vieil indien. Petit Pied de Terre est la biographie imaginaire du fils de ces deux amants, Ceferino Namuncura (qui est un personnage réel), dont la forme, en fragments éclatés qui portent des titres d'articles de dictionnaire, m'a rapidement lassée, car elle oblige le lecteur, par d'incessants changements de points de vue et d'époque, à une inutile gymnastique qui ne rend pas la vie de ce garçon plus riche ni plus trépidante. Révélation s'inspire d'une photographie pour dérouler une infime partie de la vie des Araucans, de manière un peu décousue, alors que Lune rouge, sous-titrée Notes sur la fonction de gardien du feu dans les tribus piroguières de la Terre de feu, m'a enthousiasmée, par son mélange très réussi d'ethnographie, d'histoire, de mythologie et de psychologie. Au final, Le plaisir de la captive est un ouvrage assurément intéressant, qui souffre à mon sens d'un style parfois un peu grandiloquent (et je ne sais pas si c'est ainsi dans le texte original mais l'abus du verbe fluer, conjugué à toutes les sauces, a fini par m'agacer prodigieusement) et d'un évident manque d'unité formelle.
Leopoldo Brizuela, Le plaisir de la captive (Los que llegamos mas lejos), Corti, traduit de l'espagnol par Bernard Tissier, 260 pages, 2006 pour la traduction, 2002 pour la parution en Argentine. Je préfère le titre original, qui renvoie à une phrase prononcée dans Lune rouge.
Le beau billet du Bookomaton, et l'avis de Karine, enthousiaste.

13:21 Publié dans Chaîne des livres, Littérature argentine | Lien permanent | Commentaires (15) | Envoyer cette note | Tags : leopoldo brizuela, le plaisir de la captive, à qui on arrachait la plante pour éviter les évasions, peuples cruels comme dirait la mère de bridget jones, sinon comme je me sens légère d'avoir lu un livre de la chaîne, je peux me lancer dans ma lecture galipettes estivale, it's gonna rock'n roll
15.04.2009
Come and walkabout
Marlo Morgan, psychothérapeute (enfin, c'est ce que j'ai compris) américaine, mène en Australie un projet qui la conduira à rencontrer des Aborigènes et à partager avec eux, trois mois durant, une longue marche dans le désert intérieur australien, longue marche à l'issue de laquelle ils lui révéleront le "message" qu'elle doit porter au monde occidental.
Message des hommes vrais au monde mutant (quel titre épouvantable) est un ouvrage que je n'aurais jamais ouvert de mon plein gré, chers happy few, je l'avoue bien volontiers. Il est publié chez J'ai lu dans leur inénarrable collection "Aventure secrète" qui regroupe des catégories aussi fascinantes que Pouvoirs de l'esprit/Visualisation (de quoi ? mystère), Réincarnation/Vie invisible ou Paranormal/Divination/Prophéties, bref, que des choses qui au mieux ne m'intéressent absolument pas et au pire me hérissent un peu. Ce livre fait partie de la catégorie "Récits initiatiques", ce qui fait doucement rire quand on voit la polémique suscitée par ce soi-disant témoignage, polémique qui dure quand même depuis 1990 et a connu encore des rebondissements en 2008. Pour résumer les choses très rapidement (car après tout, ce n'est guère intéressant), Marlo Morgan, après s'être répandue partout sur la révélation qu'a représenté sa rencontre avec une tribu d'Aborigènes inidentifiable, a fini par avouer que tout ce qui était raconté et présenté comme authentique dans cet ouvrage n'était que pure fiction. A la limite, ça ne me dérange pas vraiment, même s'il y a malhonnêteté intellectuelle à la base, car je ne pense pas que la réalité soit forcément plus puissante que la fiction, ce qui bien évidemment n'engage que moi, chers happy few, mais ça force quand même le lecteur averti à mettre en perspective ce qu'il lit.
