26.06.2010

Love is a smoke raised with the fume of sighs

Avertissement : ce billet

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Who else ?

 

 

Depuis ma redécouverte il y a quelques mois de l'oeuvre du grand William, chers happy few, je suis allée voir La tempête dans la (trop) sage mise en scène de Sam Mendès à Marigny et Macbeth au Globe (et j'ai déjà pris une place pour Les joyeuses commères de Windsor en septembre, qui clôture la saison) ; comment résister à la tentation d'aller voir R&J, une mise en scène décalée de Roméo et Juliette ? Ce n'était humainement pas possible, évidemment. (La chair est faible, hélas, comme le disait le poète moldave en reprenant de la choucroute.)

 

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R&J est un spectacle jubilatoire, chers happy few, qui fonctionne sur le principe de la réduction (du texte d'abord, réduit ici à une représentation d'une heure 20, des comédiens ensuite, ils sont 3 et ils assurent 15 rôles, 5 ayant été sauvagement coupés au montage) et de la réécriture. En effet, dans cette mise en scène survoltée et bigrement inventive, on croise quelques vers de Shakespeare qui se portent très bien au milieu de vannes contemporaines et de quelques morceaux de danse. Les trois formidables comédiens, Alexis Michalik (qui assure aussi la mise en scène) (et qui est très yammy le bougre, je dis ça, je dis rien) (et ce n'est pas Stephie et Chiffonnette qui me contrediront), Régis Vallée et Anna Mahalcea, changent de rôle comme ils changent de costume, le spectateur se répérant parfaitement dans ce virtuose ballet grâce à des "emblèmes" sortis des portemanteaux à roulettes qui servent aussi de décors : Romeo, son manteau et sa clope (sa première apparition fait clairement penser à un Edward moins coincé), Tybalt, son blouson en cuir de mauvais garçon et ses lunettes rouges, Frère Laurent et sa moustache de Groucho, etc. Ils sont bourrés d'énergie, ils jouent parfaitement (mention spéciale à Anna Mihalcea qui passe en un tournemain de la gouaille drôlatique de Mercutio à la candeur passionnée de Juliette) et ils sont au service d'un texte excellent, qui trouve le moyen, et c'est un véritable tour de force, d'être hilarant et poignant tour à tour, comme le Romeo de Shakespeare dont la trame est parfaitement respectée et le final est très émouvant (j'ai beaucoup aimé le rajout de la scène muette).

 

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Lady Capulet (Michalik), la Nourrice (Vallée) et Juliette (Mihalcea).

 

Cette adaptation est parfaitement dans l'esprit de la pièce de Shakespeare qui maniait comme personne le mélange des genres (et Roméo et Juliette que j'ai relu pour l'occasion en anglais, s'est révélé à ma grande surprise à la fois plein de vers sublimes et de blagues salaces) et qui, rappelons-le, écrivait ses personnages féminins pour des hommes, le théâtre élisabéthain ne permettant pas aux femmes de monter sur les planches (et ici, hormis le rôle de Juliette, les rôles féminins sont incarnés par Michalik et Vallée).  Dans cette Vérone en proie à la haine inepte de deux familles qui ont oublié depuis longtemps les raisons de leur querelle on croise le comte Paris en DJ nain (ce personnage est à l'origine d'une scène qui m'a fait littéralement pleurer de rire), une Lady Capulet très pressée de marier sa fille, une nourrice truculente, un morceau de guitare d'anthologie ("O jour joyeux" sur un air bien connu), un bal très arrosé, des rixes au canif, un père Montaigu qui a tout du parrain de la mafia, une scène du balcon réinterprétée de manière parfaitement jouissive, le tout sur fond d'histoire d'amour tragique avec une bonne dose d'humour. Extra, chers happy few.

 

R&J, actuellement au Studio des Champs-Elysées jusqu'au 20 juillet. Prix des places : 32€.

 

18.06.2010

My name is... Jean Valjean

Avertissement : ce billet

 

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(Mais juste un peu, parce que je sais me tenir, Monsieur le Juge.)
Ames sensibles, vous voilà prévenues.

