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19.12.2009
Si Dieu est mort, tout est permis
(eh oui, aujourd'hui ça ne rigole pas, chers happy few, c'est comme ça)
Pour des raisons mystérieuses et qui le resteront (car il est bon d'entretenir parfois un léger voile de brume autour de certains faits, histoire de conserver un peu de glamour, chers happy few), j'aime particulièrement la légende arthurienne, ses multiples ramifications et ses nombreux développements. Et cette année, j'ai été particulièrement gâtée puisque non seulement la BnF a consacré une exposition passionnante au fameux roi des trois royaumes, mais en plus la Colline a donné Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst.

Pièce fleuve (3h40 dans la représentation donnée à la Colline avec un texte qui a subi des coupes, la pièce de Dorst faisant 250 pages), Merlin ou la terre dévastée reprend la légende arthurienne dans ses grandes lignes comme dans une multitude de détails pour en faire une vaste réflexion sur la vanité de l'utopie politique. La pièce commence avec la présentation de Merlin, fils du Diable qui refuse d'assumer cette envahissante parenté et s'achève avec l'inéluctable trahison de Mordret, comme si les pères étaient décidément incapables de transmettre à leurs fils ce qui était leur essence même. Agent du Chaos malgré lui, Merlin, qui a mis Arthur sur le trône et fondé la Table Ronde, ce rêve d'égalité et de paix teinté de mysticisme, finit par se retirer du monde et laisser les hommes à leurs querelles, abandonnant son rôle de conseiller manipulateur auprès d'un Arthur désemparé qui garde auprès de lui Mordret, le fils haï par qui arrivera le malheur et la chute du royaume, par culpabilité. Pièce politique, donc, qui montre que les rêves de paix et de justice tombent toujours sous les coups sournois de ceux qui briguent le pouvoir pour des raisons personnelles et que le métaphorique Graal ne peut finalement tomber entre aucune main humaine, Merlin ou la terre dévastée est aussi une pièce drôle et ironique, qui fait de ces personnages archétypaux des êtres de chair et de sang qui aiment, souffrent et se déchirent avec beaucoup d'humanité. C'est un texte truculent et bourré de trouvailles au premier rang desquelles je retiendrai le chroniqueur Blaise qui assure la transition entre certains épisodes en présentant les faits à la manière d'un journal people, la correspondance perfide échangée par Guenièvre et Yseult sur l'amour ou encore certains dialogues qui mettent en abyme l'amour courtois et sa représentation littéraire et qui sont particulièrement jouissifs.
La mise en scène, exhibée (pas de coulisses, peu de sorties et d'entrées mais des personnages qui restent sur les côtés et qui déplacent eux-mêmes un décor minimaliste et décalé, tables, chaises et armoires), participe au décodage des motifs liés aux romans de chevalerie et les comédiens, excellents, campent avec un évident plaisir leur(s) personnage(s), avec une mention spéciale à David Clavel qui incarne un Arthur tout en finesse avec de faux airs du Bruce Willis de la grande époque, Gilles Ostrowsky qui propose une version particulièrement savoureuse de Gauvain, le chevalier qui trouvera le Graal dans le corps des femmes, Rodolphe Dana, un Merlin très humain et Simon Bakhouche qui prend successivement quatre rôles avec une infinie drôlerie. Je voudrais dire enfin un mot du programme : en plus des traditionnels textes des metteur en scène et auteur, on y trouve quatre pages, intitulées "Personnages de la pièce vus par les acteurs" et qui méritent à elles seules la lecture, tant les comédiens ont su trouver des mots à la fois justes et férocement drôles pour parler de ceux qu'ils incarnent ou de leur travail de comédien (la recherche de la pulsion meutrière par Nadir Legrand, convaincant Mordret, est un grand moment).
Pièce monumentale et tragique, riche de sens et de culture, Merlin ou la terre dévastée est ici présentée dans une mise en scène qui en tire toute la saveur comique et qui m'a, vous l'avez compris, profondément séduite malgré quelques longueurs, chers happy few, et que je ne saurais que recommander très chaleureusement : ça tombe bien, elle part en tournée dans toute la France.