Disons-le tout net, ce roman (on va l'appeler comme ça faute de mieux), ne m'a absolument pas convaincue. Sur un plan purement littéraire d'abord, il est très mal écrit (ou mal traduit, allez savoir), bourré de répétitions, de contradictions et de retours en arrière maladroits (elle raconte plusieurs fois la même chose, presque mot pour mot) et la construction elle-même, en chapitres assez courts, est bancale, ni vraiment thématique, ni tout à fait chronologique. Ensuite, sur le plan du fameux message donc, on a droit à une suite ininterrompue de clichés : les Aborigènes sont proches de la terre et pas nous, bouh que nous sommes vilains, nous avons tout détruit (non ? quelle nouveauté!), nous ne sommes plus en contact avec notre moi profond et nous avons de fausses valeurs et de fausses croyances, le tout enrobé dans une espèce de fatras new-age très pénible, sur le Un, le Grand Tout, et bla bla bla. Alors, franchement, je n'ai pas besoin de lire des pages sur la façon dont Marlo Morgan s'est soi-disant reconnectée au Grand Tout en souffrant (que de descriptions de sa plante des pieds! et de ses coups de soleil! et de ses cheveux!) pour savoir que oui, il faut trier ses poubelles et tenter de consommer correctement, merci. Je ne supporte pas ce genre d'ouvrage donneur de leçon et faussement spirituel et je trouve dommage d'avoir éprouvé le besoin de mêler à cette mascarade le peuple Aborigène qui n'en demandait pas tant (il n'y a qu'à voir la violence de leurs réactions et leurs multiples protestations suite à la publication de cet ouvrage pour s'en persuader).
Marlo Morgan, Message des hommes vrais au monde mutant (Mutant message down under), J'ai lu, coll. Aventure Secrète, traduit de l'anglais par Caroline Rivolier, 241 looongues pages
Il s'agit du maillon n°5 de la désormais fameuse Chaîne des Livres. C'est le choix de Karine. Il est passé chez Stephie qui parle de "spiritualité à deux francs six sous", Bladelor (mais je ne trouve pas le billet), Doriane (mitigée) et Hathaway (emballée). Il sera demain dans les mains de Yueyin.
PS: le titre de mon billet est un emprunt à un film d'anthologie, avec des vrais morceaux de Hugh à l'intérieur. Sorry.
21:00 Publié dans Chaîne des livres, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (52) | Envoyer cette note | Tags : marlo morgan, message des hommes vrais au monde mutant, australie, désert intérieur, les mouches remplacent efficacement une esthéticienne, par contre pour le coiffeur y a des progrès à faire
01.04.2009
Suppose que je n'aie rien à faire que d'attendre la nuit
Ambroise est un vieil homme. En cette veille de Noël, qu'il s'apprête à fêter seul dans sa petite ville bretonne comme chaque année, on frappe à la porte : c'est Anne, sa petite-fille, qui a fait tout le chemin depuis Paris, parce que du haut de ses treize ans, elle a une question sans réponse au bord des lèvres...
Le voyage à Perros, quatrième maillon de la Chaîne des Livres, n'a pas opéré sur moi de la même manière enchanteresse que sur les lectrices précédentes, chers happy few, et j'en suis bien marrie. J'ai trouvé cette histoire de grand-père et de petite fille cousue de fil blanc et sans grand intérêt. Aucun cliché ne nous est épargné, du chauffeur poids lourd au grand coeur (séquence "les routiers sont sympas") à la conversation à coeur ouvert entre un grand-père que tout le monde a oublié (on ne vient le voir que l'été parce qu'il habite en bord de mer) et sa petite-fille fugueuse (séquence "c'est beau la transmission par l'album photo, que d'émotion") en passant par le Noël féérique (séquence "pieds nus sur la plage parce que c'est si bon de faire gentiment la folle quand on a 13 ans"). On a un peu de mal à comprendre pourquoi la petite Anne s'est mis martel en tête pour si peu (qui croit encore de nos jours que ses parents n'ont pas couché ensemble avant leur mariage, please ?) et la partie du récit qui raconte le voyage d'Anne m'a parue totalement inutile. Ce n'est pas mal écrit mais ça ne m'a pas touchée du tout, j'ai juste bien aimé les vers qui ouvrent chaque chapitre, ce qui fait peu, chers happy few, bien peu.