 

Figurez-vous, chers happy few, que j'aime les comédies musicales depuis ma plus tendre enfance et la découverte émerveillée de Chantons sous la pluie. Et je me suis longtemps contentée des films, peu attirée par ce que le théâtre français me proposait (parce que bon, Notre-Dame de Paris et consorts, eeew). Et puis, il y a quelques mois, Cryssilda a proposé d'aller à Londres voir Oliver, adaptation d'Oliver Twist. J'ai découvert alors, comme l'enfant émerveillée que j'étais il n'y a pas si longtemps (ne dites rien, bande de mauvaises langues, je vous rappelle que le temps est un concept relatif, surtout pour certains) (je dis ça, je dis rien), dans un théâtre bondé au public très enthousiaste (les gens reprenaient certaines chansons), une mise en scène fabuleuse (j'ai été particulièrement impressionnée par la machinerie), un roman bien adapté et des comédiens-chanteurs incroyables (Russ Abbott dans le rôle de Fagin notamment m'a vraiment impressionnée). Du coup, quand j'ai vu que Les Misérables étaient donnés au Châtelet, je me suis précipitée, accompagnée encore de Cryssilda (on ne change pas une équipe qui gagne).

 

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En 1985, les britanniques adaptent Les Misérables, le spectacle musical créé par Robert Hossein en 1980, en modifiant la structure de la comédie musicale (resserrement de l'intrigue notamment) et en modifiant les chansons. Succès triomphal, cette pièce, donnée depuis en continu à Londres, a été modifiée en 2009 (dépoussiérage des chansons et modifications de mise en scène) et c'est cette nouvelle mouture modernisée qui est en tournée actuellement, et qui fait donc halte à Paris jusqu'au 4 juillet.  

 

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John Owen-Jones dans le rôle de Jean Valjean.
Il m'a tellement impressionnée que je veux aller le voir dans Le Fantôme de l'Opéra, à Londres.
 

 

Et, chers happy few, j'ai été littéralement emballée et transportée par ce spectacle. En 2h30, c'est tout le roman de Hugo qui se déroule : de la libération sur parole de Valjean qui décide de passer dans la clandestinité pour survivre jusqu'à sa mort, nous avons l'essentiel du roman, des chandeliers de l'évêque de Digne à la mort de Fantine, du rachat de Cosette aux Thénardier aux barricades et au sauvetage de Marius, avec en filigrane l'affrontement avec Javert. La mise en scène est extraordinaire, permettant d'enchaîner avec fluidité les tableaux, dans des décors proprement époustouflants (encore une fois, la machinerie est incroyable et l'utilisation de décors projetés en transparence comme au cinéma est très judicieuse et rend la scène dans les égoûts particulièrement inquiétante) et certaines scènes sont de véritables tableaux, comme la mort des insurgés sur les barricades ou celle de Javert, impressionnante. Les chanteurs sont excellents, John Owen-Jones qui interprète Jean Valjean en tête (il est littéralement habité par le rôle et il m'a flanqué la chair de poule à plusieurs reprises) et j'ai particulièrement aimé Fantine (Madaleno Alberto), dont la mort m'a fait verser une larme et Eponine (Rosalind James) dont le solo a été très chaleureusement applaudi. Les scènes de groupe sont extraordinairement puissantes, et la salle a salué l'impeccable spectacle par des vivats et une standing ovation plus que mérités. Vous l'avez compris, perspicaces happy few, je recommande plus que chaleureusement ce spectacle enthousiasmant. Courez-y.

 

Les Misérables, mise en scène de Trevor Nunn et John Caird, avec John Owen-Jones (Jean Valjean), Earl Carpenter (Javert), Gareth Gates (Marius) (ce n'était pas lui mercredi dernier mais sa doublure, Luke Kempner, un jeune homme au nez pointu comme je les aime et à qui je prédis une jolie carrière) (en toute objectivité, of course) (aucun couinage intérieur n'a été à déplorer durant la pièce) (hum), Madaleno Alberto (Fantine), Katie Hall (Cosette), Ashlay Artus (Thénardier), Lynne Wilmot (Mme Thénardier), Rosalind James (Eponine), Jon Robyns (Enjolras), au Théâtre du Châtelet jusqu'au 4 juillet, places à 98€ - 83€ - 58€ - 38€ - 23€. (Lors de la représentation à laquelle j'ai assisté, il y avait environ un quart de sièges vides, ce qui nous a permis d'être excellemment bien placées alors que nous avions pris les places les moins chères.) La représentation est surtitrée.