Merlin ou la Terre dévastée de Tankred Dorst (1981), création du collectif Les Possédés, dirigée par Rodolphe Dana, avec Simon Bakhouche, Laurent Bellambe, Julien Chavrial, David Clavel, Rodolphe Dana, Françoise Gazio, Katja Hunsinger, Antoine Kahan, Nadir Legrand, Gilles Ostrowsky, Christophe Paou et Marie-Hélène Roig.
Dernière représentation parisienne ce soir au Théâtre de la Colline.
En tournée ensuite de janvier à mars : Châtenay-Malabry (8 janvier), Lille (du 12 au 15 janvier), Dunkerque (du 21 au 23 janvier), Angers (du 27 janvier au 3 février), Clermont-Ferrand (du 2 au 6 mars), Toulouse (11 et 12 mars) et Limoges (16 et 17 mars).
11:16 Écrit par fashion dans Au théâtre ce soir | Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : tankred dorst, merlin ou la terre dévastée, chevaliers en jupette, camelot soir, il faut se méfier des magiciennes
Commentaires
Je ne sais pas si j'aurais l'occasion de voir la pièce mais je l'espère !
Écrit par : Celsmoon | 19.12.2009
Répondre à ce commentaireJe me suis découverte une passion pour la légende arthurienne cette année - je me suis achetée le premier tome dans la Pléiade, je suis allée à l'expo de la BNF et surtout, surtout, j'ai découvert une merveilleuse série anglaise sur la jeunesse de Merlin l'Enchanteur (ça s'appelle "Merlin"). Ils prennent beaucoup de liberté avec la chose mais au moins on ne peut pas vérifier sur wikipédia ce qu'il va se passer après. C'est enchanteur, c'est très drôle, le Prince Arthur est mon David à moi. Bon, c'est aussi un peu pour les enfants et les ados, mais ne nous laissons pas catégoriser. Crotte alors.
Je vais en faire un billet tiens.
Écrit par : Casanova | 19.12.2009
Répondre à ce commentairePuis tu écris tellement bien, Fashion, que j'ai réussi, le temps de la lecture de ce billet, à me passionner pour une pièce de théâtre qui dure le temps de "Gone with the wind" (toujours pas vu, shame on me). Fascinant, oui, je suis fascinée.
Et même si j'ai les larmes aux yeux en t'écrivant ce qui va suivre (c'est la jalousie, rien que la jalousie), je te souhaite de belles vacances.
Vilaine. :)
Écrit par : erzébeth | 19.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : yueyin | 19.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : anne | 19.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Hambre | 19.12.2009
Répondre à ce commentaireNon, Erzébeth, il ne faut pas souhaiter de bonnes vacances, ça va l'encourager à en reprendre (et surtout à s'en vanter). Oui, bon, d'accord, moi aussi je suis jalouse :-)
Écrit par : Isil | 19.12.2009
Répondre à ce commentaire;-)
Mais moi, je n'aime pas le froid et tout ce gris!...
;-(
Écrit par : Sibylline | 19.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : didouchka | 20.12.2009
Répondre à ce commentaireÉcrit par : Theoma | 20.12.2009
Répondre à ce commentaire@casanova : ah oui, fais-nous un billet bien tentateur, histoire que je sois o-bli-gée de me procurer cette série, c'est vrai que je n'ai pas assez de choses à voir, tiens. :D
@erzébeth : je passe sur le fait que tu n'aies toujours pas vu GWTW, parce que tu n'es pas en vacances mais ne crois pas que tu t'en sortiras toujours aussi bien, non mais. :))
@yueyin : au Théâtre Garonne. Cours, vole, prends une place! :))
@anne : perso, je serais toujours dégoûtée d'habiter loin de la ville. Surtout si en plus il y a de la neige, brrr. :))))
@hambre : et encore, pour une fois, ils tournent. Il y a tellement de pièces qui ne sont données qu'à Paris...
@isil : je ne me vante jamais d'être en vacances. Je fais juste part de ma joie, c'est tout. :p
@sibylline : j'aime le froid s'il ne dure pas trop longtemps. Là, je suis déjà à la limite d'en avoir marre... :))
@didouchka : totalement!
@theoma : j'espère qu'elle passe chez toi!
Écrit par : fashion | 20.12.2009
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