Jacques Thomassaint, Le voyage à Perros, Editions du Petit Pavé, collection Obzor, 79 pages. L'édition est jolie d'ailleurs, et de bonne qualité, je le reconnais bien volontiers.
Les avis des maillons précédents : Stephie, Hathaway, Doriane
Ce court roman est le choix de Bladelor. Il s'envole à présent vers Yueyin.
PS : merci à Eugène Guillevic d'avoir fourni à l'insu de son plein gré le titre de mon billet.
22:38 Publié dans Chaîne des livres, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (26) | Envoyer cette note | Tags : jacques thomassaint, le voyage à perros, la bretagne ça vous gagne (ou pas), sorry, je sors
27.03.2009
Il y a quelqu'un dans ce monde qui t'aime
Novalee Nation a 17 ans et elle est enceinte de 7 mois quand son petit ami, Willy Jack, avec qui elle est en route pour la Californie, l'abandonne sur le parking d'un Wal-Mart dans une petite ville de l'Oklahoma. La jeune fille s'installe dans le supermarché et y vit cachée jusqu'au jour où elle finit par donner le jour à une petite fille, Americus. Elles sont alors recueillies par soeur Mari, une excentrique au grand coeur qui vit dans une caravane.
La petite voix du coeur (dont décidément je n'aime ni le titre français, que je trouve gnangnan ni la couverture, qui est carrément moche) est un beau roman qui met en scène des personnages très attachants que la vie a malmenés. Pour vous dire toute la vérité, chers happy few, j'ai eu un peu peur en lisant les premières pages d'être en présence d'un roman très, comment dire "américain" avec bons sentiments et solidarité qui triomphent de tout mais finalement il n'en est rien. Novalee est une jeune fille que la vie n'a pas épargnée : elle n'a jamais connu son père et sa mère l'a abandonnée à l'âge de 7 ans pour suivre un énième boyfriend. Ballotée de foyers en familles d'accueil, Novalee, gentille et un peu niaise, laisse tomber le lycée et s'entiche de Willy Jack, une petite frappe sans envergure. Et c'est à Sequoyah, cette petite ville souvent balayée par les tempêtes où elle se retrouve seule, qu'elle trouvera des amis sûrs et qu'elle finira par rencontrer l'amour. La galerie de personnages qui l'entoure est émouvante, êtres humains avec qui le sort n'a pas été tendre non plus (soeur Mari a perdu toute sa famille, les Blancoton leur petite fille, Lexie est un aimant à psychopathes, Forney doit gérer une soeur alcoolique et maniaco-dépressive...), mais tous sont animés par une espèce d'optimisme tranquille, qui les rend généreux avec leur prochain. Un roman à lire donc, même s'il souffre d'une traduction parfois approximative pour ne pas dire maladroite qui lui ôte à mon avis un peu de sa force.
Billie Letts, La petite voix du coeur (Where the heart is), Pocket, traduit de l'américain par Thierry Arson, 2000 (première parution 1995, première traduction 1996)
Il s'agit d'un livre de la Chaîne des Livres (3/25) : il est le choix de Doriane, il est passé chez Hathaway et Stephie, il s'envole à présent vers Yueyin.
Elle ne fait pas partie de la Chaîne et elle l'a lu aussi : Joëlle

A noter que ce roman, véritable best-seller aux Etats-Unis (il fait partie de la liste d'Oprah) a été adapté en 2000 avec Natalie Portman dans le rôle de Novalee. C'est malin, maintenant j'ai envie de le voir.
06:30 Publié dans Chaîne des livres, Littérature anglo-saxonne | Lien permanent | Commentaires (37) | Envoyer cette note | Tags : billie letts, la petite voix du coeur, le wal-mart c'est pas le pied, on parle de livres dans ce roman, il y en a un qui s'appelle "histoire romantique des mots", ça fait envie non ?