 

07.06.2010

"Something wicked this way comes"

Vendredi dernier, chers happy few, j'ai assouvi un de mes fantasmes. En tout bien tout honneur, évidemment. As usual.

 

Je suis allée voir une pièce de Shakespeare au Globe, à Londres. (Rien que d'écrire ça, je me sens de nouveau toute chose, c'est ça d'avoir un petit coeur tout mou.)

 

Depuis que je suis tombée raide amoureuse de William, le 4 février dernier à 13h42 très exactement, je n'avais qu'une envie : voir une représentation dans ce lieu mythique qu'est le Shakespeare's Globe, reproduction à l'identique et quasiment au même endroit (à 230 mètres pour être précise comme il est dans ma nature) du Globe dont Shakespeare était l'un des propriétaires et qui a brûlé en 1613, suite à un malencontreux coup de canon (j'ai appris en lisant la délicieuse biographie de William par Bill Bryson que les Elisabéthains avaient une conception toute particulière des accessoires et qu'ils utilisaient de véritables mousquets sur scène, ce qui a occasionné au moins une fois la mort de trois spectateurs ; la preuve que la culture c'est dangereux), qui a été reconstruit l'année suivante, fermé en 1642 puis détruit en 1644. C'est donc avec enthousiasme que je me suis rendue à une représentation de Macbeth, accompagnée de quelques amatrices de shakespeareries, Bookomaton, Isil, Cryssilda et Titine.

 

Et j'ai été incroyablement emballée par l'expérience.

 

Avant de parler de la pièce, il faut quand même dire un mot du lieu, unique en son genre. Inauguré en 1997 (très récemment, donc), le Globe, qui a vu le jour grâce à la ténacité d'un américain, est un théâtre circulaire, dont une partie est à ciel ouvert (les représentations n'ont lieu qu'à la belle saison, de mai à octobre, et le spectateur est averti qu'il doit se prémunir contre d'éventuelles conditions climatiques extrêmes, comme le froid, la pluie ou la forte chaleur). Les spectateurs peuvent acheter une place assise (il y a deux balcons et un parterre) ou une place debout, auquel cas ils se retrouvent dans ce qu'on appelle le « yard », devant la scène. Le but étant de recréer les conditions de représentation de l'époque, les spectateurs sont invités à participer activement à la représentation et à manifester bruyamment leurs émotions, par des rires, des huées, des cris d'horreur, etc. Pendant l'entracte, les spectateurs du « yard » ont déballé leurs chips et ont pique-niqué et la moitié de la salle est revenue les mains chargées de bières qui ont été consommées pendant la deuxième partie de la pièce. Autant dire que pour la française que je suis, ce fut un brin dépaysant, mais comme je suis une aventurière, je me suis vite adaptée. (Et pas qu'à cause de la bière, bande de mauvaises langues.)

 

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Comme tout le monde l'avait compris, ceci est l'extérieur du Globe.

 