09.03.2009
Mais nous avons continué à vivre, vivant ou vivant à demi
Dans les années 50, un petit village misérable enclavé dans les montagnes de la Drôme. Marlène, qui s'imaginait starlette mais qui s'est retrouvée fermière parce qu'elle est tombée enceinte des oeuvres d'un garçon du village, met au monde une grande prématurée de 750 grammes. Contre toute attente, le bébé, baptisé Laure, survit grâce à l'acharnement de sa grand-mère. Pour cette enfant haïe par une mère qui la rend responsable de ses malheurs, une vie difficile s'annonce...
J'avais vaguement entendu parler de Pierre Magnan quand j'ai vu La maison assassinée il y a très longtemps (je vous parle assurément d'un temps, chers happy few, que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, un temps où la seule mention du nom de Patriiiick faisait se pâmer les jeunes filles et déplacer des hordes d'ados vers le cinéma le plus proche, que voulez-vous, il faut bien que jeunesse se passe) mais je n'avais jamais lu un seul de ses romans. Or, il se trouve que Laure du bout du monde est le maillon n°2 de la Chaîne des Livres organisée par Ys, il a été choisi par Hathaway dont c'est l'un des coups de coeur et Stephie, première à le lire dans la Chaîne a été enthousiasmée par l'histoire assez terrible de cette petite fille têtue et courageuse qui tente de faire en sorte que sa vie ne soit pas semblable à celle de cette mère qui la déteste.
C'est un faux roman de terroir, qui en reprend certains ingrédients : une nature omniprésente, sublime mais inhospitalière, une famille qui se définit par rapport aux grands-parents, autoritaires chacun à leur manière, une héroïne différente qui paye cette différence tous les jours, l'arrivée de la modernité dans cette vie rude et dure... On ne peut pas ne pas s'attacher à cette petite Laure, qui a pour armes une intelligence inattendue et un goût prononcé pour l'école mais certaines choses m'ont gênée. Au niveau de l'histoire, j'ai eu un peu de mal à croire que l'oisillon maigrelet se transforme d'un coup en plantureuse jeune fille qui excite la convoitise des mâles, j'ai eu l'impression que Magnan ne savait plus quoi inventer comme épreuves pour faire pleurer dans les chaumières, parce qu'on a évidemment droit, ô surprise, à plusieurs épisodes tournant autour de la tentative de viol, bon, une fois aurait suffi... Du coup, le récit acquiert une dimension démonstrative trop appuyée, genre, "ah les paysans sont rudes mais au fond certains ont un coeur et puis cette petite, quel courage quand même et voilà c'est la vie", typiquement le genre de récit qui m'ennuie. Du côté du style, ce n'est pas mal écrit, il y a une certaine fluidité dans la narration mais l'abus de patois en début de roman, qui disparaît après comme s'il faisait partie d'une espèce de "couleur locale" qu'il fallait asseoir lourdement pour donner de la crédibilité au récit, a failli me faire abandonner au bout de quelques pages (même si certains mots et expressions sont similaires à des expressions qu'on utilise dans le sud-ouest). Un roman qui se laisse lire, mais Magnan ne repassera pas par moi, chers happy few.
Pierre Magnan, Laure du bout du monde, Folio, 294 pages
PS : Selon le principe de la Chaîne, ce roman s'envole maintenant vers Yueyin.
PSbis : le titre de mon billet est emprunté l'exergue, un vers de T.S Eliot.