La pièce jouée ce soir-là était donc Macbeth, dans une mise en scène de Lucy Bailey, qui est apparemment réputée pour sa propension à verser dans le gore et l'horreur, ce qui colle parfaitement à Macbeth qui est une pièce d'une infinie violence (rien qu'à la lecture, la scène du massacre des enfants et de la femme de Macduff m'a fait frémir, pour ne citer qu'elle). Les spectateurs sont prévenus à l'entrée que la pièce est brutale et que certains effets sont violents et peu ragoûtants et il ne faisait certes pas bon être trop près de la scène, le portier balançant le contenu de son pot de chambre (bon, c'était de l'eau, hein, pas la peine de couiner, petites natures) sur quelques malheureux assez courageux pour avoir bravé les avertissements. La mise en scène est à la fois métaphorique (un immense dais noir est tendu devant la scène, et les spectateurs du « yard » qui le souhaitent peuvent y prendre place, seules les têtes dépassant, comme un rappel de l'Enfer de Dante, qui parle d'un lac gelé d'où dépassent les têtes des damnés, la forme circulaire se prêtant idéalement à cet emprunt) et explicite (le sang coule à flot et les cadavres jonchent la scène) et j'en ai aimé tous les parti-pris, notamment celui qui fait de Macbeth et de sa femme deux jeunes gens ambitieux à la sexualité exacerbée (leur première scène ensemble est violemment torride) ou l'omniprésence des trois sorcières qui semblent surveiller sans relâche les faits et gestes de Macbeth (j'ai trouvé notamment que la fameuse scène 1 de l'acte II « Is this a dagger which I see before me... » gagnait beaucoup à cette mise en scène). Il se dégage de l'ensemble une formidable énergie virile (beaucoup de scènes de groupes, d'accolades, de bruits de bottes et d'épées...) et une violence sourde à la hauteur de cette histoire de guerriers, de meurtres et de folie et l'interprétation est fort bonne même si j'ai trouvé qu'Elliot Cowan qui tient le rôle titre (et qui est connu des austeniennes puisqu'il est le Darcy de Lost in Austen) n'articulait pas suffisamment clairement (et je me suis rendue compte en lisant quelques critiques anglaises que ça lui était reproché par tout le monde, mes oreilles de française ne sont donc pas fautives) (par contre, il enlève plusieurs fois sa chemise, pour la plus grande joie des spectatrices). Je suis sortie de cette représentation sur un nuage, et je sais que ce n'est que la première d'une longue série, chers happy few : monomaniaque forever.

 

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Les saluts après lesquels les comédiens se livrent à une sorte de haka écossais, tout à fait, ma foi... réjouissant.
Toujours d'après l'indispensable Bill Bryson, la jigue finale était une tradition de l'époque, qui constituait un divertissant "bonus" pour les spectateurs.
Elliot Cowan l'interprétant torse nu, je confirme, ce fut appréciable.

 

 

Macbeth, actuellement au Shakespeare's Globe à Londres, jusqu'au 27 juin, prix des places de 5£ (dans le « yard ») à 35£ (c'est donné je trouve, surtout quand on voit le prix des places dans les théâtres privés parisiens), durée du spectacle 2h50 avec entracte.

18.04.2010

Ah, Docteur, quel talent!

Vous souvenez-vous, chers happy few, de l'Anticyclopédie universelle de Prelle et Vincenot, qui m'avait fait beaucoup rire il y a de cela deux ans (eh oui, déjà, le temps passe vite en votre compagnie) ? Eh bien ce petit ouvrage farfelu et indispensable a été adapté au théâtre.

 

 

 

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 Pari périlleux s'il en est (comment passer d'une (fausse) encyclopédie avec ses chapitres et ses entrées à un spectacle ?), cette adaptation est un succès total grâce à l'astuce de base : le spectateur assiste à une conférence du Docteur Constant, qui, assisté de Mademoiselle Eglantine, présente l'histoire du monde en 60 mn. Quelques chapitres de l'Anticyclopédie (Histoire et civilisation, Spiritualité et Philosophie, Sciences et Techniques, Arts...) servent de structure à cette conférence drôlatique et enlevée, dont les informations burlesques ont été mises à jour ou légèrement modifiées par rapport au bouquin. La trouble relation (hélas à sens unique) entre le Docteur Constant et son assistante lie le tout, conférant à la pièce une grande légèreté et beaucoup de brio, de même que les interventions du Ministre de l'Intérieur et de Captain Europe qui ont déclenché chez moi une hilarité incontrôlable (je suis faible, je sais). Les deux comédiens (Thomas Zaghedoud et Alix Valroff), formidables, servent parfaitement des dialogues au cordeau, non-sensiques, souvent politiquement incorrects et absolument jouissifs, et semblent prendre au moins autant de plaisir à disséquer de manière absurde l'histoire de l'humanité que les spectateurs à entendre ces informations décalées sur Pif gadget, Rahan, l'Education Nationale, Léonard de Vinci, les relations homme/femme ou la géographie mondiale. Tout sur tout (et son contraire) est un spectacle très rythmé et totalement réussi à recommander à tous ceux qui sont atteints par la morosité. Et aux autres aussi, parce qu'il est toujours bon de soigner ses zygomatiques, chers happy few, parce qu'ils le valent bien.