24.02.2009
Le sillage d'une vie, d'un bleu à s'y noyer
Comme certains d'entre vous le savent déjà, chers happy few, je me suis inscrite, dans un élan évidemment mûrement réfléchi et pas du tout pulsionnel (ceux qui ricanent au fond de la salle me rédigeront deux copies doubles sur "L'influence de Stendhal dans les Harlequinades de mars 1984 à septembre 1986" et sans rouspéter, non mais)... à la Chaîne des Livres mise en place par Ys (elle-même par contre sur une pulsion compulsive, ça me paraît évident, comment expliquer sinon cette volonté d'augmenter sauvagement nos pauvres PAL martyrisées et menacées d'étouffement) (je dis ça, je dis rien, comme d'habitude, évidemment). Les 25 valeureux participants ont donc choisi chacun un livre qui va circuler de point A en point B en point C jusqu'à son retour dans son home sweet home, où il reviendra chargé d'expériences puisqu'il sera passé de mains en mains et qu'il aura vu pas mal de pays (y compris la Belgique, si ce n'est pas follement exotique, ça!). J'ai pour ma part envoyé Fendragon de Barbara Hambly, dont je vous avais rebattu les oreilles en décembre 2007 (oui, je sais c'est précis, grâce au fabuleux pouvoir des archives, dont on ne parle pas assez si vous voulez mon avis) à Yueyin, qui est ma successeuse dans la liste (ça tombe bien, on a creusé un tunnel entre ma modeste demeure et la sienne (un tunnel de 600 km, hein, faut c'qui faut) à force de s'envoyer du courrier, rien de nouveau sous le soleil donc). Mais je digresse, contrairement à mes habitudes, alors que, comme vous l'aurez subodoré dans votre grande perspicacité, je vais vous parler du premier roman qui a atterri, par l'intermédiaire des mains de mon sexy facteur, in ze red BAL :
Ta mémoire, petit monde d'Alain Foix, qui m'arrive de Stephie dont il est le choix.
Alors, autant vous dire tout de suite, chers happy few, que c'est typiquement le genre de bouquin que je n'aurais jamais ouvert spontanément et ça tombe bien puisque le but de la chaîne est de faire découvrir des oeuvres et des auteurs peu connus. Sur ce plan-là, c'est donc un pari réussi et il est doublement réussi parce que j'ai vraiment beaucoup aimé ce récit en grande partie autobiographique qui narre, à la première et à la troisième personne (alternance que l'on trouve dans le premier tiers du roman, la première personne s'affirmant au fil du texte pour rester seule comme si le jeune homme s'était enfin trouvé) l'enfance d'abord guadeloupéenne de Lino l'Indien, fils de Lucia, qui part un beau matin, ses deux fils cadets sous le bras pour la métropole, dans l'espoir d'une vie plus facile. On est en 1962, l'hiver est rude, Lucia trouve un emploi de femme de ménage à l'hôpital Bichat et une chambre de bonne pour y loger ses fils. Lino a quitté une vie de soleil nimbée de ses peurs et de ses interrogations d'enfant, il va trouver de l'autre côté de l'océan, pêle-mêle, des amis, le racisme ordinaire, le sport, les études, ses grands frères qui reviennent, les motos, les filles, Descartes, Lévi-Strauss et toujours, ce tiraillement entre l'île, là-bas, et le continent. La grande force de ce récit, c'est sa langue, très riche, parfois dense (ce n'est pas une lecture facile, il faut faire l'effort d'y entrer), extrêmement poétique et musicale, chargée de répétitions, d'images, de couleurs, à la ponctuation pleine de sens. C'est cette langue qui permet à Lino de s'approprier et d'interroger le monde qui l'entoure, d'en approcher les mystères et d'en trouver les clés, en passant du créole, la langue de l'enfance, au français, la langue de l'adulte. C'est cette langue qui recrée une Guadeloupe colorée et odorante et ces personnages hauts en couleur qui vivent à l'ombre des volcans et des flamboyants. Une langue à l'image de ce récit : savoureuse et émouvante. Une très belle découverte.
Alain Foix, Ta mémoire, petit monde, Gallimard, Haute enfance, 169 pages, 2005
Les billets de Stephie et Leiloona.

06:30 Publié dans Chaîne des livres, Littérature française | Lien permanent | Commentaires (25) | Envoyer cette note | Tags : alain foix, enfance quand tu nous tiens, guadeloupe et flamboyants, c'est un beau nom pour un arbre, non ?