 

 

 

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Mademoiselle Eglantine et son Docteeeeur.

 

Tout sur tout (et son contraire), d'Emmanuel Vincenot et Emmanuel Prelle, adapté par Franck Duarte, actuellement à la Comédie des Trois Bornes (Paris 11ème) et jusqu'au 21 juin, les dimanche et lundi à 19 heures. Prix des places : 16€.

03.04.2010

Save thou, my rose...

la confusion des sentiments.jpgUn jeune homme, qui menait une vie dissipée à Berlin, est envoyé par son père finir ses études dans une université de province, où il fait la connaissance d'un vieux professeur de littérature anglaise charismatique et apparemment lunatique. Entre les deux hommes se développe une relation complexe dans laquelle s'immisce la jeune femme du professeur.

 

La confusion des sentiments, court roman de Stefan Zweig qui raconte rétrospectivement la courte et intense relation pour le moins ambigüe qui a uni le narrateur alors jeune homme à son professeur de littérature, est ici adapté pour le théâtre par Thierry Debroux qui a pris le parti à la fois de recentrer le récit en se débarrassant du récit cadre, procédé très littéraire mais bien peu théâtral et de le densifier par le recours à l'oeuvre de Shakespeare, qui est le sujet d'étude du vieux professeur. Le résultat, pour le moins étonnant, est un huis-clos saisissant, entre trois personnages qui ne peuvent se comprendre et encore moins se rejoindre. Le professeur, brillamment incarné par Pierre Santini, cache son homosexualité sous un comportement qui peut paraître étrange, déchiré qu'il est entre son attirance pour son élève et la vie à la calme façade qu'il s'est créée, en butte aux reproches de sa femme (Muriel Jacobs), dont la souffrance (elle est en mal d'amour et en mal d'enfant) est presque palpable. En face de lui, un jeune homme (Nicolas d'Oultremont) s'ouvre grâce à la passion et à l'enthousiasme des cours auxquels il assiste à la littérature en découvrant les oeuvres du grand William, qui se mêlent à la pièce qui s'ouvre d'ailleurs sur la récitation du sonnet CIX. Certains passages de Hamlet ou encore d'Othello sont joués par les personnages, passages soigneusement choisis qui retentissent sur la pièce en éclairant la personnalité de ces trois personnages qui s'affrontent et s'aiment finalement, même si c'est peu, mal et à contre-temps. La mise en scène, qui tire un excellent parti d'un espace scénique réduit grâce à un jeu d'élastiques qui servent de cloisons et de miroirs sans tain derrière lesquels les personnages se dissimulent pour mieux se mettre à nu, participe de la réussite de cette adaptation, qui m'a, vous l'avez compris chers happy few, profondément séduite. Une réussite, à voir au Théâtre Mouffetard jusqu'au 30 avril.

 

La confusion des sentiments, adaptation et traduction de Thierry Debroux, mise en scène Michel Kacenelenbogen, avec Pierre Santini, Muriel Jacobs et Nicolas d'Oultremont.

Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris.

Représentations jusqu'au 30 avril, du mercredi au vendredi à 20h30, samedi à 17h et 21h, dimanche à 15h, matinée supplémentaire le mardi 27 avril à 18h. Prix des places : 22€, 15€ (tarif réduit), 10€ (tarif abonné).

19.12.2009

Si Dieu est mort, tout est permis

(eh oui, aujourd'hui ça ne rigole pas, chers happy few, c'est comme ça)

 

Pour des raisons mystérieuses et qui le resteront (car il est bon d'entretenir parfois un léger voile de brume autour de certains faits, histoire de conserver un peu de glamour, chers happy few), j'aime particulièrement la légende arthurienne, ses multiples ramifications et ses nombreux développements. Et cette année, j'ai été particulièrement gâtée puisque non seulement la BnF a consacré une exposition passionnante au fameux roi des trois royaumes, mais en plus la Colline a donné Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst.

 

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Pièce fleuve (3h40 dans la représentation donnée à la Colline avec un texte qui a subi des coupes, la pièce de Dorst faisant 250 pages), Merlin ou la terre dévastée reprend la légende arthurienne dans ses grandes lignes comme dans une multitude de détails pour en faire une vaste réflexion sur la vanité de l'utopie politique. La pièce commence avec la présentation de Merlin, fils du Diable qui refuse d'assumer cette envahissante parenté et s'achève avec l'inéluctable trahison de Mordret, comme si les pères étaient décidément incapables de transmettre à leurs fils ce qui était leur essence même. Agent du Chaos malgré lui, Merlin, qui a mis Arthur sur le trône et fondé la Table Ronde, ce rêve d'égalité et de paix teinté de mysticisme, finit par se retirer du monde et laisser les hommes à leurs querelles, abandonnant son rôle de conseiller manipulateur auprès d'un Arthur désemparé qui garde auprès de lui Mordret, le fils haï par qui arrivera le malheur et la chute du royaume, par culpabilité. Pièce politique, donc, qui montre que les rêves de paix et de justice tombent toujours sous les coups sournois de ceux qui briguent le pouvoir pour des raisons personnelles et que le métaphorique Graal ne peut finalement tomber entre aucune main humaine, Merlin ou la terre dévastée est aussi une pièce drôle et ironique, qui fait de ces personnages archétypaux des êtres de chair et de sang qui aiment, souffrent et se déchirent avec beaucoup d'humanité. C'est un texte truculent et bourré de trouvailles au premier rang desquelles je retiendrai le chroniqueur Blaise qui assure la transition entre certains épisodes en présentant les faits à la manière d'un journal people, la correspondance perfide échangée par Guenièvre et Yseult sur l'amour ou encore certains dialogues qui mettent en abyme l'amour courtois et sa représentation littéraire et qui sont particulièrement jouissifs.

 

La mise en scène, exhibée (pas de coulisses, peu de sorties et d'entrées mais des personnages qui restent sur les côtés et qui déplacent eux-mêmes un décor minimaliste et décalé, tables, chaises et armoires), participe au décodage des motifs liés aux romans de chevalerie et les comédiens, excellents, campent avec un évident plaisir leur(s) personnage(s), avec une mention spéciale à David Clavel qui incarne un Arthur tout en finesse avec de faux airs du Bruce Willis de la grande époque, Gilles Ostrowsky qui propose une version particulièrement savoureuse de Gauvain, le chevalier qui trouvera le Graal dans le corps des femmes, Rodolphe Dana, un Merlin très humain et Simon Bakhouche qui prend successivement quatre rôles avec une infinie drôlerie. Je voudrais dire enfin un mot du programme : en plus des traditionnels textes des metteur en scène et auteur, on y trouve quatre pages, intitulées "Personnages de la pièce vus par les acteurs" et qui méritent à elles seules la lecture, tant les comédiens ont su trouver des mots à la fois justes et férocement drôles pour parler de ceux qu'ils incarnent ou de leur travail de comédien (la recherche de la pulsion meutrière par Nadir Legrand, convaincant Mordret, est un grand moment).

 

Pièce monumentale et tragique, riche de sens et de culture, Merlin ou la terre dévastée est ici présentée dans une mise en scène qui en tire toute la saveur comique et qui m'a, vous l'avez compris, profondément séduite malgré quelques longueurs, chers happy few, et que je ne saurais que recommander très chaleureusement : ça tombe bien, elle part en tournée dans toute la France.

 

Merlin ou la Terre dévastée de Tankred Dorst (1981), création du collectif Les Possédés, dirigée par Rodolphe Dana, avec Simon Bakhouche, Laurent Bellambe, Julien Chavrial, David Clavel, Rodolphe Dana, Françoise Gazio, Katja Hunsinger, Antoine Kahan, Nadir Legrand, Gilles Ostrowsky, Christophe Paou et Marie-Hélène Roig.

 

Dernière représentation parisienne ce soir au Théâtre de la Colline.

En tournée ensuite de janvier à mars : Châtenay-Malabry (8 janvier), Lille (du 12 au 15 janvier), Dunkerque (du 21 au 23 janvier), Angers (du 27 janvier au 3 février), Clermont-Ferrand (du 2 au 6 mars), Toulouse (11 et 12 mars) et Limoges (16 et 17 mars).

24.01.2009

L'artiste doit être absolument et totalement fou

Thomas Bernhard, écrivain et dramaturge autrichien (1931-1989), rencontre en 1974 le comédien Bernhard Minetti, pour qui il écrit la pièce éponyme Minetti, montée en ce moment et jusqu'au 6 février dans la grande salle du théâtre de la Colline (Paris, 20°), avec Michel Piccoli dans le rôle titre. Minetti raconte une soirée dans la vie d'un vieux comédien qui attend dans un hôtel d'Ostende, un 31 décembre au soir, un directeur de théâtre qui lui a proposé de reprendre le rôle du roi Lear, rôle qu'il n'a pas tenu depuis 30 ans. Minetti attend, Minetti bavarde, Minetti se souvient, Minetti tempête, Minetti vitupère, Minetti discourt.


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Alors que dire de cette pièce, sachant que le théâtre de Bernhard n'est pas ma tasse de thé (c'est un euphémisme) et que j'y allais poussée par l'envie de revoir Piccoli sur scène (je l'avais vu dans La jalousie de Guitry en 2001) ? Eh bien, hier soir, Piccoli a été magistral, parfait dans le rôle de ce vieil acteur radoteur, qui attend un directeur de théâtre dans un hôtel d'Ostende comme d'autres ont attendu Godot. La voix feutrée, toute en retenue puis en délires redondants, il vaut à lui seul le déplacement. Ce n'est malheureusement pas le cas de la pièce elle-même : représentée ici dans un décor extrêmement académique et très lourd (ah ce beigeasse et ces appliques), Minetti est finalement une pièce où le comédien soliloque, en présence d'autres personnages pratiquement silencieux, qui, comme le spectateur, sont un peu désemparés devant la loghorrée verbale qui s'est emparée de ce pathétique comédien. Pendant 1 h 20, Minetti ressasse ses succès et ses échecs, sortant de sa valise des bouts de sa vie, comme un reflet misérable du prestidigitateur qu'il fut avant de devenir comédien, et disserte de manière décousue sur l'art, la célébrité, la littérature classique (à laquelle "il s'est refusé"), Shakespeare et la cruauté du monde artistique. Les thèmes abordés ne sont pas inintéressants mais ils reviennent avec la régularité d'un métronome et sont répétés à l'identique 5 ou 6 fois : si l'on comprend parfaitement ce qui se joue ici, dans la mémoire défaillante de cet homme qui n'a peut-être pas vraiment rendez-vous et qui cherche seulement une oreille attentive pour y déverser sa vie et ses obsessions, le procédé n'en est pas moins parfaitement ennuyeux pour le spectateur. A voir pour Piccoli.


Thomas Bernhard, Minetti, avec Michel Piccoli, Evelyne Didi, Gilles Kneusé, Julie-Marie Parmentier..., mise en scène d'André Engel, au Théâtre de la Colline, Paris 20°, métro Gambetta, jusqu'au 6 février 2009. La pièce sera ensuite en tournée à Reims (11 au 14 février), Genève (18 février au 18 mars), Berlin (12 au 14 mars), Villeurbanne (18 au 28 mars), Grenoble (31 mars au 4 avril), Lille (8 au 18 avril), Lausanne (21 au 25 avril et 12 au 17 mai) et Toulouse (28 avril au 7 mai).

Les billets de Rue 89 (le journaliste a malheureusement assisté à une représentation où Michel Piccoli a eu des trous de mémoire, ce qui n'a pas été le cas hier soir et je partage assez sa conclusion) et Le figaro.fr (très élogieux)